Les Galezowski
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25 mars – 24 juillet 1894

Le voyage en Perse du docteur Galezowski

Transcrit et présenté par Alain Galezowski

Paris · Vienne · Constantinople · Odessa · Batoum · Tiflis · Bakou · Rescht · Téhéran · Ispahan

environ 4 h 40 de lecture, en six parties

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De Paris à Ispahan, 25 mars – 29 mai 1894. Fond de carte actuel, tracé schématique, dates d’après les lettres de la famille.

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Carte de la Perse avec l'itinéraire du voyage · voir l'original

I. AVANT LE VOYAGE

Lettre du Ministre de la Cour de Paris du 18 juillet 1873 au Docteur Galezowski :

« Monsieur,

Sa Majesté le Schah voulant vous donner une marque de sa haute bienveillance pour la réputation que vous vous êtes acquise dans votre profession, Elle a daigné vous nommer Médecin honoraire de sa Personne Impériale.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

LE MINISTRE DE LA COUR »

Traduction d'un « Firman » de mars 1878:

« Lui c'est Dieu, que son nom soit exalté

Le pouvoir appartient à Dieu le très haut

Depuis que Nasser ed Lin prit l'anneau de la royauté, le renom de la justice, et de son équité s'est répandu depuis le poisson jusqu'à la lune dans l'univers entier.

Le pouvoir est à Dieu très haut. L'ordre auguste est comme il suit: En considération de la parfaite entente qui existe entre les deux puissants États et les deux gouvernements de Perse et de France, et en considération de notre extrême bienveillance royale à l'égard de l'élevé en rang Monsieur le docteur Galezowski, professeur libre, Nous lui avons dans cette année du léopard ( année d'un cycle de 12 ans ), conféré la décoration du Lion et du Soleil de troisième classe afin qu'en ornant son honorable poitrine, il y puise un titre d'honneur et de distinction.

Écrit au mois de Rebi le premier 1295 (Mars 1878)
Pour traduction conforme
A. de BIBERSTEIN KAZIMIRSKI
Secrétaire Interprète du Gouvernement »

Le Ministre des Affaires Étrangères certifie véritable la signature de Monsieur de Biberstein

Paris, le 1er juillet 1878

LE SOUS DIRECTEUR CHEF DE LA CHANCELLERIE »

Lettre du Général Nazare-Aga, Ministre de Perse à Paris, du 19 avril 1879 au docteur Galezowski:

« Monsieur le Docteur,

M. Mirza Mohamed, Docteur en médecine, est venu exprès de Perse pour se perfectionner à Paris dans l'art médical; il a déjà passé des examens et, avant de quitter la France, il voudrait bien étudier les maladies des yeux.

Vu l'intérêt que je lui porte et connaissant vos bonnes dispositions pour moi et pour nos nationaux, je l'adresse directement à vous et je vous le recommande d'une manière toute spéciale avec l'espoir que vous lui réserverez un accueil bienveillant et que vous voudrez bien vous occuper tout particulièrement de lui de manière qu'il puisse profiter du peu de temps qu'il restera ici pour être à même d'être utile aussi en Perse dans cette partie de votre honorable profession.

Agréez, Monsieur le Docteur, l'assurance de ma considération très distinguée.

NAZARE-AGA »

Lettre du docteur Chaliz de Téhéran du 4 mai 1884:

« Cher honoré confrère,

Je vous adresse sous le couvert une consultation pour Son Altesse Zéllé-Soltan, fils aîné de Sa Majesté le Chah, consultation signée de moi et de mon savant confrère et ami le docteur Hussein Khan, nouvellement nommé médecin en chef de son Altesse.

Je vous recommande la lecture et la méditation et je vous prie de vouloir adresser votre réponse le plus tôt possible à Son Altesse elle-même à Ispahan (Perse).

Votre dévoué et confraternellement attaché. DOCTEUR CHALIZ »

P.S. Ci-inclus un bon de 50 tomans soit 380 francs pour mon banquier à Paris.

Ci-joint la photographie de Son Altesse Zéllé-Soltan
son adresse:
Son Altesse Zéllé-Soltan,
Sultan Magoud Mirza
à Ispahan Perse
Voie : Vienne, Constantinople, Trébizonde (?) ».

Consultation du Docteur Hussein Khan annoncée par le Dr Chaliz le 4 mai 1884:

« A monsieur le professeur Galezowski à Paris.

S.A. le Prince Z. âgé de 38 ans, d'une constitution athlétique, d'un tempérament un peu lymphatique, est atteint depuis son enfance, d'un strabisme musculaire de l'œil gauche tenant à un affaiblissement de la vue de ce côté. Il y a une légère inégalité entre les deux côtés de la face :

tout le côté gauche étant un peu moins développé que le côté droit...... »

suit toute une description médicale très détaillée de plusieurs pages

« ....... Que pensez-vous de l'incision de cette bride membraneuse ? Croyez-vous qu'il y ait des chances de récidive ?

Comment opérer pour empêcher la récidive ?

Quel traitement général et local prescririez-vous après l'opération contre l'état névralgique ?

DOCTEUR HUSSEIN »

Contresigné par le docteur Chaliz à Téhéran le 5 mai 1884

Brouillon de lettre du Docteur Galezowski à Zéllé-Soltan, non daté:

« Altesse ...

J'ai lu avec la plus grande attention la consultation que mes honorables confrères MM. les Docteurs Tholozan et Mirza Hussein Khan ont bien voulu m'adresser, et qui a trait à l'affection oculaire dont votre Altesse souffre en ce moment.

D'après les renseignements qui me sont donnés dans cette excellente

consultation, je crois pouvoir conclure que : »

suit plusieurs pages de recommandations de soins

« Du reste, mes honorables confrères MM. les Docteurs ... résoudront, lorsque le moment sera venu, la question de savoir si l'opération devra, oui ou non, être pratiquée.

Je me permets d'offrir à votre Altesse, mes vœux sincères pour son prompt rétablissement, et en me mettant entièrement à ses ordres, je me dis, de Son Altesse,

le très obéissant et très respectueux serviteur

DOCTEUR GALEZOWSKI »

Lettre du docteur Ali de Téhéran du 2 novembre 1885:

« Mon cher Maître,

J'ai reçu votre bonne lettre du 8 septembre dernier qui m'a fait le plus grand plaisir et j'espère que vous continuerez à m'écrire, car je tiens beaucoup à être en correspondance avec vous. J'espère aussi vous adresser encore quelques malades.

Hadji Abdallâh m'a parlé d'une décoration pour votre frère. Son influence ne va pas jusque là; mais j'ai pensé que moi-même je pourrais réussir; aussi écrivez-moi le nom, les titres ou l'emploi de votre frère pour pouvoir faire décerner le brevet que nous appelons firman.

Je vous ai écrit que je m'occupais de traduire des livres médicaux. J'ai déjà traduit trois ouvrages. Un du neuvième chapitre de Névrose de Grival, une anatomie complète de deux ou trois auteurs avec figures, surtout de Jamin et une Pathologie interne de divers. Je les ai publiés en lithographie car nous n'avons pas d'imprimerie.

J'ai aussi l'intention de traduire une ophtalmologie un peu abrégée. J'ai bien la vôtre mais elle est trop volumineuse. Si vous connaissiez quelque chose de plus abrégé et de bon, vous m'obligeriez beaucoup de me l'indiquer. Nélaton dans son dernier volume publié par Seon a écrit quelque chose sur l'ophtalmologie. Pensez-vous que cela pourrait suffire?

Je vous avais demandé dans une de mes lettres un agenda médical, je vous renouvelle ici cette prière. Envoyez moi celui de 1886. Aussi un formulaire de Bouchardat, la dernière édition. Vous voudrez bien les remettre à notre Ministre à Paris et vous m'écrirez ce que vous avez déboursé afin que je vous l'envoie par son intermédiaire ou par un mandat poste.

J'ai appris avec plaisir que toute votre famille se porte bien; remerciez-les de leurs bons compliments et rappelez-moi bien à leur souvenir affectueux.

Veuillez agréer vous-même l'expression de mes sentiments les plus distingués.

DOCTEUR ALI »

note ajoutée en bas de cette lettre:

“Joseph Thomas Galezowski, ancien capitaine d'État-major à l'armée russe, ex professeur à l'Académie Militaire de Saint-Pétersbourg, aujourd'hui chef de bureau au Crédit Foncier de France, né en 1833 à Lipôwice ( Pologne). Il était le frère de Xavier.

Lettre du Général Nazare-Aga, ministre de Perse à Paris du 22 septembre 1886 :

« Monsieur le Docteur,

J'ai l'honneur de vous informer que Sa Majesté Impériale le Shah, mon Auguste Souverain, ayant daigné vous donner un témoignage de Sa haute bienveillance, vous a conféré, sur notre proposition, l'ordre du Lion et du Soleil de la deuxième classe (Grand officier).

Je m'empresse de vous transmettre ci-inclus le Firman Impérial, relatif à cette haute promotion ainsi que les insignes de cet ordre et je vous prie de vouloir bien m'en accuser réception.

Veuillez agréer, Monsieur le Docteur, avec mes félicitations réitérées, l'assurance de ma haute considération.

GÉNÉRAL NAZARE-AGA »

Traduction du 22 septembre 1886 du « Firman » par le Général Nazare-Aga

« Le soussigné, Ministre plénipotentiaire de Perse en France, certifie que le présent Firman par lequel S.M.I. le Schah a daigné conférer à Monsieur le Docteur Galezowski , la décoration de la deuxième classe ( Grand Officier ) de l'ordre du Lion et du Soleil, est véritable et bien authentique

Paris le 22 septembre 1886

NAZARE AGA »

Lettre du docteur Cheik Mohamed, de Téhéran de mars 1893, au docteur Galezowski:

« Mon éminent Maître,

J'ai reçu votre excellente lettre et j'ai appris que vous allez très bien. J'ai reçu aussi les journaux, je vous remercie infiniment

Je vous prends la liberté de vous présenter un de mes collègues le Docteur Khalile Khan qui a fini ses études en Perse et qui désirait beaucoup aller à Paris pour voir ce qu'il y a là et surtout pour admirer vos mains au moment des opérations.

J'ai traduit votre traité d'ophtalmologie, je l'ai imprimé et je l'ai présenté à Notre Majesté et me connaît sous votre nom.

Je vous ai envoyé un de ces livres comme souvenir dans votre bibliothèque.

J'ai fait jusqu'à présent plusieurs opérations sur l'œil, surtout de cataracte et ils vont tous bien.

Heureusement, qu'il n'y a aucune trace de choléra en Perse et je n'ai jamais vu de maladies des yeux comme complication du choléra. Ceux qui sont guéris ont les yeux naturels.

Je regrette beaucoup de ce qui vous est arrivé sur votre gérant Le François, j'espère que ce deuxième ne vous trompera pas.

Votre très obéissant et très dévoué élève
DOCTEUR CHEIK MOHAMED
Médecin de S. M. I.
Téhéran Perse »

Lettre de Zéllé-Soltan d'Ispahan, du 19 juin 1893:

« Cher Monsieur,

J'ai prié Sir Albert Sasson de me trouver un bon oculiste expérimenté et habile, soit à Londres, soit à Paris et de l'engager pour une période de six mois. Cet oculiste se rendra à Ispahan par la voie de Bouchir

(Bandar-E-Bushehr Iran sur le golfe Persique); il apportera avec lui tous les objets nécessaires en fait d'instruments et de médicaments tant pour l'examen, que pour le traitement des yeux.

Une fois à Ispahan, cet oculiste examinera nos yeux et s'il y découvre quelque maladie, il s'occupera de la traiter et de la guérir, jusqu'à l'expiration des six mois. Dans le cas où il ne serait pas nécessaire d'entreprendre un traitement je ne le retiendrai pas ici bien longtemps.

Comme vous avez les connaissances les plus étendues sur ce sujet et que vous connaissez tous les oculistes de quelque valeur, étant vous-même un des maîtres de cet art, j'ai pensé à vous écrire pour vous prier de me choisir une personne parmi vos anciens élèves, ou ailleurs, qui puisse me convenir; je voudrais un oculiste diplômé, habile et consciencieux et déjà expérimenté.

Pour ce qui est des honoraires, frais de voyage etc... Sir Albert Sassoon réglera tout ce qui sera nécessaire.

Recevez, cher Monsieur, avec mes remerciements anticipés, l'assurance de ma parfaite considération.

ZELLE-SOLTAN »

Lettre de Zellé Soltan au Docteur Galezowski d'Ispahan du 15 septembre 1893 :

« Son Excellence Monsieur le Docteur Galezowski etc… etc…etc…

J'ai reçu la lettre que vous m'aviez adressée par l'intermédiaire de Sir Albert Sassoon et qui portait la date du 7 août dernier.

Je suis très touché de ce que vous m'écrivez et je vous remercie sincèrement de la proposition que vous me faites de venir vous-même à Ispahan et de traiter mes yeux.

Certes si j'avais besoin d'un spécialiste habile, je ne pourrais mieux faire que de m'adresser à un maître tel que vous, dont la science est universellement reconnue.

Depuis deux ou trois mois un changement assez notable s'est produit dans mon œil et la plupart des symptômes ont considérablement diminué. On m'avait déjà dit que ce que j'éprouvais était en grande partie nerveux et dépendait de l'état de la santé générale; je crois que cela est vrai et comme mon œil va aussi bien mieux, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous déranger et de vous faire faire un long et pénible voyage pour si peu de chose.

Mais il n'est peut-être pas inutile de vous donner quelques détails sur le mal dont j'ai souffert.

Je dois vous dire d'abord que l'œil dont il s'agit est l'œil droit et non, celui au sujet duquel S.E. le Dr Tholozan et mon médecin le Dr Hussein vous ont écrit il y a quelques années.

Il y a environ 18 mois je découvris sur la paupière supérieure de cet œil une petite grosseur; et j'éprouvais en même temps quelques sensations de corps étranger etc… C'était pendant un voyage où j'étais constamment exposé au soleil et à la poussière. Le docteur Feuvrier, médecin de Sa Majesté qui se trouvait là, examina mon œil, avec mon médecin. Ils découvrirent quelques granulations et me dirent que ce que j'avais sur la paupière était un chalazion.

Les granulations furent guéries par quelques applications de sulfate de cuivre, en solution et le chalazion disparut graduellement grâce à quelques applications de pommade mercurielle.

L'œil allait à peu près bien lorsqu'il y a sept ou huit mois, me trouvant à Téhéran, je fus brusquement pris d'une migraine du côté droit. Le mal n'était pas très intense, mais me tourmentait à cause de ce que j'éprouvais dans mon œil: douleurs névralgiques, sensations de contracture, sensibilité excessive etc …

Le mal a été traité par tous les médicaments en usage, mais il n'a pas encore complètement disparu quoiqu'il ait été en diminuant graduellement. Il faut que vous sachiez aussi que cet état n'est pas permanent mais revient périodiquement. Cependant tout cela est bien atténué aujourd'hui; il m'arrive aussi d'être tout à fait bien pendant quelques jours.

Je dois vous dire que j'ai eu une attaque de goutte, il y a environ 4 ans de cela; de plus je suis sujet depuis près de 10 ans à des fièvres intermittentes qui prennent le plus souvent la forme larvée. Malgré l'usage de la quinine, à fortes doses, de l 'arsenic, etc… je n'ai pas pu me défaire de cet état.

J'ai cru qu'il était bon de vous donner ces renseignements, si plus tard cela devenait nécessaire, je me souviendrai de votre proposition.

Recevez, cher Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

ZELLÉ-SOLTAN »

Lettre du Général Nazare-Aga, ministre de Perse à Paris du 12 octobre 1893 au docteur Galezowski:

« Mon cher Docteur

Un ami d'un de mes amis vient d'être opéré de la cataracte à Téhéran, je crois que c'est un de vos élèves qui a dû faire l'opération; mais on ne me dit pas lequel; on me demande seulement des verres de lunettes pour les yeux de la personne qui vient d'être opérée; ayez la bonté de me donner l'adresse de votre opticien pour que je me fournisse, avec confiance chez lui; je vous serais bien obligé si vous vouliez bien me dire quelle espèce de verres de lunettes je dois envoyer pour la personne dont il s'agit.

Veuillez agréer, d'avance, avec mes remerciements anticipés, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

NAZARE-AGA ».

Lettre du docteur Cheik Mohamed du 10 décembre 1893:

« Mon cher Éminent Maître,

J'espère que votre santé ainsi que celle de toute votre noble famille se portent très bien. Je regrette infiniment que je n'ai pas l'honneur d'être à Paris, pour que je vienne vous mettre ma carte de félicitations à votre porte, et j'espère que le Bon Dieu vous rendra heureux dans tous les jours de votre vie, et surtout je vous félicite pour votre premier de l'an.

Si vous voulez de mes nouvelles, ce que j'ai appris chez vous m'a laissé de grand bonheur et heureusement je me suis sauvé de cette deuxième épidémie de choléra »

suivent des détails médicaux

« J'espère que vous ne m'oublierez pas pour m'envoyer de temps en temps des conseils et des nouvelles formules pour les Kératites »

autres détails médicaux

« Agréez, mon très Éminent Maître, mes félicitations et mes considérations les plus respectueuses.

Votre serviteur élève. DOCTEUR CHEIK MOHAMED »

Lettre du Docteur Hussein, d'Ispahan au Docteur Galezowski du 25 janvier 1894:

« Très honoré Maître,

La lettre que vous aviez adressée à Son Altesse ne nous est parvenue que dernièrement; je l'ai traduite aussitôt et le plus exactement possible.

Le contenu de cette lettre m'a vivement ému et j'ai été très affecté du diagnostic que vous avez porté dans le cas de son Altesse.

Outre que le Prince est un des hommes les plus remarquables de la Perse, je lui suis très attaché depuis plus de dix ans que je suis son médecin.

Jusqu'ici pour me conformer aux ordres de Son Altesse, j'ai dû me borner à traduire les lettres qu'il vous écrivait, sans rien y ajouter. Le Prince voulait vous faire connaître les symptômes de son mal tels qu'il les éprouvait sans aucune interprétation; j'ai donc respecté son désir, me bornant à mettre un peu d'ordre dans les descriptions et quelques précisions dans les termes.

Mais aujourd'hui je crois utile de vous donner quelques renseignements supplémentaires sur le Prince et sur le mal dont il souffre.

Son Altesse est un homme de 46 ans, de taille moyenne, un peu corpulent et très robuste. Il est d'une nature nerveuse et impressionnable; depuis que je le connais, il a toujours été sujet à des troubles nerveux tels que névralgies, migraines, etc. ... Cet état est très manifeste chez les enfants du Prince, surtout les filles qui presque toutes présentent les accidents nerveux les plus caractérisés.

Il y a environ 4 ans, Son Altesse a eu un accès de goutte suraigu qui a duré quelques mois; depuis pas de rechutes; il est vrai que de temps en temps je lui ai fait prendre de l'eau de Vichy pendant quelques semaines, ou des préparations de lithine etc...

Outre à cela, le Prince, depuis son enfance, est sujet à des fièvres paludéennes qui tantôt viennent franchement par accès et tantôt prennent la forme larvée.

Maintenant en ce qui concerne les yeux, pour ce qui est des symptômes subjectifs, je n'ai rien à ajouter à la description minutieuse de Son Altesse; cependant je dois vous rappeler que le Prince éprouve ces mêmes sensations depuis 3 ou 4 ans, soit dans l'œil droit, soit dans l'œil gauche et même je pourrais dire depuis 10 ans, quoique à un degré moindre et d'une façon intermittente. Il vous a écrit, il y a quelques années, à ce sujet une lettre dont j'ai le brouillon devant moi et où je retrouve les mêmes détails concernant la douleur, la périodicité etc. ...

Le Prince a consulté les médecins les plus distingués de la Perse: les docteurs Tholozan et Feuvrier, le docteur Odling, etc... à plusieurs reprises

Dans ces consultations, si nous avons pensé au glaucome, nous n'avons pas cru devoir nous y arrêter, à cause de ce que j'ai dit plus haut et aussi parce que la vision à aucune époque n'a été diminuée, ni en netteté ni en étendue. Il n'y a non plus aucun des phénomènes caractéristiques de cette maladie: l'aspect de la cornée n'est pas modifié, il n'y a pas de rougeur périkératique. L'iris et la pupille ne présentent rien d'anormal et la densité du globe ne semble pas augmentée.

Ne trouvant aucun changement dans l'œil, c'est aux éléments cités plus haut, goutte et impaludisme et aussi à la diathèse nerveuse que nous avons dû attribuer cet état de choses.

Je sais que grâce à vos connaissances spéciales et à votre vaste expérience, vous pouvez reconnaître le mal à ses débuts et avant que les signes caractéristiques ne soient présents; aussi ce que j'ai écrit, c'est simplement à titre d'information et pour expliquer ce qui a été fait.

Quant au traitement, j'ai fait allusion à celui qui avait été dirigé contre la diathèse goutteuse; l'impaludisme a été combattu par la quinine qui n'a pas été aussi inefficace que le pense Son Altesse. Il y a eu amendement et même guérison; seulement des rechutes sont survenues à la suite de quelques imprudences. L'arsenic a aussi donné de bons résultats.

Pour ce qui est de la fatigue qui survient au bout d'un certain temps quand le Prince veut lire ou écrire, nous pensions que cela devait être attribué à un certain degré de presbytie qui s'est développé dans ces dernières années. L'œil du Prince a toujours été un peu hypermétrope. On lui a conseillé de faire usage de lunettes, mais il n'a pas voulu disant qu'il préférait éviter complètement de travailler sur des objets rapprochés.

Il y a aussi un point dont il faut tenir compte, c'est que l'œil droit du Prince dont il a été question jusqu'à présent est le seul qui travaille, l'autre étant à peu près inutile et ceci m'amène à vous parler de l'œil gauche.

Cet œil est statique, ainsi que vous l'explique Son Altesse dans la lettre, il a été presque désorganisé par la petite vérole lors de sa première enfance. Un de ses médecins l'ayant examiné il y a une vingtaine d'années avec l'aide d'un médecin anglais, avait dit à Son Altesse que cet œil pouvait être comparé à un œuf dont le blanc et le jaune seraient presque mélangés !

La cornée ne présente rien de particulier mais l'iris fait défaut dans la partie extérieure/inférieure, de sorte que la pupille se prolonge dans cette direction.

C'est précisément dans cette région que le Prince m'a fait remarquer une petite tache il y a quatre mois. Cette tache étant de la grosseur d'une tête d'épingle à bords nets et d'un blanc assez vif. Depuis, la couleur est devenue un peu plus pâle, mais la différence est légère et à peine sensible.

J'ai examiné cet œil avec un certain soin, la tache blanche m'a semblé située dans la partie antérieure du cristallin ou dans la capsule.

Je viens de vous donner les renseignements qui m'ont semblé les plus utiles ; j'aurais voulu traiter cette question avec un peu plus de détails et de méthode, mais je viens de traduire les deux longues lettres de Son Altesse et comme je veux envoyer cette lettre par le même courrier je n'ai plus beaucoup de temps.

Si après avoir pris connaissance de ces nouvelles informations vous ne voyez pas de raison pour modifier le diagnostic que vous avez déjà formulé, j'espère que vous vous déciderez à entreprendre le voyage et à offrir au Prince vos soins et vos conseils si précieux.

Profitant d'une offre qui lui était faite le Prince a décidé de faire venir un oculiste de Londres, mais dans tous les cas, il serait heureux si vous pouviez venir le soigner vous-même, car il a une haute opinion de votre science et de votre habileté.

Dans le cas où il vous serait impossible de venir vous-même, vous pourrez désigner un de vos élèves ou toute autre personne jouissant de votre confiance.

Le traitement du glaucome est exclusivement chirurgical et nous n'avons pas en Perse une personne assez habituée à ces sortes d'opérations pour entreprendre de traiter Son Altesse.

Excusez cette longue lettre et veuillez agréer, très honoré maître, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.

DOCTEUR HUSSEIN »

Lettre non datée de Zellé-Soltan au docteur Galezowski:

« Voici quelques renseignements sur mon œil gauche

Lors de ma naissance ou quelques jours après j'ai contracté la petite vérole, le mal a envahi l'œil gauche qui en est resté très endommagé. La vue y est fort diminuée; l'œil ne voit pas du tout les objets éloignés, pour ceux qui sont les plus rapprochés, je les vois vaguement, sans discerner nettement les détails et les contours; il m'est tout à fait impossible de me servir de cet œil pour la lecture.

De plus cet œil est statique et je ne puis pas le mouvoir à volonté.

Il y a vingt-cinq ans, mon médecin d'alors (qui avait étudié à Paris) examina soigneusement mon œil, avec l'aide d'un bon médecin anglais, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; tous deux déclarèrent que l'œil était très endommagé et que les différentes parties en étaient pour ainsi dire confondues.

J'ai omis de vous dire que pendant les 5 ou 6 premières années de ma vie, après cette petite vérole, cet œil ne m'était d'aucune utilité et que les paupières en étaient closes ; ensuite les paupières s'entrouvrirent et l'œil recouvra un certain degré de vision. Il y a 36 ans environ cet œil s'enflamma sans cause extérieure apparente; la maladie dura une semaine, elle fut guérie par le sulfate de zinc et les purgatifs. L'année suivante à la même époque (c.-à-d. au commencement de l'automne) ce mal se produisit de nouveau et dura 20 jours. Le médecin que j'avais alors ( qui avait fait ses études à Paris ) appliqua des sangsues derrière l'oreille et me donna un collyre de Laudanum étendu d'eau, outre cela saignée et purgatifs. Cette fois la maladie dura plus longtemps.

Pendant longtemps, il ne se produisit plus rien dans cet œil. Mais il y a une douzaine d'années des symptômes nerveux (douleurs etc…) semblables à ceux que j'éprouve actuellement dans l'œil droit, survinrent.

J'avais alors un autre médecin qui jugea opportun de cautériser la paupière supérieure et l'inférieure en même temps avec le crayon de nitrate d'argent. Cette opération me fit beaucoup souffrir et produisit des effets fort mauvais.

Le docteur Hussein, mon médecin actuel, entre alors à mon service, il me traite pour ces symptômes et bientôt, par ses soins et grâce à vos bons conseils, je fus complètement débarrassé de ces sensations morbides. Depuis nombre d'années, cet œil ne me donnait aucun souci; cependant il y a 3 ou 4 mois je remarquai un petit point blanc de la grosseur d'une tête d'épingle dans la profondeur de l'œil. Je dois ajouter que cela arrive sans aucune cause extérieure, accident, coup etc… ; depuis que cette tache s'est produite elle n'a subi aucun changement appréciable dans un sens ou dans l'autre.

Voilà tout ce que j'ai jugé utile de vous faire connaître concernant mon œil gauche.

Une occasion s'étant offerte, j'ai demandé un oculiste de Londres, mais je serais heureux si vous pouviez venir vous-même me voir, car j'ai la plus grande confiance en votre habileté.

ZELLE-SOLTAN »

II. PRÉPARATION AU VOYAGE

Brouillon de lettre du docteur Galezowski à.... le ...
Probablement à Sir Albert Sasson
“ Monsieur,

Comme suite à la conversation que nous avons eue ensemble, hier, en présence de Lady Sasson , je viens vous réitérer mon offre de me rendre moi-même auprès de son Altesse Impériale, Zéllé-Soltan afin de juger de l'état de ses yeux et de le soigner pendant quelques mois.

Mes conditions pour effectuer ce long parcours, et en l'obligation d'abandonner pour quelque temps ma clientèle seraient les suivantes :

120.000 francs pour le premier mois de séjour, y compris l'opération, si je la jugeais nécessaire, et les frais de voyage aller et retour; 50.000 francs par mois pour chaque mois supplémentaire, mais je tiens à vous dire qu'il serait impossible de rester à Ispahan plus de deux à trois mois, séjour qui serait grandement suffisant pour arriver à la guérison de son Altesse.

Du reste, je pourrais emmener avec moi un de mes chefs de clinique

que je pourrais laisser auprès de son Altesse afin qu'il surveillât le traitement que j'aurais institué, jusqu'à complète guérison.

Mon chef de Clinique dont je prendrais les frais de voyage à ma charge pour aller ne serait pas du tout exigeant sous le rapport des honoraires et resterait en Perse aussi longtemps que son Altesse le désirerait.

Je vous serais très reconnaissant de me faire connaître la décision de Son Altesse le plus tôt possible afin que je prenne mes dispositions en conséquence.”

Brouillon de lettre du Docteur Galezowski à Son Altesse Impériale Zéllé-Soltan, de Paris du....

« Altesse Sérénissime,

Profondément touché de la lettre de haute bienveillance que Votre Altesse a daigné m'adresser, ainsi que de la confiance dont Elle m'honore, je viens Lui en exprimer ici toute ma respectueuse reconnaissance.

En réponse à la demande que Votre Altesse a bien voulu me faire de Lui envoyer un oculiste pour juger de l'état de Ses yeux, je me permets de me proposer moi même, trop heureux si je suis agréé par Votre Altesse, et si je parviens à la guérir de l'affection oculaire dont Elle souffre.

Bien que j'ignore de quelle nature est le mal dont Votre Altesse est atteinte, je crois pouvoir lui affirmer que mes soins ne pourraient Lui être nécessaires que pendant une période de six semaines à ... mois quand même.... opération. En effet. mon expérience déjà longue, m'a démontré qu'il était excessivement rare qu'une maladie, même grave, exige des soins dépassant ce laps de temps.

Selon l'ordre de Votre Altesse j'ai fait, à Lord Sasson, mes propositions sous le rapport des honoraires et des frais de voyage, en tenant compte de l'obligation où je serais de quitter ma clientèle pendant quelque temps.

Dans l'espoir de voir ma requête favorablement accueillie par Votre Altesse, je dépose à ses pieds, l'hommage de ma très haute vénération et suis de Votre Altesse

Le très humble serviteur

XAVIER GALEZOWSKI »

Lettre du Général Nazare-Aga, de Paris, du 11 mars 1894:

« Mon cher Docteur,

J'ai vu M. de Giers; il m'a assuré que d'après lui, on ne vous fera aucune difficulté pour vous laisser traverser la Russie ; il m'a fait même entendre que vous n'aviez qu'à présenter votre passeport au Consulat Général et on le visera sans soulever des difficultés; pour faciliter les choses, on fera mention dans le visa que vous êtes appelé pour aller en Perse opérer l'œil d'un Prince Impérial.

M. de Giers m'a promis qu'il verrait demain matin M. Karzoff pour vous recommander à son attention.

Vous ferez bien d'aller voir ce dernier pour être plus sûr de la chose.

Mille amitiés.

NAZARE-AGA

P.S. La meilleure route à prendre serait d'aller de Paris en chemin de fer par Vienne à Constantinople; de Constantinople on va par mer à Batoum; de Batoum en chemin de fer à Bakou et de Bakou à Resht par mer; je vous expliquerai le reste quand j'aurai le plaisir de vous voir ; en attendant, je vous prie de me tenir au courant de votre visite au Consulat Général de Russie »

Lettre du général Nazare-Aga, de Paris, du 13 mars 1894:

« Mon cher Docteur,

J'ai lu la lettre que vous m'avez confiée hier et je m'empresse de vous la retourner ci-incluse.

Maintenant je vous prierai de me faire connaître le résultat de vos démarches auprès du Consul Général de Russie et de me préciser la date de votre départ; j'attends votre réponse afin que je puisse faire parvenir mon second télégramme à S. A. I. le Prince Zellé-Soltan au sujet de votre arrivée et de votre réception sur le sol persan.

Veuillez recevoir l'expression de mes meilleurs sentiments.

NAZARE-AGA »

Lettre de Zéllé-Soltan, du 17 mars 1894:

« Son Excellence, le Docteur Galezowski,

J'ai appris par une dépêche de S.E. le Gal. Nazare-Aga, notre ministre en France, que vous alliez quitter Paris avec Madame Galezowski, le 21 courant et que vous arriveriez probablement à Resht le 10 avril prochain.

Cette nouvelle m'a fait le plus grand plaisir et j'ai immédiatement pris les

mesures nécessaires pour assurer votre confort aussitôt débarqué sur le sol persan.

A cet effet j'ai chargé le Dr Ammandallah Khan et le Général Mirza Ahmed Khan de se rendre sans retard à Resht et d'y attendre votre arrivée.

Ils auront à veiller sur vous pendant toute la durée de votre voyage jusqu'à Ispahan. Ils feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour vous procurer toutes les facilités et le bien-être possibles tant en, ce qui concerne les moyens de transport que le logement, la nourriture etc...

J'ai choisi ces deux personnes parce qu'elles sont au courant des mœurs européennes; cependant, si quelque chose laissait à désirer, je vous prie de parler sans aucune contrainte; satisfaction sera donnée dans la mesure des moyens, malheureusement limités , qu'offre ce pays.

Espérant vous voir bientôt ici, en parfaite santé,

Je vous prie de recevoir l'assurance de ma haute considération.

ZELLE-SOLTAN »

Lettre du docteur Hasperin du 17 mars 1894 au docteur Galezowski:

« Très honoré Maître

J'espère que votre voyage s'est effectué jusqu'ici sans peine et sans fatigue; Quant à celui qu'il vous reste à accomplir, nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour vous le rendre aussi facile et aussi peu désagréable que possible; Cependant il est certain que beaucoup d'indulgence sera nécessaire de votre part et surtout de celle de Madame Galezowski sans doute peu habituée à voyager dans des pays comme celui-ci.

Son Altesse a envoyé au devant de vous deux de ses serviteurs les plus distingués; l'un le général Mirza Ahmad Khan et l'autre le docteur Amanollah Khan médecin particulier de Madame la Princesse Sa Sœur.

Ces messieurs parlent couramment le français et connaissent les usages européens; ils sont chargés de vous recevoir à Rescht et de vous accompagner jusqu'à Ispahan.

Pendant le trajet ils s'efforceront de vous procurer tout ce qui sera nécessaire à votre bien-être et tâcheront de vous éviter autant que possible les ennuis d'un voyage en Perse.

L'état de santé de Son Altesse est assez satisfaisant; les sensations morbides n'ont pas augmenté au contraire même il y a une amélioration sensible; Cependant il subsiste un état d'inquiétude et de malaise. C'est pourquoi je vous prie instamment de venir à Ispahan le plus directement que vous pourrez.

Vous verrez sans doute Sa Majesté le Schah, mais pour ce qui est de visiter la ville etc… vous pourriez sans inconvénient remettre cela à plus tard; lors de votre retour, vous aurez tout le loisir nécessaire pour cela.

Je me permets de vous écrire ceci, parce que je sais que le Prince souhaite vivement de vous voir bientôt à Ispahan.

Veuillez agréer, cher et honoré maître, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.

DR HASPARIN »

Brouillon de lettre du docteur Galezowski de Paris du dimanche... à Madame ... :

« Madame,

N 'ayant pas eu l'honneur de vous rencontrer hier, je me permets de venir vous exposer le but de ma visite.

Comme je vois que la réponse de S. A. I. Zéllé-Soltan à ma première proposition, sera longue à arriver, et comme d'autre part, j'ai hâte de quitter Paris pour prendre un peu de repos, je m'étais rendu chez vous, Madame, pour vous demander l'autorisation de vous présenter un de mes anciens chefs de Clinique, excellent médecin et homme charmant, qui serait très honoré et très désireux d'aller donner ses soins, d'après ma méthode, à Son Altesse, auprès de laquelle il pourrait rester tout le temps nécessaire.

Veuillez être assez bonne, Madame, pour me fixer un rendez-vous soit demain à n'importe quelle heure, soit lundi dans la matinée afin que je puisse vous amener mon ami avant mon départ qui aura lieu mardi matin

DOCTEUR XAVIER GALEZOWSKI. »

Brouillon de la demande de passeport, faite au Ministre des Affaires Étrangères à Paris en mars 1894:

« Le Docteur Galezowski, Xavier, chirurgien oculiste des Facultés de Paris et de Saint-Pétersbourg, Officier de la Légion d'Honneur, Grand Officier de 2 ème classe de l'Ordre du Lion et du Soleil, est appelé auprès de S.A.I. Zéllé-Soltan gouverneur d'Ispahan, fils de S.M. le Shah, pour lui donner des soins.

Le docteur Galezowski dont le départ est fixé à mercredi prochain, 21 ct, s'adresse à la haute bienveillance de Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères, pour le prier de lui faire délivrer un passeport diplomatique pour lui, sa femme et l'aîné de ses fils.

Renseignements pour le passeport:

Docteur Galezowski, Xavier, né à Lipowice, Pologne russe, le 2 janvier 1832, naturalisé Français depuis 1871.

Accompagné de :

Madame Galezowska, née Tamberlick, née à Barcelone le 26 août 1849, son épouse,

et de leur fils: Galezowski Henri, né à Paris le 8 décembre 1875 »

Télégramme de Zéllé-Soltan du 24 mars 1894:

Télégramme de Zellé-Soltan, 24 mars 1894 · voir l'original

« J'AI ANNONCE VOTRE ARRIVÉE PROCHAINE A SA MAJESTÉ LE SCHAH CETTE NOUVELLE LUI A CAUSE UN GRAND PLAISIR AINSI QU'A TOUTE LA FAMILLE IMPÉRIALE J'AI ENVOYÉ A RESHT POUR VOUS RECEVOIR UN DE MES MÉDECINS AINSI QU'UN GÉNÉRAL AIDE DE CAMP AVEC VOITURE ET AUTRES OBJETS NÉCESSAIRES IL N'Y A AUCUNE ÉPIDÉMIE EN PERSE DE RESCHT A ISPAHAN ON VIENT FORT BIEN EN VOITURE IL N'EST NULLEMENT PROBABLE QUE VOUS SOUFFRIEZ OU SOYEZ MALADE EN ROUTE JE VOUS PRIE DE NOUVEAU D'ACCEPTER PREMIÈRES CONDITIONS ET DE VENIR VEUILLEZ RÉPONDRE NETTEMENT \= ZELLE-SOLTAN »

Note: il s'agit de voiture à cheval
Extraits de Presse:
D'un journal inconnu, date inconnue :
« Les bijoux du shah de Perse :

C'est le schah de Perse qui, de tous les souverains du monde, possède le plus riche trésor, à en juger par l'inventaire suivant:

Dans un caveau souterrain de son palais sont déposés pour plus de 300 millions d'objets d'orfèvrerie.

C'est d'abord la vieille couronne des rois de Perse, dont la forme est celle d'un pot de fleurs et qui est surmontée d'un rubis non taillé, de la grosseur d'un œuf de poule; puis une ceinture qui fait partie également des insignes royaux et dont les diamants ne pèsent pas moins de 9 kilos; des lames de sabre d'un travail superbe et enrichies de bijoux d'une valeur approximative de 8 millions; un vase d'argent, renfermant cent émeraudes qui n'ont leurs pareilles, dans le monde entier, ni en grandeur, ni en beauté. Sur l'une d'elles, de la grosseur d'une noix sont gravés tous les noms des souverains de la Perse. Des perles, des diamants, des rubis, des saphirs, des topazes complètent ce trésor, auquel il ne faut pas oublier d'ajouter un cube d'ambre jaune d'environ 40 centimètres, tombé dit-on du ciel au temps de Mahomet et qui assure à son possesseur la force et l'invulnérabilité »

« THE TIMES “ , Londres, du 21 mars 1894 ( traduction ):

LE SHAH ET M. GALEZOWSKI.

M. Galezowski, l'oculiste polonais bien connu, qui est résident à Paris depuis longtemps, et qui depuis quelque temps s'est retiré de la vie active, commence demain avec sa famille un voyage par l'Orient -Express, et par le Caucase, vers Téhéran, où il restera trois mois. Cette visite est faite à la demande du Shah. Deux fois Nasr-ed-Din, a été soigné par M. Galezowski durant ses visites à Paris. Maintenant, ce n'est pas le Souverain lui-même, mais son fils aîné, qui réclame les services de l'oculiste.

Il y a deux ans, le Shah avait demandé avec insistance à M. Galezowski de s'installer à Téhéran, ou en tout cas d'y passer suffisamment de temps, pour soigner la maladie de son fils. L'oculiste avait accepté et était sur le point de partir quand le gouvernement russe refusa de le laisser passer sur le territoire russe, même par le Caucase, et M. Galezowski avait déjà décidé de ne pas prendre la route par le golfe persique.

La raison de ce refus ne concernait pas M. Galezowski directement; mais le fait que son jeune frère est un ennemi actif de la domination russe en Pologne. Durant la dernière insurrection ce frère abandonna un poste officiel pour jouer un rôle important dans ce soulèvement. Maintenant, en tant que chef du musée de Rapperswil en Suisse, il est l'âme et le cœur du mouvement des émigrés polonais. Pendant les deux dernières années, toutefois, l'influence russe en Perse étant devenue prépondérante, Nasr-ed-Din avait lui-même pu obtenir un passeport traversant le Caucase pour le fameux spécialiste. Il propose de récompenser le docteur pour ses services par des honoraires royaux; il remettra 7.000 livres sterling, et paiera tous les frais du voyage en Perse et retour pour lui-même et sa famille. Cela donne à penser de la légendaire générosité du maître de Bagdad.

de notre correspondant particulier »

« LE PATRIOTE DE NORMANDIE », Rouen, du 21 mars 1894:

« Le docteur Galezowski est parti hier ( mardi 20 mars ) pour Téhéran, où il est appelé pour soigner les yeux du fils du shah de Perse, qui est atteint d'un glaucome. «

« L'INDÉPENDANT RÉMOIS », Reims, du 21 mars 1894

« LE NOUVELLISTE », Lyon, du 21 mars 1894:

« Le docteur Galezowski part pour Téhéran, où il est appelé pour soigner les yeux du fils du shah de Perse, qui est atteint d'un glaucome »

« LE GAULOIS », Paris, du 22 mars 1894:
« LA LIBERTÉ », Paris, du 22 mars 1894:
« LE PETIT MONITEUR UNIVERSEL », Paris, du 24 mars 1894:
« LA PAIX SOCIALE », Paris, du 23 mars 1894 :

« C'est sur la demande de Nasr-ed-Din, shah de Perse, que le docteur Galezowski est parti, ainsi que nous l'avons annoncé, pour Téhéran, où il séjournera pendant trois mois.

Sa Majesté qui, à deux reprises différentes, a eu recours aux soins de l'éminent oculiste, l'a maintenant invité à soigner son fils aîné.

Il y a deux ans que le shah avait demandé au docteur Galezowski de venir s'établir à Téhéran, ou d'y passer au moins quelques mois par an, afin d'y guérir l'ophtalmie dont souffre l'héritier de la couronne.

Le shah donnera à l'éminent docteur, pour son déplacement, la somme de 175.000 francs, frais de voyage et de séjour payés.

Voilà un déplacement qui en vaut la peine »

« LE PETIT JOURNAL“, Paris, du 22 mars 1894:

Le docteur Galezowski vient d'être appelé par le schah de Perse à Ispahan, où doit donner des soins au second fils du souverain, Massoud Mirza, âgé de trente-quatre ans, qui est atteint d'un glaucome, grave affection de l'œil qui nécessite une opération des plus délicates.

Le célèbre oculiste devait quitter Paris hier, mais en raison, d'une légère indisposition de sa fille il ne partira que dimanche soir par l'Orient express.

Le docteur Galezowski nous a dit qu'il se rendrait directement à

Constantinople, d'où il s'embarquera pour Batoum; de là il ira à Téhéran, où il fera une visite au schah de Perse qu'il a soigné lors de ses voyages en Europe. Le praticien partira ensuite pour Ispahan, dont Massoud Mirza est le gouverneur.

Le docteur Galezowski espère toutefois que son malade consentira à venir à sa rencontre soit jusqu'à la frontière persane, soit tout au moins jusqu'à Téhéran. Son voyage serait beaucoup moins long. En effet, dans le cas où il serait obligé d'aller jusqu'à Ispahan, le docteur Galezowski ne pourrait être de retour à Paris avant deux grands mois. Son absence sera abrégée de moitié s'il ne va que jusqu'à Téhéran. »

« LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE » du 22 mars 1894:

« LA FRANCE NOUVELLE » du 24 mars 1894 :

« Le docteur Galezowski, le célèbre oculiste, quittera Paris dimanche soir, (25 mars) par l'Orient-Express, pour se rendre à Ispahan où le fils du shah de Perse réclame ses soins.

C'est un voyage de deux mois, à moins que le malade ne puisse venir à la rencontre du médecin jusqu'à Téhéran ».

« LE FIGARO “, Paris, du 23 mars 1894:

“ L'OBSERVATEUR FRANÇAIS” du 24 mars 1894:

“ Le docteur Galezowski partira dimanche (25 mars) pour la Perse, où il a été appelé par Nasser-Eddin dont le second fils est atteint d'une grave affection de la vue.

C'est un rude voyage. Par l'Express-orient, l'éminent ophtalmologiste devra gagner d'abord Odessa, où il s'embarquera pour Batoum, port de la Turquie d'Asie. De là, chemin de fer à travers la Géorgie, jusqu'à Bakou, sur la mer Caspienne, où nouvel embarquement pour Rescht, sur le littoral persan. Et comme de Rescht à Casbin, (Qazvin) la première ville qu'il doit atteindre, il n'existe qu'une route muletière, M. Galezowski la fera à cheval ou en palanquin. Heureusement qu'à Casbin il trouvera une chaise de poste de la Cour qui le conduira à Téhéran, puis à Ispahan, dont son noble client Massoud Mirza est gouverneur. »

« THE NEW YORK HERALD » , Paris, du 23 mars 1894:

« Dr Galezowski, the eminent ophthalmologist has been sent for by Nasr-ed-Din, the Shah of Persia, to attend to his second son, Massoud Mirza, Governor of Ispahan, who has contracted a disease of the eyes. The doctor will leave Paris on Sunday. »

« LE MONDE », Paris, du 23 mars 1894:

« Un de nos confrères annonce que le docteur Galezowski vient d'être appelé par le shah de Perse à Ispahan, où il doit donner ses soins au second fils du souverain, Massoud Mirza, âgé de trente-quatre ans, qui est atteint d'un glaucome, grave affection de l'œil qui nécessite une opération des plus délicates.

« LE TEMPS », Paris, du 24 mars 1894:

« LA GIRONDE », Bordeaux, du 25 mars 1894:

« M. le docteur Galezowski, l'oculiste bien connu de Paris, vient d'être appelé en Perse pour donner ses soins au second fils du chah Nasz-ed-Din, atteint d'une affection grave de l'œil.

Le prince dont il s'agit est le prince Massoud Mirza Zill es Soultan, gouverneur de la province d'Ispahan. Il est né en 1850, marié, père de cinq fils et six filles; il serait atteint, depuis plusieurs années déjà d'un

“ glaucome ».

Cette affection oculaire, de pronostic assez grave, et qui n'est pas plus fréquente en Perse qu'en France, a beaucoup d'affinité avec certaines maladies constitutionnelles, telles que la goutte et le rhumatisme; elle se caractérise par une excavation du nerf optique qui, en s'atrophiant peu à peu, amène ainsi la perte complète de la vision.

Le prince avait été soigné jusqu'ici par l'oculiste de la Cour.

Ce dernier, le docteur Hussein Khan, est un ancien élève de la Faculté de Paris et un élève de M. Galezowski, en particulier pour l'oculisme.

L'affection dont le prince est atteint ayant fait ces temps derniers de nouveaux progrès, le docteur Hussein Khan, en rappelant que M. Galezowski avait déjà soigné le chah lui-même à diverses reprises au cours de ses séjours à Paris, a fait inviter l'oculiste français par l'entremise du général Nazare-Aga, ministre de Perse à Paris, à se rendre à Ispahan.

Bien que quelque peu fatigué, M. Galezowski a accepté. Il compte quitter Paris dimanche soir (25 mars) pour se rendre, avec sa famille, par la voie de l'Orient-Express, à Constantinople, où il embarquera pour Rescht, port de la mer Caspienne.

A partir de là, le trajet jusqu'à Ispahan comporte douze jours de caravane environ, à dos de chameau.

Reculant devant la fatigue, M. Galezowski a désigné la ville de Rescht pour centre de réunion.

C'est là que se rendra le prince et que sera faite vraisemblablement l'opération que nécessite l'état du malade.

Les honoraires du spécialiste auraient, si nous sommes bien renseignés, été fixés au chiffre respectable de 5.000 livres sterling (125.000 francs) voyage et frais de séjour non compris.

Ajoutons encore qu'à l'encontre de ce que raconte un journal anglais il est inexact que le gouvernement russe ait jamais refusé au docteur Galezowski, sous prétexte de participation d'un de ses frères à l'insurrection polonaise, un passeport à travers les provinces de l'empire russe« .

« L'ÉVÈNEMENT” de Paris, du 24 mars 1894:

“ Nous avons annoncé récemment le départ de l'oculiste Galezowski, qui se rend en Perse pour soigner le second fils du shah atteint, comme nous l'avons dit d'un glaucome.

Cette affection oculaire, de pronostic assez grave, et qui n'est pas plus fréquente en Perse qu'en France, a beaucoup d'affinité avec certaines maladies constitutionnelles, telles que la goutte et le rhumatisme; elle se caractérise par une excavation du nerf optique qui, en s'atrophiant peu à peu, amène ainsi la perte complète de la vision.

Le malade est le prince Massoud Mirza Zill-es-Soultan, gouverneur de la province d'Ispahan. Il est né en 1850, marié, père de cinq fils et six filles.

Jusqu'à présent - car on affirme que sa maladie date de plusieurs années - le prince avait été soigné par l'oculiste de la cour.

Il paraît que le docteur Galezowski touchera cent vingt-cinq mille francs d'honoraires, voyage payé. »

« LE RAPPEL » du 25 mars 1894 :

« On sait que le docteur Galezowski, l'oculiste bien connu, vient d'être appelé en Perse pour donner ses soins au second fils du schah Nasi-ed-Din, atteint d'une grave affection de l'œil, d'un “glaucome ».

Les honoraires du docteur Galezowski auraient été fixés au chiffre respectable de 125.000 fr., voyage et frais de séjour non compris »

« LE MONDE » du 28 mars 1894;

« LE 19 ème SIÈCLE » du 28 mars 1894:

« Il se confirme que M. le docteur Galezowski, l'oculiste bien connu de Paris, vient d'être appelé en Perse pour donner ses soins au second fils du shah Nasr-ed-Din, atteint d'une affection grave de l'œil.

Le prince dont il s'agit est le prince Massoud Mirza Zill es Soultan, gouverneur de la province d'Ispahan. Il est né en 1850, marié, père de cinq fils et six filles; il serait atteint, depuis plusieurs années déjà d'un

“ glaucome ».

Cette affection oculaire, de pronostic assez grave, et qui n'est pas plus fréquente en Perse qu'en France, a beaucoup d'affinité avec certaines maladies constitutionnelles, telles que la goutte et le rhumatisme; elle se caractérise par une excavation du nerf optique qui, en s'atrophiant peu à peu, amène ainsi la perte complète de la vision.

M. Galezowski a accepté. Il se rend avec sa famille par la voie de l'Orient-Express à Constantinople, où il s'embarquera pour Rescht, port de la mer Caspienne où se rendra le prince et où sera faite vraisemblablement l'opération que nécessite l'état du malade.

Les honoraires du spécialiste ont été fixés au chiffre respectable de 5.000 livres sterling (125.000 francs), voyage et frais de séjour non compris »

III. LE VOYAGE PARIS – ISPAHAN

De Paris à Vienne et à Constantinople en train
par l'Orient-Express
Extraits du carnet de notes du Dr Galezowski (Dr X. G.):

Les carnets de voyage du docteur Galezowski · voir l'original

« Notre Voyage en Perse, Augusta, Henri et moi »
des notes de Marie Galezowska ( M. G.)
et du carnet de notes d'Henri Galezowski ( H.G.)

(Dimanche de Pâques) 25 mars 1894

Dr X G :1 / Départ de Paris le soir de Pâques;

2 / Rencontre avec le comte de Moltke et de personnes importantes;

3 / Les lits ne sont pas bons, Augusta n'a pas dormi;

4 / La douane pendant notre sommeil.

H.G.: Départ de Paris, Gare de l'Est à 6 h 50 par l'Orient Express. Dîner, Coucher, visite de la douane allemande 1 heure 30 du matin.

Lundi 26 mars 1894

H.G.: Réveil 6 heures ¾; Temps splendide: Allemagne, Wurtemberg, Souabe, Stuttgart, Bavière, Ulm, Augsbourg, Munich. Déjeuner. Paysage, toute la matinée montagnes assez pittoresques, puis rien jusqu 'au coucher de soleil sur le Danube, à coté d'un couvent, pendant le dîner.

Dr X. G. :5 / Bavière très plate; rappelle un peu la Normandie mais moins poétique; beaucoup de sapinières, industrie du bois, élevages : gigots non cuits.

6 / Gare de Munich terminée; très large et belle.

7 / Les toits des églises en Bavière ont le cachet des mosquées.

8 / Riad ( ?) en Autriche \= neige dans les bois.

Vienne (du 26 au 29 mars)

H. G. : Arrivée à Vienne à 8 heures. Bagages, voitures à chevaux, Grand Hôtel, chambres au 4 ème vue sur le Kämtner Ring. Maisons sans volets.

Dr. X. G. : 9 / Arrivée à Vienne à 8 heures au Grand Hôtel.

10 / Dépêche reçue de Cracovie, de la Ctesse Brassieska ( ?) et de …

11 / Visite de Vienne. Les monuments sont magnifiques grands, gros, avec des statues.

26 / Promenade sur le Prater

27 / Consultation, délivrée par moi, à Mme Kalischman, qui m'avait écrit du Tyrol (décollement double des rétines.)

Mardi 27 mars

Dr. X. G. : 1 / La Visite chez Fuchs à Allgemeines Krankenhaus (Hôpital Général) ; il m'a montré sa loupe démonstration chez le fabricant Reschst

2 / Opération d'extraction de la cataracte par le limbe périphérique. Extraction de la capsule

3 / Luxation du cristallin dans le corps vitré

4 / Extraction d'une capsule du fond de l'œil ??? !! Rien Fiasco complet !!

5 / Kératite interstitielle, suite à la goutte !!! Il n'a pas examiné le fond de l'œil.

6 / Examen incomplet. Je n'accepte pas sa manière de voir. Traitement nul.

H.G. : .Levé à 9 heures; temps variable. Jean, Marie et moi, sortie à 10 heures; visite des vieux quartiers. Déjeuner à 1 heure : bon. A 3 heures promenade à travers la ville dans les beaux quartiers; pas de volets aux fenêtres. Le quartier est imposant avec ses maisons massives, mais nullement récréant à la vue. Presque personne dans les rues.

Passé devant le musée d'histoire naturelle avec la statue de Marie-Thérèse. Puis le parterre de l'Hôtel de Ville, la Votivkirche (église), le Prater, la Cathédrale Saint-Étienne (Stephansdom) et rentrés à l'hôtel.

Particularités: Sergent de ville avec casque à barbe et long pardessus; tyroliens avec chapeaux mous à plumes; Hongroises en jupes courtes; fiacres à deux chevaux; charrettes primitives; voitures à chiens;

Mercredi 28 mars

Dr. X. G. : 12 / je visite l'Hôpital Allgemeines Krankenhaus (Hôpital Général), dans le service de Fuchs.

13 / Il opère sans blépharostat la cataracte.

14 / Scléroformie …. Il me dit que s'il y a danger, c'est un Bulgare !!!!

15 / Kératite ….sans examiner le fond de l'œil !!!

16 / Visite chez nous de Madame Jososigniska et de sa fille;

17 / Visite du bord du Danube à Vienne

H.G.: lever tard : 9 heures premier déjeuner. 10 h ½: Hôpital Allgemeines, attente dans la voiture. Retour midi ½. Déjeuner; 3 heures: sortie au palais de Schönbrunn, à la sortie de la ville, de l'autre coté de la Wiere

(Gloriette, joli, peu solide, arceaux au milieu de la salle en plâtre. Palais en briquettes et plâtre jaune; peu de goût.) nous y restons jusqu'à 5 h ½. retour à la Compagnie Wagons-lits puis hôtel. Dîner; coucher.

Jeudi 29 mars

Dr. X. G: 18 / Départ de Vienne avec accompagnement du vieil interprète Labstein.

H.G. : Jour du départ. Lever 8 h½. Papa va à l'hôpital. Jean et moi le rejoignons. Retour 11h ¾. Déjeuner 1 heure. Réception Janskeyne.

2 h ½: sortie St Stéphane (Stephansdom) style, chaire, et. Visite de la Votivkirche (église), réflexion, style etc…. Danube, Pont Rodolphe, hors de la ville. Service avec Budapest. Retour, préparatifs, dîner, départ. Retard du train: 1 heure. Départ 9 heures 35

Vendredi 30 mars

Dr. X. G. :19 / Notre traversée à travers les Balkans près de la rivière rouge Tépbokapeka

20 / Costumes pittoresques des paysans.

H.G. : Hier soir nous nous sommes installés dans nos compartiments, et à 11 heures ½ nous nous endormons jusqu'à 7 h ½ du matin. Frontière serbe; visite de la douane. Belgrade

Serbie

Dr. X. G. : 21 / Serbie. Les soldats serbes, le pays beau, surtout dans les gorges des montagnes. Tous les pays sont bien cultivés.

22 / La Bulgarie est prospère. Les soldats sont habillés comme les Russes.

H.G. : Sofia. Coucher

(Samedi) 31 mars 1894, voyage en Turquie

Dr X. G.: 1 / Pays plat sans aucune végétation.

2 / Soldats turcs le long de la ligne de chemin de fer,

3 / Visite à la frontière : la Douane: obligé de faire examiner les sacs, ne fut pas par principe.

4 / Très aimables les Turcs.
5 / Les habitations turques sont horribles.
6 / Les habitants turcs sont de beaux types arabes.
7 / Les soldats turcs présentent les armes à notre train.

8 / Le temps a changé; le ciel est couvert, mais il fait doux.

9 / Forêts de petits chênes après la station qui s'appelle ….

10 / …..

H.G.: à 4 heures ½ du matin, visite de la douane turque. 7h ½ réveil; déjeuner

Constantinople (31 mars au 2 avril)

Dr. X. G. : 11/ Arrivons à Constantinople avec tous nos enfants à

2 h ½ à l'hôtel de Londres.

12 / Grand nombre d'Allemands à l'hôtel et leurs criailleries.

13/ Notre promenade dans la rue de Pera-Pharman Souza.

14 / Ma rencontre chez le pharmacien avec mon ancien élève Soutakiba.

15 / Quelques renseignements sur le choléra nous obligent de quitter Constantinople dans les 48 heures

16 / Nous avons visité le Musée des Antiquités (nos enfants seuls), le Musée des Janissaires (pauvres)

16 bis / Visite chez l'ambassadeur français Cambon, chez le consul persan;

H. G. : Sur le quai de la gare, une quantité de drogmans et de porteurs se précipitant à notre arrivée et l'un d'entre eux, le drogman de l'hôtel de Londres que nous prenons à notre service, fait porter nos petits bagages dans des voitures. Ensuite, au milieu d'une foule de gens de toute sorte, plus sales et plus sordides les uns que les autres, avec leurs fez de couleur indécise et leurs faces bronzées entourées d'une noire et indescriptible chevelure, il nous faut attendre l'arrivée des gros bagages pour la visite de la douane; ils arrivent enfin, et nous voilà obligés, malgré le passeport diplomatique que nous avons, à déballer une à une toutes nos malles. Heureusement, l'employé des chemins de fer orientaux qui avait assisté à cette visite et apprend qui nous sommes, nous facilite la besogne. (Intervention peu désintéressée d'ailleurs, car son enfant souffre des yeux et Papa promet de le voir une heure plus tard;)

La visite de la douane, une fois terminée, des porteurs vigoureux jettent nos malles sur leur dos et s'acheminent ainsi jusqu'à l'hôtel. Nous y arrivons bientôt nous-mêmes après avoir traversé la Corne d'Or, cette fameuse bastille des premiers temps de la chrétienté, et qui nous apparaît remplie de navires de toutes les nations, de guerre et de commerce, une flotte turque y a jeté l'ancre. Nous traversons le pont long et peu solide et point joli du tout, qui relie Istamboul à Péra (vieux port). Il faut acquitter des droits de péage qui sont pour nous de un franc cinquante. Puis nous pénétrons dans un quartier où émergent de toute part des fez d'un rouge magnifique sous la coiffe desquels grouille une foule de Turcs au costume ni européen ni national.

Ce qu'il y a de curieux, c'est l'énorme quantité de chiens errants qu'il y a dans la ville; à chaque pas on rencontre quelque cinq ou six chiens ensemble couchés en rond par terre; personne n'y fait attention; leur robe est presque toujours couleur fauve et leur museau allongé; ils ont l'air doux et intelligents.

En allant plus loin nous apercevons de temps en temps des baraques de changeurs; il y en a dans tous les coins et comme il y a très peu de monnaie divisionnaire, ils se font tranquillement une petite fortune.

Enfin ce qu'on remarque de prime abord, c'est le mauvais état dans lequel se trouve le pavé de Constantinople; c'est à renoncer à aller en voiture tellement l'on est malmené et cahoté dans les rues qui sont elles-mêmes étroites, raboteuses, inégales et bordées de chaque côté par de sales boutiques la plupart sans devanture aucune, sans porte, restées dans l'état où elles étaient au moment où on élevait la maison.

Je ne vois pendant tout le trajet presque que des hommes; la population féminine reste on le voit, en général enfermée derrière les fenêtres à grillage en bois très serré.

Nous arrivons enfin à l'hôtel qui est bien situé, mais de l'autre côté de la rue se trouve un cimetière turc assez curieux, comme tous ceux de ce pays et qui mérite d'être décrit. C'est le cimetière des Petits Champs; une rue a été ouverte au milieu, et de chaque côté se trouvent les tombes représentées par un morceau de pierre planté en terre, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Il n'est pas à vrai dire entretenu, et hommes et enfants viennent s'y coucher ou y jouer.

N'ayant pas retenu d'avance nos chambres, nous n'en avons que de passables à notre disposition, et encore est-ce grand peine que nous les obtenons. Jean et moi prenons place dans une chambrette construite sur la terrasse qui surmonte l'hôtel et d'où l'on a une vue splendide sur tout Constantinople.

Aussitôt débarrassés de nos sacs, nous sortons un peu à pied avec notre drogman qui nous mène voir la grande rue de Péra qui est la plus belle de toute la ville et la seule réellement pavée à l'européenne, car toutes les autres sont pavées à la turque, c'est-à-dire pas pavées du tout.

Il y a quelques beaux magasins mais ils sont rares, et si dans cette rue se trouvent quelques jolies maisons, elles sont accompagnées de bicoques horribles, façades sales et malsaines.

A l'heure où je passais, les cafés sont pleins de monde, mais il n'y a pas de table sur le trottoir comme à Vienne, du reste.

Après avoir porté une dépêche au télégraphe, nous rentrons pour chercher Papa et Maman qui se préparaient à sortir. Wanda et Marie nous accompagnent; nous faisons le même tour que précédemment en nous arrêtant toutefois devant une pharmacie où Papa et Maman pénètrent pendant que nous attendons sur le trottoir. Dans cette boutique, connaissance est vite faite avec le propriétaire qui apprend à Papa qu'il y a eu deux cas de choléra dans tout Constantinople. Aussitôt nous nous empressons tous d'aller à l'agence de la Cie des Wagons-lits pour savoir si nous pouvons retenir des places dans le premier train d'express Orient qui partirait pour Paris. Malheureusement le train de lundi est déjà au grand complet et nous ne pouvons qu'arrêter pour celui de jeudi

Nous rentrons à l'hôtel, là nouveau projet: nous partirons tous pour Odessa où se fera la dislocation de la famille. En conséquence, nous irons demain à l'agence des W. L. pour décommander nos places et lundi matin à la Compagnie de navigation russe pour retenir nos places sur le navire qui partira le jour même, c'est le Corniloff

A sept heures nous prenons place à la table d'hôte et après dîner, nous montons tous nous coucher afin de nous reposer des fatigues du voyage.

Dimanche 1 er Avril

H.G. Nous passons la journée des attrapes à Constantinople, ce qui n'en est pas une.

Levés à 9 heures, nous sortons tous les 4 seuls en landau pour nous promener dans la ville; toujours accompagnés de notre drogman. Nous avons été laisser la carte de Papa à l'ambassadeur, Monsieur Cambon, au docteur Lambac pacha, puis aux Wagons-lits. Nous avons ensuite traversé dans toute sa longueur la grande rue de Péra, admiré la caserne de cavalerie et d'infanterie puis en haut de la colline nous sommes passés entre les maisons des officiers du palais du Sultan, devant la mosquée privée de Sa Majesté, et la voiture s'est arrêtée sur l'emplacement d'une mosquée dont on voit les seuls fondements. Le guide nous apprend que c'est le Sultan Aboré-Aviz qui l'avait commencée. A sa mort les travaux restèrent en plan. De là on a une vue splendide sur le Bosphore et sur la mer de Marmara .

Après nous être rassasiés de ce magnifique panorama, nous retournons déjeuner à l'hôtel.

Après déjeuner (2 heures) nous prenons en plus du landau, un coupé fermé à cause du choléra on ferme les vitres et nous allons visiter la plupart des curiosités et des monuments de Constantinople.

Nous traversons d'abord la Corne d'or, apercevons les mosquées de Sulimane, de Mehmédie.

Nous passons devant la Sublime porte qui est assez originale, très droite, en marbre avec une fontaine de chaque côté, puis nous arrivons au musée des antiques que Jean et moi visitons.

Il se compose de deux bâtiments qui se font face; celui de gauche qui tourne le dos à la Corne d'or est un ancien palais de style byzantin orné au premier étage d'une colonnade fine et élégante; l'autre, celui de droite, est de construction moderne.

C'est ce dernier que nous visitons le premier; il se compose de 4 grandes salles; deux à l'entre-sol et deux au premier étage à droite et à gauche de l'entrée et du vestibule, d'où part un grand escalier conduisant au premier.

Dans la salle de droite, où nous pénétrons d'abord, se trouvent des sarcophages antiques au plomb et de pierres tels qu'on en trouve dans les grands musées d'Europe. Dans celle de gauche sont des tombeaux magnifiques et étonnamment conservés et qui sont d'une valeur inestimable.

Sur celui que l'on voit tout d'abord en entrant et qui se trouve au milieu de la salle, sont représentés des personnages en bas-relief se détachant presque du fond, et d'un beau dessin; tous les traits en sont encore intacts et la couleur est très vive sur les vêtements et les visages. Le marbre est très bien travaillé. Il y a plusieurs autres tombeaux de ce genre, moins grands cependant. Ils ont, paraît-il, été trouvés en Syrie et ont servi à ensevelir une famille de généraux d'Alexandrie.

Dans la partie supérieure du musée, d'autres sarcophages, dont un assez original, en pierre verte en forme de cylindre aplati avec un grand trou pour entrer le corps qui existe encore à l'état de momie; c'est celui d'un roi phénicien. Il y a aussi la momie d'une fille de Pharaon.

On conserve aussi des vieilles armes, des ustensiles de toutes sortes, et des lettres gravées sur des rouleaux de pierre.

La salle de droite du premier est réservée aux antiquités turques: vieux tapis, vieux trônes du sultan et un bel autel d'un bon style incrusté de pierres et de nacre de diverses couleurs.

L'autre bâtiment renferme aussi de belles statues (de Jupiter, d'Apollon, d'empereurs, de Diane, etc…), des bijoux en or d'un travail très fin, de provenance turque etc…

Nous sortons du musée et nous arrivons sur la place des Janissaires.

Dans le fond, contre la porte du sérail, la porte d'entrée des palais et du trésor des sultans (photographie).

Les deux tours qui en forment les côtés sont surmontées de toits peints rappelant le style du Moyen Âge.

A peu près au milieu de la place se trouve un gigantesque arbre, le fameux platane où furent pendus les janissaires; il est creux et a bien 3 mètres de diamètre.

Sur le palais qui tourne le dos à la mer de Marmara (qui n'a rien de joli) ont été tués les janissaires avant d'être pendus au platane.

En face de ce palais, la maison ocre ( ?).

Enfin au fond une très vieille église de Ste Irène, construite par Constantin le Grand, et qui sert pour le moment d'arsenal; on ne peut absolument pas la visiter.

Nous passons sous une très belle porte en marbre qui ferme la place de l'autre côté, nous tournons à droite et nous arrivons dans une rue (Photo) par où on peut pénétrer dans la fameuse Sainte Sophie.

Il a été décidé que nous la visiterions (malgré le choléra) et nous descendons de voiture tous !! Pour arriver à l'entrée, il faut descendre par une ruelle tortueuse et sale.

Mais avant de pénétrer à l'intérieur de la mosquée, il faut que notre drogman marchande le prix de l'entrée, ce qui donne lieu à une scène d'un beau comique, et qui vaudrait la peine d'être détaillée si elle n'avait pas été arrangée d'avance par le drogman pour empocher davantage.

Enfin l'accès nous en est ouvert mais il faut d'abord chausser des babouches d'une propreté douteuse et d'une capacité 10 fois plus grande que celle de nos bottines. Et il nous faut bien prendre garde de ne pas les laisser échapper de nos pieds, car ce serait un péché et nous aurions offensé ALLAH.

Nous pénétrons dans le narthex grand péristyle qui donne accès par 9 portes à l'église.

On remarque encore les vieilles mosaïques dorées avec les anciennes croix chrétiennes. Au-dessus de la porte du milieu ou porte royale, existe encore un Évangile en cuivre, surmonté du Saint-Esprit sous forme de colombe et deux têtes de Vierges en mosaïque. De l'autre côté ce péristyle donne sur une cour. La lourde porte d'entrée est en bronze et date des premiers temps de l'église. On y voit encore la trace de coups de toutes sortes. Sur chaque battant existait autrefois une croix formée de deux barres de fer entrecroisées. Les Turcs en ont arraché la barre horizontale.

Nous pénétrons dans l'église même après avoir soulevé les lourds rideaux de cuir qui en masquent l'entrée.

C'est alors que l'on embrasse tout d'un coup, le sanctuaire tout entier; le coup d'œil est unique, et produit une impression plus grandiose que l'entrée dans la cathédrale de Rome.

L'édifice se compose essentiellement d'un dôme central qui surmonte la nef même de la mosquée: à droite et à gauche de l'église, deux rangées de fenêtres avec une colonnade à chaque pour la soutenir. Au-dessus de ces deux rangées, les fenêtres sont à jonc, et les oiseaux du ciel y établissent leurs nids. Au ras du sol se trouvent les emplacements de petits autels qui ont été détruits; sur les murs on aperçoit encore des croix de mosaïque dorée. Dans le fond de la mosquée, un demi-dôme est adossé : c'est l'emplacement de l'ancien maître-autel ; dans la voûte en mosaïque l'on aperçoit encore vaguement une tête de Sainte Vierge.

A gauche en entrant dans l'église la colonne humide, et à gauche dans la nef le drap de Mahomet.

Sur une colonne de droite près du maître-autel se voit encore la main de sang du conquérant et sur une autre, une entaille qu'il fit avec son sabre.

Les femmes ne vont pas à l'église ; les hommes viennent y réciter… le Coran.

A remarquer dans le dôme central quatre anges en mosaïque qui avaient été plâtrés après la conquête, etc…

S'il fallait rappeler tous les souvenirs que nous avons admirés, je n'en finirais pas.

Donc après avoir quitté nos savates, nous sortons et allons sur la place où s'élevait autrefois l'hippodrome si célèbre par ses courses et aussi par ses révoltes.

Le terrain en est surélevé d'environ trois mètres; on n'aperçoit plus qu'une pyramide apportée là d'Égypte par ordre de Justinien et supportée par un bloc de pierre avec bas-reliefs représentant l'empereur conquérant les vainqueurs du cirque.

Une autre pyramide, celle de Constantin, la grande tombe en ruine, entre les deux, un ancien trépied en bronze provenant du temple de Delphes représentant un très vieux cerf dernier de ce genre.

Au bout de la place se tient le musée des Janissaires, où l'on a assemblé les anciens costumes janissaires avec un bien mauvais goût !

Nous le visitons.

M. G. : Un autre voyage fut celui où mon père appelé en Perse pour soigner un fils du shah Zellé Soltan, à Ispahan.

Nous étions allés tous y compris une femme de chambre par l'Orient-Express jusqu'à Constantinople, puis par mer passant la Corne d'Or jusqu'à Odessa.

Sainte Sophie est restée comme une merveille dans mon souvenir; puis la traversée du Bosphore avec ses rivages couverts de belles mosquées et propriétés entourées de merveilleuses végétations.

Dr X. G. 17 / Ruée à l'approche du port et notre embarquement.

18 / Passage le long du Bosphore.
19 / Augusta s'enrhume;
20 / Notre passage près des côtes.

De Constantinople à Batoum, en bateau sur la mer Noire

La mer Noire : d'Odessa et Sébastopol à Batoum · voir l'original
Carte du Caucase, de Batoum à Bakou · voir l'original

Mardi 3 avril

H.G. Rien de neuf à bord du Corniloff qui est lui-même un vieux bateau..

Compagnons de route : Madame X… femme de consul
Madame Ckoressi, de la Rossia grec
Monsieur X… archimandrite
Le capitaine (aimable.)
Mercredi 4 avril Odessa (mercredi 4 au samedi 14 avril)

H.G 1 heure du matin: arrivée devant Odessa. Je me promène sur le pont jusqu'à 3 heures.

A 6 heures entrée dans le port. Visite de la douane.
Docteur Goldeberg, Madame Zerwing
Rencontre avec l'oncle Waclaw, Joseph Worrinski, Ceslaw.
Arrivée à l'hôtel.

Dr X. G : 21 / Notre arrivée à Odessa où nous rencontrons toute la famille: (docteur) Waclaw (Gorski, mari de Léontine dite Leocia sœur du Dr Xavier Galezowski et habitant à Odessa) Mamia (Lewandowski, fille de Victoria, autre sœur du Dr Xavier femme de) Ceslaw

( Lewandowski ) Casimir Gorski, Marrian Gorski, Joseph Worriwski,

22 / Notre arrivée dans l'Hôtel de Londres, qui est devant la mer sur le boulevard ;

23 / Visite de Jachimowicz \= consultation à sa belle-sœur.

24 / Visite chez Mazarli (la mère)

25 / Visite avec Joseph Nowinski chez les médecins d'Odessa.

25 bis / Hôtel de la Ville; extirpateur la mâchoire inférieure en même temps que de l'œil et de l'os maxi inf.; son mode opératoire, soins hygiéniques.

M.G. : à Odessa, à l'hôtel, nous avons retrouvé les différents membres de la famille qui s'y étaient installés. L'annonce de l'arrivée de mon Père avait amené des malades qui envahissaient complètement l'appartement. Il avait fallu la police pour contenir la foule; d'ailleurs, selon l'habitude russe de toujours, on nous a dit que tous les domestiques qui nous servaient faisaient partie de la police, mon Père ayant été considéré comme suspect à cause des activités de sa famille dans l'Insurrection polonaise.

D'Odessa, ma sœur Wanda, mon frère Jean et moi, sommes revenus à Paris avec la femme de chambre et notre oncle Gorski tandis que mes parents et mon frère Henri partaient en bateau par mer pour Batoum.

H.G.: Je ne détaillerai pas ici notre séjour à Odessa (scènes de famille)

Déjeuner, dîner etc…

Ma première impression en arrivant à Odessa a été une désillusion. D'abord il faut dire que nous sommes arrivés au milieu du brouillard.

Les rues sont larges, soit, mais les maisons n'ont en général qu'un ou deux étages, toits en briques; partout des arbres, maigres et chétifs. Toutes les rues uniformes, droites, tirées au cordeau, en somme rien de fameux et rien de caractéristique. Ce qu'il y a de curieux, ce sont des iswoschtschiks, voitures basses découvertes à un cheval. Avec un cocher en manteau avec ceinturon à la taille et un bonnet d'astrakan sur la tête crasseuse. Les chevaux ont un demi-cerceau autour du cou. La course se paye 20 kop. C'est à dire 0,50 ce qui n'est vraiment pas cher.

Nous sommes restés pendant les dix jours de notre séjour à Odessa, Hôtel de Londres; cet hôtel est très bien situé, Bd Nicolaïev qui est lui-même une terrasse d'où la vue s'étend sur le port et la mer Noire. Ce qu'il y a d'agréable c'est la propreté vraiment grande qui règne dans la ville, ce qui est ordinairement très rare à trouver dans un grand port de mer; cela s'explique en ce sens que tout commerce se fait dans la ville basse et la ville haute est ainsi préservée des désagréments habituels aux ports. Toutes les rues sont larges, bordées de maisons basses, en briques et plâtre sans goût, et elles se coupent à angle droit de sorte qu'elles se ressemblent pour la plupart.

Comme monuments publics, il y a le théâtre, qui domine la ville et qui est remarquable comme architecture extérieurement et intérieurement. Il y a 3 escaliers en marbre blanc avec balustrades en marbre rouge d'un effet agréable; la salle est artistement décorée en dorures sur fond blanc. Il n'y a pas, comme en France, de fauteuils de balcon qui s'avancent dans la salle, ce qui rend celle-ci plus grande; la lumière électrique y a été installée ainsi que sur la scène qui est très grande. Nous y avons vu successivement représenter Hernani, Faust, Carmen, Les Huguenots, donnés par une troupe italienne appelée pour le carême. Car les artistes russes n'ont pas le droit de jouer pendant ce temps.

Outre le théâtre on remarque la bourse, la bibliothèque, le Club Anglais, les halles, et le tribunal ( en construction ), les hôpitaux civils et militaires etc … ; tous construits avec peu ou pas de goût et nullement intéressants, car ils n'ont aucun intérêt historique.

La ville tout entière n'a pas plus de 100 ans d'existence, élevée sur l'ordre des souverains. On y remarque les statues du duc de Richelieu, son premier gouverneur, du Prince Vorontzoff qui l'a beaucoup améliorée, du poète Pouchkine qui y a demeuré, et enfin dans le parc qui continue la terrasse, une colonne élevée à Alexandre; au pied de cette colonne, entourée d'une grille en bronze, un arbre de pauvre mine, que ce Tsar a planté de sa main.

Nous sommes allés plusieurs fois à l'usine électrique que dirige notre cousin Joseph avec beaucoup d'intelligence et une grande expérience qui lui fait honneur.

Une particularité de la ville est le service d'incendie organisé dans la ville, service qui paraît-il fonctionne dans toute l'étendue de la Russie. Il consiste en plusieurs tours de maçonnerie en haut desquelles veille un gardien dont la fonction est d'apercevoir les incendies qui surviendraient; cette coutume existe aussi à Constantinople, sur la tour des Génois, ou tour de Galata.

Le (Jeudi) 5 avril 1894

Dr X G : 26 / Docteur Mikulski: mode opération,

De 3 à 8 heures, malades chez moi, Consultations avec le concours de Ceslaw Lewandowski.

27 / …

28 / Docteur Wittenicz et moi pour aller à son hôpital: opération de la cataracte, mon procédé.

29 / Soir, Théâtre de l'Opéra Italien avec Joseph Nowinski et les enfants.

30/… 31/ …

32/ Mme Laszewska avec le Dr Rama i Gorski \= glaucome opéré à gauche avec cécité et troubles visuels lacrymaux;

Le (Vendredi) 6 avril 1894

Dr X. G. 33 / De 3 à 9 heures consultations chez moi avec Ceslaw. Avalanche de malades. Visite d'un officier de police et offre de maintenir l'ordre des malades.

34 / Visite et consultation chez, M.Zicloryz, Gradonaczalwik.

35 / Un malade de M. Kalinowski chez moi !

Samedi 7 avril 1894

Dr X. G. 36 / Visite chez Marazki, chez lui; consultation avec Solski chez moi.

37 / Visite chez moi de Teodor Rojoicw, mon professeur de Niemirovo, chez moi= examen de ses yeux et choix de lunettes. Il me demande des nouvelles sur Joseph !!!

38 / …

(Dimanche) 8 avril 1894

Dr X. G. 39 / Église. Ostapawicz à déjeuner chez moi. Souvenir sur son séjour à Niemirow

Lundi 9 avril 1894

Dr X. G. 40 / Visite chez le Gradonacralmik. Notre résolution d'emmener avec nous Lewandowski Quant au Gorski, nous nous réjouissons de l'envoyer à Paris avec les enfants.

41 / Dîner chez Mazarki. Il boit à ma santé.

42 / Loge à l'Opéra pour les enfants.

Mercredi 11 avril 1894

Dr X. G. 43 / Visite chez Mme Liadesodaja

44 / Visite chez le Gradonacralmik, examen des yeux et lunettes.

45 / Examen des yeux de toute la famille de Gradonacralmik, avec Ceslaw

46 / …

Jeudi 12 avril 1894

Dr X. G. 47 / a/ 10 h consultation délivrée à Mr le Dr Stankiewick \= atrophie de la papille par névrite

b / 11 h visite chez lui avec Mme Gorski

Midi : visite chez Mme Liechowstaja

Lettre de The Imperial Bank of Persia, D'Ispahan du 12 avril 1894 à Zéllé Soltan

« A Son Altesse Impériale Zéllé Soltan

Conformément au désir de Son Altesse Impériale je serai très heureux d'offrir l'hospitalité au Docteur Galezowski et sa famille pendant leur séjour à Ispahan, au Consulat de Sa Majesté Britannique.

Je prie Son Altesse Impériale d'agréer l'expression de mes sentiments les plus dévoués et respectueux.

CHURCHILL »

Lettre de The Imperial Bank of Persia d'Ispahan du 12 avril 1894 à Zelle Soltan:

« A Son Altesse Impériale Zellé Soltan, Ispahan,

Nous avons l'honneur de présenter nos respects à Son Altesse Impériale et la prions d'agréer l'assurance de notre dévouement.

Suivant le désir exprimé par Son Altesse Impériale nous mettons très volontiers à sa disposition une partie de l'habitation de la Banque comprenant salons, salle à manger, chambres à coucher etc… etc… ainsi que le jardin et le tennis court pour l'usage de Monsieur le Docteur Galezowski. Nous serions heureux de pouvoir faciliter des installations et lui rendre son séjour à Ispahan aussi agréable que possible.

Nous prions Son Altesse Impériale d'agréer l'expression de nos sentiments respectueux et dévoués

LE DIRECTEUR »

H.G. samedi 14/2 avril 1894.

(Note : il y a deux dates car la Russie est restée au calendrier julien en retard de 12 jours sur le calendrier grégorien des pays occidentaux)

Soir.

C'est aujourd'hui que s'est enfin accomplie la dislocation de la famille ; tandis que nous voguons vers l'Asie, Wanda, Jean, Marie repartent dans la direction opposée à la nôtre sous la direction de l'oncle Waslaw… Le sort en est jeté, je pars et quand nous nous réunirons, la Perse n'aura plus de secret pour moi.

Nous sommes sur un bon bateau, qui a le malheur d'être très étroit, ayant servi en guerre autrefois; c'est un bon marcheur, éclairé à l'électricité, et très bien aménagé pour les passagers.

Papa et Maman occupent une belle cabine de l'entrepont; Ceslaw et moi, descendons un étage plus bas dans une vaste cabine à 8 lits qui n'est occupée que par un lieutenant colonel de dragons se rendant à Karss, port frontière au Caucase; en fait de compagnon de voyage, nous avons un ingénieur belge qui se rend à Téhéran, appelé par le gouvernement de l'endroit. Nous faisons aussi la connaissance d'un Prince Horistoff, Georgien, très aimable qui a visité toute l'Europe et qui rentre dans son pays. Enfin un secrétaire du consul de Russie à Firzemur, peu intéressant d'ailleurs, complète le nombre de voyageurs avec qui nous causons.

Parmi ceux que nous ne connaissons pas, se trouve une Géorgienne avec petits enfants, une famille d'employés de l'État etc… etc …

Aussitôt sur le bateau, nous nous mettons à table et nous mangeons avec appétit. La mer est très calme, et le ciel sans nuages; la nuit bientôt venue est magnifique.

H.G. Dimanche 15/3 avril.

A notre réveil, le temps a changé; il fait du vent, la mer est agitée et le ciel couvert de nuages. Je monte sur le pont du bateau, qui est bien secoué; on aperçoit déjà les côtes, et quelques points blancs qui indiquent la présence d'une ville; la pluie tombe alors, fine, pénétrante et froide, de sorte que nous perdons beaucoup de la beauté de la vue de Sébastopol, quand une heure après, nous pénétrons dans la rade.

Sébastopol est située sur le bord d'un golfe naturel admirablement bien placé.

Dans le grand golfe, à gauche en entrant, existe un second golfe étonnamment abrité contre le large, et où stationnent la flotte russe et les paquebots.

Aussitôt le bateau amarré le long du quai, nous descendons (par la pluie) en compagnie du prince, du secrétaire de consulat, Ceslaw et moi pour visiter la ville.

Je dois avouer qu'elle n'a rien de joli sauf sa position qui est splendide et qu'en outre elle est constellée de ruines (ces bons Français !!) qu'on n'a même pas réparées depuis la guerre. Ça ne manque pas ; à chaque coin de rue, on est sûr de trouver une ruine, c'est comme les cabarets à Paris, les coiffeurs en Espagne, les lotos en Italie, les changeurs en Turquie.

Nous passons devant le musée d'artillerie, visitons l'Église Russe, apercevons les cimetières Français, Anglais, Italiens et après avoir fait le tour de la ville, nous rentrons sur le bateau; le temps se remet heureusement, mais le vent souffle de la terre et quand nous sortons de la rade, le navire est bien secoué (nous aussi). Jusqu'à 5 heures nous longeons les côtes décapées à pic sur la mer. Beaucoup de passagers sur le pont; nous les avons pris à Sébastopol et nous les laissons à Yalta où nous arrivons à 5 heures et demie. Ceslaw et moi descendons dans un phaéton qui nous mène à travers la ville. La nuit étant venue, nous rentrons au bateau qui démarre bientôt. Une heure après je me couche pour dormir jusqu'au matin.

Lettre de Henri Galezowski, de Sébastopol, du (Dimanche) 15/ 3 Avril 1894, à bord du « Vladimir » à ses sœurs Wanda et Marie et à son frère Jean;

Lettre d'Henri, Sébastopol, 15 avril 1894 · voir l'original

“ Mes chères sœurs, mon cher frère,

Je m'empresse de vous écrire ces quelques lignes pour vous dire que nous sommes tous arrivés ici en très bon état; aucun de nous n'a été malade quoique le bateau ait été joliment secoué.

Je suis descendu à terre et ai fait en compagnie de Czeslaw, d'un Prince Géorgien, et d'un commerçant français, le tour de la ville en voiture, au milieu d'une pluie battante. En ce moment la pluie a cessé et nous pouvons admirer la situation splendide de Sébastopol.

En entrant dans la grande rade nous avons tourné à gauche dans le second golfe qui s'avance très profondément dans les terres; il y a des cuirassés en rade, des torpilleurs etc...

La ville n'a rien de remarquable; les rues ressemblent à celles d'Odessa en moins bien; elles sont en pente sur la colline. A noter une masse de maisons en ruine, d'un aspect assez lugubre et misérable qui rappelle la bonne amitié d'antan entre France et Russie.

Au fond de la rade se trouve le mamelon où se dressait autrefois la fameuse tour Malakoff, la gloire de Mac-Mahon.....

Il est dix heures; nous allons nous mettre à table dans une demi-heure et partir à l'heure pour Yalta où nous arriverons vers 5 heures ce soir.

Figurez-vous que le commerçant dont je vous ai parlé plus haut s'en va à Téhéran il va donc faire la route avec nous; il est recommandé par Madame Tholozan qui a eu le malheur de voir brûler ses bijoux et ses bagages à Constantinople, Hôtel d'Angleterre.

Je ne vous écris pas plus longuement pour l'instant et vous dis au revoir en vous embrassant bien fort de ma part ainsi que de celle de nos chers parents.

Je vous prie d'embrasser de notre part mon Oncle et ma Tante ainsi que Wicia, l'oncle et la tante Alfred.

Votre frère qui vous aime tendrement HENRI GALEZOWSKI

H. G Lundi 16/4 avril 1894 :

Journée passée au lit en compagnie de l'éternel Ceslaw et du lieutenant colonel de Dragons…. Je tairai les événements de cette journée car on pourrait les trouver d'un goût douteux.

Lettre d'Augusta Galezowska, de Batoum le (Mardi) 17/5 Avril 1894 de l'Hôtel de France, à ses enfants, Wanda, Marie et Jean :

« Mes enfants chéris,

Comme vous l'indique la dépêche que je viens de vous expédier, nous sommes arrivés ce matin avec quatre heures de retard c'est-à-dire à midi au lieu de 8 heures. Je dirai que c'est heureux, car nous avons manqué le train de Tiflis ce qui va nous permettre de nous reposer un peu ce dont nous avons grand besoin. Quand je dis nous je parle d'Henri et de moi, votre père étant condamné au travail perpétuel.

A peine lui a-t-on laissé le temps de manger, que le voilà déjà obligé de recevoir plusieurs malades, trois au moins, il pourra passer deux bonnes nuits dans un lit qui paraît bon et qui est propre, en tout cas, comme l'hôtel tout entier.

Le propriétaire est Français, et ressemble à M. Cauchois; il est plein de prévenances pour nous, grâce à l'introduction du très aimable M. Maliesbiacoviez ( ?) que nous avons trouvé au débarcadère et qui nous a remis votre chère dépêche datée de Vienne.

Nous avons besoin d'être un peu dorlotés après la désagréable traversée que nous venons de faire jusqu'à Sébastopol, la mer avait été bien élevée. J'avais même pu monter un instant sur le pont, pour admirer le magnifique panorama de la ville, et le mamelon vert où M. Kassilowski nous est apparu comme une vision. A Yalta, cinq heures plus tard, les choses ont commencé à se gâter. (J'ouvre une parenthèse pour vous dire que Yalta est une ravissante petite ville, dans le genre de Cannes. Il y a déjà beaucoup de monde élégant, malgré le froid et la neige !!!) . Donc la danse a commencé dans la nuit de Dimanche à Lundi, et n'a cessé qu'à notre arrivée. Aussi hier ai-je déjeuné en tête-à-tête avec mon ingénieur belge qui connaît Henri Gorski de nom et qui se rend à Téhéran ! Votre père ne pouvait pas se tenir longtemps debout; Ceslaw dormait en fumant, et quant à Henri il n'a ni bu ni mangé pendant 24 heures, et il n'a fait que dormir. Aussi s'est-il rattrapé en arrivant ici: il a mangé trois côtelettes, la moitié d'un poulet, etc...

Nous avons eu à déjeuner M. Maliesbiscoviez ( ?) et un médecin grec, ancien élève de Xavier. Il paraît que Batoum ressemble à la Suisse, mais, pour le moment, il pleut à verse, et ce n'est pas beau.

Remerciez encore votre oncle Gorski pour nous, et embrassez-le bien ainsi que l'oncle Joseph, la tante Amélie, Wicia, les Alfred, ma bonne Margot et saluez affectueusement .... ainsi que Melle de Menetrez ( ?) et Melle... . Recevez les bénédictions et les plus tendres baisers de vos parents.

AUGUSTA XAVIER GALEZOWSKI' »

Lettre d'Henri Galezowski de Batoum le (Mardi) 17/5 avril 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Henri, à mon cher Jean, ma chère Wanda, ma chère Marie

Salut

J'espère que les quelques mots que je vous adressais de Sébastopol vous sont parvenus, nous sommes partis de cette ville à une heure: la mer était mauvaise et plusieurs passagers ont été obligés de rester dans leurs cabines. Moi je résistais et demeurais ferme, Ceslaw est allé dormir. A 5 heures, dîner après lequel nous arrivons à Yalta. La ville est très bien placée, entourée de hautes montagnes dont la cime est couverte de neige éclairée par le soleil couchant; cependant j'aime encore mieux nos belles plages de la Méditerranée. Ceslaw réveillé sort en iswoschik avec moi et allons faire un tour en ville; tout le long de la mer a été élevée une digue qui est la promenade quotidienne de l'endroit, un peu comme à Ostende. Nous voyons quelques villas (datchas) d'un aspect agréable, mais point encore habitées, et après avoir inutilement cherché la maison de Monsieur Koressi (Ce Rossia), nous retournons sur le paquebot, qui, comme vous l'avez pu voir est assez petit.

Je ne vous raconterai pas en détail le reste de notre traversée, pour la bonne raison que je suis resté couché jusqu'au bout, en proie à des hauts de cœur qui ressemblaient à l'avant du navire, puisque c'étaient des hoquets à fendre l'âme (à fendre lame).

Il me suffira de vous dire que la mer était très houleuse, et que le bateau était secoué de façon à rappeler la tempête que nous avons essuyée ensemble. Papa et Maman se sont couchés; quoique Maman ait été en très bonne santé (sauf mal à la tête.)

Nous sommes arrivés ici avec 5 heures de retard et la pluie, ce qui nous a empêchés d'admirer le panorama de Batoum.

Imaginez-vous, une baie assez profonde et étroite entourée de hautes montagnes couvertes de nuages; c'est tout ce que je vois.

Nous débarquons au milieu des indigènes, qui font usage (chose étonnante) de parapluies.

Cependant les rues que nous traversons en voiture, sont sales, mal pavées, remplies d'eau de pluie qui ne peut s'écouler.

Monsieur Maliszkieviez est venu à notre rencontre. C'est un vieil ami de Papa ! du reste l'Oncle Waclaw le connaît.

Il nous mène à l'Hôtel de France, à deux étages, s'il vous plait ! dont un dans les combles; le propriétaire français nous installe, Papa et Maman au premier étage, Ceslaw et moi sous le toit. De notre chambre, vue sur une mosquée et sur la rade; à l'heure qu'il est je n'en connais pas plus long sur Batoum.

Aussitôt arrivé, Papa a naturellement ouvert un cabinet de consultation; il a reçu hier une dizaine de malades et aujourd'hui déjà autant. Nous avons fait la connaissance d'un ancien élève de Papa, le docteur Timoléon Triantaphyllide, grec d'origine, marié à une doctoresse juive. Ils viendraient dîner avec nous. Le mari est sorti ce matin avec Papa pour voir le Comte de Courte et le consul de Perse.

Nous partons demain matin pour Tiflis où nous arriverons le soir à 10 heures ! Le lendemain nous reprendrons le train.... du reste je vous écrirai.

Au revoir , donc, Wanda, Jean, Marie, je vous embrasse bien fort, et vous prie d'embrasser pour moi, l'Oncle , la Tante, Joseph, Wicia, l'Oncle, la Tante, Alfred etc...

Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Marguerite et de Mademoiselle; Votre frère.

HENRI GALEZOWSKI »

H G : Mardi 17/5 avril 1894 :

Lever à 6 heures; temps pluvieux ; santé bonne; espoir énorme; résultat: 0 ; mer agitée; pluie.

L'arrivée à Batoum est maussade. Il n'y a rien de propre, à commencer par les naturels du pays qui sont laids et malpropres ; cela continue par les rues mal pavées, boueuses, tortueuses, par les maisons dégoûtantes … bref à n'en plus finir.

Nous arrivons à l'hôtel, café, buvette, où nous nous installons, ainsi que nos compagnons de route et … des malades. Car pendant les 2 jours que nous sommes restés à Batoum. De notre fenêtre j'aperçois tout le port et la mosquée où le soir, au coucher du soleil, le muezzin en haut du minaret appelle le peuple à la prière. Tandis qu'il parle, au loin, les montagnes de neige s'empourprent dans le soleil couchant. Tableau.

Lettre d'Augusta Galezowska, de Batoum, du (Mercredi) 18/6 avril 1894 de l'Hôtel de France à ses enfants Wanda, Marie et Jean :

« Ma chère Wanda, mon cher Jean, ma chère Marie,

Je profite de notre séjour ici, pour venir causer avec vous, d'autant plus qu'une fois en Perse, cela deviendra difficile.

De votre coté, vous auriez pu nous envoyer une dépêche nous annonçant votre arrivée à Paris, mais peut-être l'avez-vous expédiée à Rescht selon nos conventions.

Une bonne nuit nous a remis de nos fatigues et je me sens tout à fait bien aujourd'hui. Le docteur Timoléon Trentaphyllides ( ce nom fera notre bonheur, je vous entendrai rire de Téhéran lorsque vous le lirez ), le Docteur, dis-je, m'a auscultée et a confirmé l'opinion de notre bon Waclaw !! il n'y a rien dans la poitrine et la trachéite touche à sa fin. Néanmoins, je suis soignée très sérieusement et je me ménage beaucoup. Ainsi malgré le soleil qui a daigné luire aujourd'hui, je ne suis pas sortie, la malaria régnant ici à l'état endémique, et j'ai refusé l'invitation à dîner que le Consul de France et la Comtesse de Courte nous avaient fait l'honneur de nous adresser. A ce propos, je prie mon cher Jean, d'aller chez M.Gallard et de le remercier de son mot de recommandation en lui transmettant les meilleurs souvenirs de M. et de Mme de Courte, qui ont été charmants pour Xavier et pour Henri.

Nous avons eu à dîner, aujourd'hui, le Docteur grec ( voir plus haut ) et sa femme, qui est aussi Docteur en médecine, et l'excellent M.Malesrkiewicz, que Xavier fait enrager le contredisant tous les jours.

En effet M. Malesrkiewicz est à l'opposé de votre cher Père: il est pessimiste, ne parle que de dangers et de catastrophes de toutes sortes, mais avec cela il paraît avoir un cœur d'or, et sa rancune n'est pas de longue durée. Ces petites escarmouches sont nécessaires à votre Père, autrement il serait agacé par les nombreux malades qui l'assiègent ici comme à Odessa. Heureusement nous partons tous demain pour Tiflis, où nous coucherons et d'où nous repartirons pour Bakou jeudi à 1 heure de l'après-midi.

Il paraît que la route de Batoum à Tiflis est magnifique. Je vous apporterai un livre que le Docteur grec m'a donné, et où vous trouverez la description fort intéressante d'un voyage au Caucase (ne pas confondre avec cocasse). Pour moi, je préfère vous raconter tous mes faits et gestes, bien certaine que vous tenez surtout à connaître ce qui nous concerne.

Au revoir, mes chers enfants. Embrassez toute la famille pour nous, saluez les amis, et recevez les baisers les plus affectueux de vos parents

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA

P. S. J'ai oublié Grisette dans ma lettre d'hier. Faites-lui mes excuses et pressez-lui doucement les pattes de ma part. »

H. G. : Mercredi 18/6 avril:

Rien d'extraordinaire aujourd'hui.

Connaissances : Malus Kiewiez; Mr et Mme Triantaphylis; consuls de France et de Perse.

Déjeuner et dîner.
Propriétaire roublard. Etc. etc …
Coucher.

De Batoum à Bakou en train

H. G. : Jeudi 19/7 avril:

A 9 heures ¾ du matin, départ pour Tiflis.
Arrivée à Tiflis à 10 heures ½ du soir.
Consulter les lettres pour détails. …. ….

Lettre du Docteur Xavier GALEZOWSKI, en route de Tiflis à Bakou, du 20/8 avril, à Wanda, Jean et Marie :

(recopiée d'un texte dactylographié où certains mots étaient remplacés par des ……)

« Mes chers enfants, Wanda, Jean et Marie,

C'est dans le wagon en route pour Bakou que je vous écris ces quelques phrases détachées, car c'est le seul moment de libre, et surtout à l'arrêt; et d'une station par exemple: station de Kasajay. J'aurais voulu immédiatement vous parler des quelques détails de notre excursion vers Tiflis et notre séjour à Tiflis même. Mais impossible de raconter mes souvenirs en ce moment ; et savez-vous pourquoi: C'est qu'à l'arrêt du train à la station Karajoy, nous entendons un tel bruit, des craquements et des bâillements, des grenouilles dans un marais, qu'on ne peut ni parler, ni écrire, ni rien faire ; tout le temps, tari, ouri, passi, frisi, matgri, titi, chiri, sur tous les tons, ce sont des grenouilles qui sortent et qui chantent au soleil, car il faut que je vous dise, que nous avons dès aujourd'hui un temps splendide à l'ombre des montagnes du … … . Nous sommes arrivés hier à Tiflis à 10 heures ½ à peu près au clair de lune, splendide de pleine lune. La ville, il faut l'avouer, est admirablement située dans une vallée au milieu de magnifiques montagnes … … des deux côtés de la rivière Koura.

Ici, à peine arrivé, je trouve à l'hôtel de Landy, la visite d'un jeune Georgien, officier russe, qui vient me rappeler que je vienne le lendemain visiter sa grand-mère qui perd la vue. Oui, cher monsieur, je réponds, et aujourd'hui avant notre départ, je me rencontre chez cette malade en consultation avec son oculiste, Monsieur T… . Nous examinons, nous discutons, et il est convenu que, si je reviens par Tiflis à la fin de mai ou en juin, je l'opérerai.

Après un autre médecin veut me voir et m'emmène pour une autre consultation chez un autre malade, puis je passe chez le consul de Perse, Mr … . Je visite son magnifique château, surtout au point de vue de l'organisation intérieure et de la vue pittoresque du balcon sur toute la ville. Rien de pareil dans les maisons du pays ; c'est une maison qu'il a construite lui-même sur le plan des maisons persanes. C'est une vraie merveille, ni plus ni moins. Représentez-vous des millions de petites glaces collées au plafond, sur les portes et des dessins persans disséminés tout le long des fenêtres; c'est son salon. Ajoutez à cela du tapis … … recouvrant les parquets, les meubles, le … … de tous côtés et tout cela n'est rien en comparaison de … … l'intérieur de la maison persane. Je lui ai fait mes compliments au sujet de toutes ces merveilles, et il me répond que ce n'est rien en comparaison des châteaux impériaux de Téhéran et d'Ispahan que je verrai dans quelques jours.

Vous pensez bien, mes enfants, que je n'ai pas voulu nullement le contrarier et je laisse mon appréciation à ce sujet pour vous tous. Son Excellence le Consul est venu me trouver à la gare pour faire connaissance, et bien entendu en grande tenue …, et le cordon en diamant autour du cou. Je croyais qu'il nous ferait cadeau de ces diamants, mais non il n'y a pas fait. Néanmoins, il a apporté à Maman une boîte de bonbons que nous avons goûtés et appréciés ; on trouve les mêmes en ce moment-ci très bons car ils viennent d'un confiseur français Monsieur Jacquemet.

Il est trois heures de l'après-midi, cadran oriental, ce qui n'est certainement pas le vôtre, car probablement vous n'avez certainement chez vous à Paris que vendredi 20 avril 9 heures du matin.

Nous continuons à avoir un temps splendide et on peut dire que c'est le premier jour chaud depuis notre départ de Paris, et Maman ne tousse plus du tout mais elle n'est sortie à Tiflis que pour aller à la gare ; autrement, elle n'a vu les beautés de la nature qu'en perspective et de la voiture.

Nous traversons en ce moment les plateaux … qui s'étendent depuis Tiflis jusqu'à presque la mer Caspienne. C'est une nature différente de celle que nous avons parcourue hier au milieu des magnifiques montagnes sauvages, mais elle ne manque pas de charme. Des millions de chèvres, des moutons, des chevaux, parcourent les espaces… . Des Tcherkesses pittoresques gardent ces troupeaux et donnent à tout cela un attrait tout particulier que rien ne peut décrire ni peindre.

Nous pourrons en parler avec vous, à notre retour ; en attendant je vous embrasse l'un après l'autre… …. Et de votre coté embrassez votre oncle Joseph, votre tante Amélie et …

Votre père qui vous aime XAVIER GALEZOWSKI

Et votre Maman qui vous embrasse »

H. G. : Vendredi 20/8 avril :

Séjour à Tiflis jusqu'à 1 heure 20. Déjeuner à la gare; départ; visite du Consul général de Perse au Caucase.

Consulter lettres … …
Extrait du “ KURIER WARSZAWSKI “ de Varsovie du
(Vendredi) 20/8 avril 1894:

(traduit de polonais en anglais par Johana Sobainski et d'anglais en français par AG):

« Voyage du Docteur Galezowski,

L'excellent docteur ophtalmologiste avait écrit une lettre d'Odessa à un de ses correspondants:

“ Le voyage que nous avons fait jusqu'à maintenant a été difficile à Vienne où nous avons dû rester quelques jours parce que ma fille aînée a été souffrante et aussi parce que nous voulions voir la ville et ses environs. Ce n'est que jeudi (après Pâques) que nous sommes partis pour Constantinople par l'Orient-Express, où nous avions prévu de rester cinq jours, mais nous y avons rencontré un invité déplaisant....

Une épidémie de choléra. Et auparavant une ruée indescriptible dans tous les hôtels, car le sultan devait célébrer dans une mosquée le jour du Ramadan. J'ai programmé de renvoyer mes enfants à la maison par le prochain train mais ceux-ci étaient archi combles. Il n 'y avait même plus une place assise. Nous ne voulions pas rester encore trois jours; aussi nous avons décidé de rester une demi-journée dans la capitale de la Turquie afin de pouvoir prendre un bateau pour Odessa. Nous arrivâmes à Odessa le 4 de ce mois. Ma femme a attrapé froid aussi nous sommes restés à Odessa un peu plus longtemps jusqu'à aujourd'hui le 14 de ce mois, jour où nous avons traversé jusqu'à Batoum avec ma femme et mon fils aîné. Deux de mes filles et notre fils le plus jeune sont repartis pour Paris avec mon beau-frère le docteur Gorski.

A Vienne, j'ai rencontré beaucoup de malades et à Odessa des élèves et également plusieurs étudiants avec qui j'avais fait mes études à l'Université de Niemierowski (ainsi que le professeur Teodorowicz) et à l'Académie de Médecine de Saint-Pétersbourg.

L'ambiance était excellente. Je conserverai ces jours en mémoire très longtemps. Tandis que ma femme s'occupait en ville, j'avais beaucoup à faire. Ma chambre au “ London Hôtel “ était pleine de malades dès 7 heures du matin jusqu'à neuf heures le soir.

Nous avons quitté Odessa avec tristesse mais nous devrons être attendus en Perse par beaucoup de monde.

Je vais emmener avec moi le Docteur Lewandowski, qui a été un de mes collaborateurs dans ma clinique. »

A la fin le Docteur Galezowski indique qu'il pense être de retour à Paris fin juin. “

Lettre d'Augusta Galezowska, de Tiflis du (Vendredi) 20/8 avril, Hôtel de Londres à ses enfants Wanda, Marie, et Jean :

Lettre d'Augusta, Tiflis, 20 avril 1894 · voir l'original

“ Mes enfants chéris,

Pendant que votre père, est en train d'examiner une malade en ville, je vous envoie ces quelques mots.

Nous avons quitté Batoum hier matin à 9 heures 45, et avons failli manquer le train, voici pourquoi:

Xavier avait envoyé changer un billet de mille francs, et l'honnête changeur avait modestement pris, pour le changer, 40 roubles au lieu de 9, taux habituel. Papa se fâche et redemande son billet. L'autre de protester qu'il ne l'a déjà plus ! Mais un libraire français, voisin et ami de l'hôtelier, menace l'individu de le mener à la police. Aussitôt, changement à vue, sourire repentant, restitution du billet que le propriétaire de l'hôtel se décide à nous changer.

Là, de plus, comme nous étions en retard, nous grimpons dans une victoria, que l'on appelle phaéton, Et nous voilà parcourant au triple galop les rues de Batoum transformées en lac boueux par la pluie de la nuit. Le cocher se remue au diable, retenant les sacs prêts à tomber fouettant sans pitié les pauvres chevaux, criant aux charretiers et aux piétons de s'écarter pendant que votre Père et moi (Ceslaw et Henri étaient partis en avant pour prendre les places) nous nous cramponnons l'un à l'autre, éclaboussés affreusement par la boue qui jaillit autour de nous en jets peu odorants ! Bref, nous partons ! La route, pendant 3 ou 4 heures ne présente rien de particulier. Les habitations rappellent celles de Serbie, mais la végétation doit y être luxuriante en été. Les arbres fruitiers sont bien fleuris, et les prairies, émaillées de fleurs jaunes. Mais, à partir du moment où l'on rentre dans les montagnes du Caucase, le spectacle devient grandiose. L'on ne se lasse pas de l'admirer. A dix heures, nous arrivons à Tiflis. Gare élégante, où nous trouvons le secrétaire du Consul de Perse, qui nous avait retenu des chambres à l'hôtel du Caucase, tandis que nous en avions retenu à l'hôtel de Londres. Pour, ne pas manquer de parole à ce dernier, nous nous y rendons, et nous trouvons un propriétaire allemand fort peu aimable, qui nous avait gardé deux chambres assez petites. Fureur de Papa, qui voulait s'en aller. Enfin le calme se rétablit, et nous nous couchons pour dormir parfaitement jusqu'à ce matin, 6 heures. La ville, que je n'ai vue qu'au clair de la lune, m'a paru fort jolie. Henri et Ceslaw sont allés la visiter. Moi, j'attends Papa pour savoir si nous partons tantôt pour Bakou ou demain, selon que le malade devra ou non être opéré.

Merci à l'Oncle Gorski et à vous pour la dépêche expédiée à Batoum.

Nous vous embrassons tendrement et vous prions de distribuer baisers et poignées de mains autour de vous.

Vos parents dévoués

X A GALEZOWSKI

H. G. : samedi 21/9 avril:

7 heures ¾ arrivée à Bakou;

Rencontre du Vice-consul général de Perse; Hôtel de l'Europe, Grand Hôtel; Consul de France, (chien chat).

Installation. Souper. Coucher.

Lettre d'Augusta Galezowska de Bakou, du (Dimanche) 22/10 Avril 1894; Grand Hôtel, à ses enfants Wanda, Marie et Jean:

« Mes enfants bien-aimés,

Nous avons reçu ce matin deux dépêches de vous; l'une adressée à l'hôtel de France à Batoum nous annonçant pour la deuxième fois votre heureuse arrivée à Paris, l'autre adressée ici, nous apportant également, de vos bonnes nouvelles. Ne craignez pas de nous en envoyer le plus souvent possible, c'est une grande joie pour nous, que d'en recevoir.

Comme vous le voyez par l'adresse ci-dessus, nous avons quitté, sans même vouloir y coucher, l'hôtel de l'Europe, sale et glacial, pour nous installer en face, au Grand Hôtel, où nous sommes très bien, et qui se trouve en plein soleil. Nous y avons rencontré deux compagnons de bateau, le secrétaire du consul à Erzorouum et l'ingénieur Belge. Ce dernier attend, comme nous, le grand bateau de la Cie Russe Caucase et Mercure, sur lequel nous nous embarquerons mardi pour Euzelé, d'où le yacht de Zellé-Soultan nous conduira à Resht. Puis on commencera le voyage en caravane. Nous en avons aperçu même en arrivant à Bakou, dans l'immense désert qui s'étend d'Elisavetpol jusqu'ici. Ces pauvres chameaux ont l'air si bon, si doux, (l'un m'a même rappelé Grisette !) que l'on voudrait les caresser, et qui n'ont pas l'air du tout effrayés à l'idée de s'installer entre leurs bosses ! Du reste, un médecin que j'ai vu à Tiflis, m'affirme que rien n'est plus agréable que de voyager en palanquin. Nous verrons bien ! Bakou est une assez jolie ville mais sans un arbre, sans un brin d'herbe ! Aussi doit-on tout faire venir de fort loin pour la consommation des habitants, l'élevage et la culture étant impossibles; il n'y a pas de poulets ! Nous faisons donc pénitence sous ce rapport.

Dans notre hôtel demeure le nouveau consul de France, M. Dubail, un charmant jeune homme qui nous aide à passer agréablement les trois jours que nous sommes obligés de consacrer à Bakou. Le vice-consul de Perse a aussi été très aimable pour nous. Henri et Ceslaw sont allés visiter des puits de pétrole, au milieu desquels se trouve une fontaine sans cesse jaillissante. Quelle immense source de richesse pour ce pays ! Nous irons peut-être voir cela demain, votre Père et moi, car votre cher Papa se donne des loisirs avant le voyage en Perse. il n'a encore vu que trois malades depuis hier, et il a refusé d'opérer ou d'examiner un grand nombre de malades qui désiraient être soignés par lui. S'il était resté à Tiflis, les mêmes scènes d'Odessa se seraient renouvelées. Il faut, cependant, le laisser respirer un peu !

Nous sommes heureux de voir par la double signature de vos dépêches, que notre cher Waslaw est encore auprès de vous. Si nous étions égoïstes, nous vous demanderions de le retenir le plus longtemps possible au milieu de vous, mais nous comprenons qu'il ait hâte de revoir ses enfants.

Nous voudrions être aussi près de vous qu'il l'est de son Henri, et nous nous consolons de cette cruelle séparation en pensant déjà au retour. C'est un peu tôt, d'autant plus que je prévois que l'excursion en Perse sera longue !

Peut-être irons-nous directement de Rescht à Ispahan. Nous tâcherons de vous télégraphier de Qazvin, lieu de jonction des deux routes, afin que vous sachiez où diriger vos dépêches. Vous pouvez toujours les adresser, ainsi que vos lettres, à l'Ambassade de France à Téhéran.

Je vous quitte et vous écrirai encore demain, car après, cela me sera difficile. je vous embrasse mille et mille fois du fond de mon âme; embrassez toute notre chère famille, et saluez tous nos amis.

Votre Mère dévouée AUGUSTA GALEZOWSKA

Et moi aussi, je me joins à Maman, pour vous envoyer mes chers enfants tous mes vœux de bonne santé et de bonheur; je vous embrasse de tout mon cœur. votre père qui vous adore:

XAVIER GALEZOWSKI »

Lettre d'Henri Galezowski de Bakou, du ( Dimanche ) 22/10 avril 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Mon cher Jean, ma chère Wanda, ma chère Marie,

Nous voici depuis hier installés ici, mais ça n'a pas été sans peine ; je vous donnerai plus loin des détails à ce sujet. Pour le moment je veux en revenir au point où je me suis arrêté dans ma dernière lettre.

Donc, je vous avais dit que nous étions installés à l'Hôtel de France à Batoum (quel hôtel !) composé d'un rez-de-chaussée servant de café-restaurant - buvette - billard etc... et salle à manger. Sur cette entrée on a flanqué deux étages de maçonnerie; c'est donc un des plus hauts édifices de la ville. Papa et Maman ont occupé une chambre au premier

(S'il vous plait,) Ceslaw et moi, une au second dans le genre de celle de Constantinople.

Dans le couloir, j'ai vu défiler force régiments de souris, j'en ai (horreur !) écrasé une entre une malle et le mur. La vie à Batoum est intenable: pas de soleil, de la pluie, ville sale, maisons sales, habitants sales etc... Nous y avons fait plusieurs connaissances dont je vous ai, je crois déjà parlé.

Nous sommes partis de Batoum jeudi matin à 9 heures 1/4; il y a eu à propos du change d'un billet de mille le renouvellement de la scène londonienne avec remboursement final cependant. Bref .... nous avons voyagé jusqu'au soir (10 H 1/2). où nous sommes arrivés à Tiflis. La route que nous avons suivie est très belle et nous avons eu le loisir de l'admirer, car le temps n'allait pas précisément comme l'éclair.

Pendant la première partie du trajet, on trouve des champs et des ravins d'une végétation aussi variée que touffue et agréable à la vue. Naturellement on s'arrête à chaque gare, sur le quai de laquelle se rassemble toute la population mâle de l'endroit, car pendant l'arrêt du train, les naturels font trafic de leurs marchandises avec les voyageurs; ils ont le costume caucasien avec cartouches sur la poitrine, ceinture en argent travaillé, long poignard, et bottes; le bonnet d'astrakan achève cet accoutrement. Ils ne sont pas beaux de visage; d'assez belle démarche d'ailleurs, ils rient avec les voyageurs.... Un mot de leurs habitations; comme le terrain est marécageux dans toute la région voici comment ils élèvent leur demeure: ils plantent en terre 4 ou 8 poteaux formant une figure quadrilatérale et sur le haut de ces solives, ils disposent un plancher en bois. Les murs sont également formés d'arbres bruts couchés les uns au-dessus des autres jusqu'à la hauteur d'un mètre, un mètre cinquante. Le toit est à deux côtés formés de roseaux coupés ; c'est là-dedans que vit toute la famille au milieu de la misère et des fièvres.

Plus loin le paysage change et nous nous rapprochons des hautes montagnes. Les pics sont tous plus ou moins couverts de neige et des torrents y descendent en magnifiques cascades sur leurs flancs.

Le train monte de plus en plus; nous longeons alors une rivière qui mugit et s'élance écumante au milieu de quartiers de rocs énormes aux découpures variées et à l'aspect imposant et terrible, la végétation s'efface de plus en plus, les villages s'espacent davantage; il semble que l'homme ait un peu peur d'habiter le voisinage de ces solitudes effrayantes... Nous traversons ensuite un tunnel de 4 kilomètres, et l'aspect change aussitôt, nous entrons dans une très large vallée arrosée et fertile semée de villages et bordée par un premier rang de montagnes peu hautes aux formes arrondies, qui sont labourées et derrière ces montagnes, la neige, toujours la neige, rien que la neige. La route se poursuit ainsi jusqu'à Tiflis où nous arrivons à 10 heures 1/2.

En gare de Tiflis nous avons trouvé le secrétaire du consul général de Perse au Caucase qui nous avait réservé des chambres; mais Papa et Maman ont préféré descendre à l'Hôtel de Londres où nos places étaient gardées. Pour y arriver, il nous a fallu faire un quart d'heure en voiture au clair de lune; le temps était splendide et l'atmosphère très douce, de sorte que cette promenade n'a pas fait de mal à Maman. La ville elle-même est assez éloignée du chemin de fer, ce sont tout au long de nouveaux faubourgs construits depuis quelques années à peine.

Arrivés à l'hôtel, on nous offre deux chambres donnant sur la rivière avec vue sur la ville, mais comme c'est trop loin de l'escalier, et qu'il faut traverser un balcon pour y arriver, Papa refuse énergiquement et veut s'en aller de l'hôtel; mais le propriétaire nous ayant indiqué deux autres chambres convenables, nous acceptons.

Nous nous couchons vers minuit, car un jeune officier s'est présenté dès que nous avons pris possession de notre logement afin de demander à Papa un rendez-vous pour une personne de sa famille.

Le lendemain à 8 heures nous sommes prêts à sortir, et nous prenons un “ phaéton “ (voiture découverte) qui nous promène à travers la ville. Tiflis est située sur le penchant d'une montagne, sur le côté droit

(quand on arrive de Batoum) d'une longue et large vallée, les maisons s'étageant, à partir de la rivière jusqu'à mi-hauteur du mont où se trouve une petite chapelle orthodoxe. Les rues sont assez bien pavées, les maisons propres, et basses, et, vue avec le soleil je vous assure que l'on se croirait dans une grande ville du centre de la Russie. La population est très considérable, et les costumes assez originaux, cependant ils ressemblent à ceux dont je vous ai déjà parlé; quant aux femmes, elles ont une longue robe en soie (noire généralement) serrée à la taille par une ceinture en argent, et arrivant jusque sur le haut de la tête où elles mettent une espèce de bonnet rectangulaire qui apparaît par-devant comme une barrette.

Au-dessus de leur nuque elles épinglent une dentelle blanche plus ou moins riche selon la condition de la personne; elles laissent leurs cheveux bouclés tomber sur leurs épaules. Hommes et femmes ont généralement les yeux et les cheveux noirs, le teint basané, les lignes du visage plutôt dures et fières, les pommettes des joues quelque peu saillantes.

Les fainéants sont en nombre dans les rues comme dans la plupart des villes orientales, ils se contentent de quelques kopeks par jour pour vivre et sont commissionnaires; d'autres conduisent des chariots (disloqués) attelés de bœufs. Les bœufs d'ici diffèrent beaucoup de ceux d'Europe; ce sont plutôt des buffles, à la peau épaisse et noire crevassée comme celle du rhinocéros et de l'éléphant, sans poils; les os saillants de chaque côté du corps, et la tête tombe à la hauteur des jambes.

Nous avons remarqué en fait de monuments, le palais impérial, le musée, le théâtre en construction, tous de construction récente et de peu d'intérêt.

- Partis de Tiflis à une heure et demie, nous n'avons pas pu voir les quelques curiosités de la ville. Nous avons voyagé à travers une longue vallée, longeant tout le temps le fleuve Koura (Kür); ce qu'il y a de curieux c'est de voir les huttes des habitants sur le parcours du chemin de fer; la population est en grande partie nomade et établit son campement pour quelque temps seulement, jusqu'à ce que les pâturages d'alentour soient devenus insuffisants pour leurs troupeaux.

Ils creusent un trou carré dans le sol de quelques décimètres de profondeur, et plantent des pieux tout autour, au-dessus ils posent d'autres pieux, et ils recouvrent le tout de terre, de façon qu'on ne voit en passant que des espèces de soulèvements pareils à ceux que ferait une taupe énorme : c'est là un village. Les hommes portent été comme hiver un béret en peau de mouton d'une grande largeur, ce qui leur donne l'aspect d'avoir une énorme chevelure assez semblable à celle des Peaux-Rouges ; ils se rasent tout le milieu de la tête et ne laissent de cheveux que sur les tempes ; on ne voit pas les femmes ; elles restent dans les huttes probablement.

L'après midi a été assez accablante et le soir venu le soleil se couche tout rouge à l'horizon sans un nuage Il y avait sur terre quelque peu d'humidité de sorte qu'au moment où le soleil disparaissait il s'est formé une rivière de pourpre d'un effet magnifique; cela n'a malheureusement duré qu'un instant.

Jusqu'à 3 heures du matin nous n'avons pas bien dormi; Papa n'ayant pas voulu qu'on relève les dossiers du compartiment pour former deux étages de couchettes. enfin à 3 heures, l'installation ayant été opérée, la nuit s'est bien terminée.

Au matin, nous avons aperçu la Caspienne; depuis la veille au soir nous avions pénétré dans le désert: c'est en effet un pays sans culture aucune, sans arbres, sans habitations; rien n'y pousse et la terre y est d'un jaune gris sale; de temps en temps, on aperçoit des marais à moitié desséchés dont la surface unie reflète les montagnes dénudées se détachant sur le ciel uniformément bleu pâle.

La route des piétons et des caravanes suit la voie ferrée, quelques dromadaires de loin en loin, quelques maigres mulets, voilà tout ce qui vient nous distraire de la monotonie du paysage.

Enfin nous arrivons à Bakou, à 7 heures et demie ; la ville nous apparaît subitement tout entière, au fond d'un beau golfe, avec ses maisons à un étage, à toit plat et les cheminées des usines à distiller le pétrole; sur le quai de la gare, nouveau représentant du beau royaume de Perse, c'est le vice-consul de Bakou. Il fait emporter nos bagages grands et petits à l'hôtel de l'Europe où il a retenu deux chambres pour nous; savez-vous quelle impression on ressent en arrivant ici: on s'étonne de ne pas en éprouver, voilà tout.

Notre voyage jusqu'ici a été une progression lente et graduée de l'Orient vers l'Occident, un changement de décors progressif et presque invisible, de sorte qu'on est habitué au nouveau spectacle sans avoir perçu de changement brusque.

La ville, que nous traversons en “phaéton “ est assez propre; elle s'étend très loin et se divise en plusieurs quartiers: européen, arménien, persan, etc ...que nous avons visités ce matin, Czeslaw et moi.

À l'hôtel, nos chambres, au premier étage (il n'y en a pas deux), donnent sur une rue bien entretenue, en face de nous se trouve le Grand Hôtel qui reçoit le soleil toute la journée. Le nôtre est sale, mal tenu, froid etc...

(toutes les incommodités possibles !). Bref Maman et Papa ne s'y plaisant pas, et attirés d'ailleurs par les avantages qu'offre le Grand Hôtel (soleil, etc.), ils se décident à donner congé à la propriétaire, après y avoir demeuré deux heures. Nous y déjeunons cependant et le soir, le déménagement s'accomplit.

J'arrête ici cet entretien qui peut vous fatiguer à la longue, pour vous demander de vos nouvelles:

1 ° Wanda n'a-t-elle pas été trop fatiguée par le voyage et est-elle reposée, en bonne santé ? et la migraine ?

2 ° Jean a-t-il repris ses études, avec pas trop de regrets; s'il a un moment de libre, qu'il m'adresse une petite missive à Téhéran,

(Ambassade de France pour remettre à Mr etc...) Cela me ferait plaisir.

3° Inutile de demander à Marie comment elle se porte: elle me répondrait qu'elle se porte très bien... sur ses jambes ... . Comment va la règle de trois, et l'inconnue (algèbre !!) ?

4° Tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

En attendant une réponse, au revoir, mille baisers de votre frère qui ne vous oublie pas (châles de soie, poignard, bibelots de Bakou etc...)

HENRI GALEZOWSKI

P.S. Embrassez pour moi mon oncle et ma tante (Joseph et Alfred). Hommages à Madame Marguerite et à Mademoiselle. »

Lettre d'Augusta Galezowska de Bakou du (Lundi) 23/11 avril 1894 Grand Hôtel à ses enfants Wanda, Marie et Jean:

« Mes enfants chéris,

Nous avons reçu hier, par le vice-consul de Perse, des renseignements consolants relatifs à notre expédition. D'abord, on voyage à dos de mulets et non de chameaux. Ensuite, si l'on consent à prendre une allure vive, on peut atteindre Téhéran en trois jours, tout en couchant, la nuit, dans des auberges. de cette façon, le voyage ne sera pas bien long, seulement au risque d'arriver légèrement fourbus, à destination.

Nous irons donc par Téhéran; où nous nous reposerons quelques jours.

Demain nous nous embarquerons pour Enzali. Nous aurons comme compagnon de voyage, l'ingénieur Belge qui va installer une verrerie à Téhéran, et l'ambassadeur de Belgique. Nous monterons en bateau à minuit (il sera alors chez nous neuf heures du soir). Et nous arriverons à Enzali le surlendemain, jeudi, de très bon matin. Le temps est doux aujourd'hui, et la mer est calme. Pourvu que cela ne change pas !

Nous apprenons par les journaux français que le vice-consul nous prête, qu'il fait un temps superbe à Paris. Tant mieux !

Promenez-vous en voiture découverte, quand il n'y a pas de vent, et allez au Bois le plus souvent possible. Ne buvez que de l'eau d'Evian ou du cidre, et ne restez pas sur le balcon. Couchez-vous de bonne heure, et n'oubliez pas la magnésie !

J'espère que vous voyez souvent votre Oncle et votre Tante Joseph, Wicia, les Alfred et l'adorable Biquet, ainsi que toute la famille Abbadie, à qui vous donnez, sans aucun doute, de nos nouvelles chaque fois que vous en recevez.

Notre chère Margot doit être installée chez nous, ainsi que je l'en ai priée, et le soir, vous devez faire avec elle, votre Oncle Gorski et Melle de Menderg, d'interminables parties de Piquet.

Je suis sûre que cette bonne Elisa veille auprès de vous, et je vous prie de la saluer de notre part.

Il est inutile que je vous décrive ce pays, Henri vous ayant adressé, aujourd'hui un véritable manuscrit qu'il ne m'a pas communiqué, et qui doit contenir des merveilles descriptives.

Le vice-consul de France a admiré la suscription de la lettre, et lui a dit qu'il avait une écriture de diplomate ! Vous pensez si votre frère a été content !!

Au revoir, mes chéris. que Dieu vous garde et vous bénisse comme nous vous bénissons.

Recevez les plus tendres baisers de vos parents qui vous adorent.

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA »

Lettre d'Augusta Galezowska de Bakou du (Mardi) 24/12 Avril 1894 Grand Hôtel. à ses enfants Wanda, Marie et Jean;

« Ma chère Wanda,
Mon cher Jean,
Ma chère Marie,

Il est 8 heures du soir (5 h 1/2 à Paris). A 11 heures nous nous embarquerons sur un très beau bateau, l'Alexandre III. Le temps est froid, et nous commençons à désespérer de rencontrer la chaleur. Le beau temps est à Paris en ce moment.

Jeudi matin nous serons à Rescht, où nous espérons trouver une lettre de vous, et d'où nous vous enverrons une dépêche. L'ambassadeur de Belgique va de Resht à Téhéran, à cheval en 48 heures. Si nous pouvions en faire autant, ce serait superbe, mais je crois que nous n'en aurons pas la force, et que nous nous arrêterons pour dormir.

Votre père a reçu aujourd'hui la visite du gouverneur (graduachlnik)

et de plusieurs malades. Henri et Ceslaw sont allés visiter un navire de guerre dont le Commandant, M. de Zimmerman, le frère du diplomate qui a voyagé avec nous jusqu'ici, les a retenus à déjeuner. Voilà Henri lancé ! Malgré cela, il est toujours très correct et très gentil.

Moi, je passe mon temps à penser à vous, et je prie Dieu qu'il ne cesse de vous accorder sa divine protection.

Je suis sûre que vous êtes très raisonnables, et que vous prenez soin de vos santés. N'oubliez pas d'aller chez M. Moore.

Wanda doit faire beaucoup de musique. Je lui conseille d'apprendre l'allemand, son Papa ayant rêvé, l'autre nuit, qu'elle était demandée en mariage par un Archiduc d'Autriche !!!

Jean doit travailler ferme pour rattraper le temps perdu. Il ne faut, cependant, pas qu'il s'éreinte.

C'est comme ma bonne petite Marie, qui est si studieuse.

Je prie Melle de Mondéry de ne pas la faire travailler plus de 4 heures par jour, piano compris. Nous avons à l'hôtel, une jolie chatte blanche, mais qui ne vaut pas notre Grisette.

Au revoir, mes chers. Nous vous envoyons des millions de baisers et de bénédictions. Embrassez toute la famille et saluez tous les amis entre autres la colonie Polonaise, M. et Mme Jourde, Mme Hendrichs etc...

Vos parents: XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA. »


De Bakou (Russie) à Rescht (Perse)

En bateau sur la mer Caspienne

H. G. : mardi 24/12 avril:

Bakou: départ à minuit.

Lettre d'Augusta Galezowska, en mer, du (mercredi) 25/13 avril 1894 à ses enfants Wanda, Marie et Jean:

« Mes chers petits,

Nous sommes en Perse, et il me semble que c'est un rêve ! La mer Caspienne s'est montrée aimable, et il parait qu'elle le sera jusqu'au bout.

Le bateau, très confortable, était rempli de monde au départ de Bakou. Les vacances de Pâques commencent seulement ici, et professeurs et élèves en profitent pour aller visiter Lenkoran ou Euzéli.

Le commandant, un Finlandais fort aimable, a emmené Henri à terre, à Lenkoran, pour lui faire voir la ville !! Si les maisons ne sont pas brillantes, en revanche, la végétation y est luxuriante. Henri est revenu enchanté de son excursion. Malheureusement, le pauvre enfant est obligé d'observer une diète sévère, sous peine de ce que vous savez.

Le commandant nous a dit qu'au retour, nous pourrions aller d'Euzélie à Pétroff, plus loin que Bakou, pour de là prendre le chemin de fer jusqu'à Paris ! C'est encore le meilleur moyen de tous ceux qu'on nous a proposés jusqu'ici.

Mais en attendant, il s'agit d'arriver. Demain matin, nous débarquerons à Euzéli, d'où l'on nous conduira à Rescht. Comme nous ne sommes nullement fatigués, nous pourrions commencer notre cavalcade après deux ou trois heures de repos. Nous avons bien besoin, aussi de nous nettoyer, car, sur ce bateau, les lits ne sont pas faits, et il n'y a pas de serviettes de toilette. Aussi préférons-nous nous coucher tout habillés, et nous laver le bout du nez avec nos mouchoirs. C'est délicieux.

Nous avons eu de la musique, ce matin. La maîtresse d'école a accompagné, au piano, un jeune étudiant qui a chanté, avec un charme invraisemblable “ Non à ver “ cette jolie romance de Tito Mattei, si je ne me trompe.

Je termine, en recommandant à ma chère Wanda de se faire ordonner, par le docteur Bidault, des granulés de cocaïne, à la dose de 12 milligrammes chacun (en prendre un à deux par jour) grâce auxquels j'ai pu guérir l'irritation de ma gorge, et faire disparaître mes indéracinables quintes de toux.

Bonsoir, mes chéris. Je vais dormir quelques heures, et je vous envoie mes plus chauds baisers et ma bénédiction.

N'oubliez jamais d'embrasser toute la famille et de saluer les amis.

Votre Mère dévouée AUGUSTA GALEZOWSKA ».

H. G. : mercredi 25/13 avril:

Bakou; Leucoran (Lekain - Azerbaïdjan-) 11 h. Astara (Frontière persane) départ 10 h

Lettre de Xavier Galezowski du (mercredi) 25/13 avril 1894

sur l' “ Alexandre III “ en vue d'une petite ville persane à son fils Jean :

Mon cher Jean,

Comme nous regrettons, Maman et moi, de ne pas avoir amené avec nous et tes sœurs et toi ; vous auriez vu tant de jolies choses, que vraiment, il faut avoir beaucoup de raisonnement et beaucoup de jugement pour se réconcilier avec cette idée, que la nécessité de tes études et de tes examens doit dominer tout. Tu as donc bien fait, mon cher Jean, d'avoir pris la résolution de retourner à Paris pour continuer tes études. Je vois de plus en plus que Maman avait raison, quand elle a calculé, que nous ne serons pas rentrés avant la moitié du mois de juin. Donc, travaille, mon cher Jean, tâche de rattraper le temps perdu, et prépare-toi à bien passer ton premier baccalauréat. Ne perds pas de temps, de grâce, pour nous écrire de grandes lettres trop détaillées, mais tâche de nous mettre au courant de ce qui se passe chez vous au moment de ces grandes chaleurs que vous traversez, et qui, paraît-il, sont plus fortes et plus persistantes que jamais.

Quant à nous autres, nous n'avons pas jusqu'à présent cette chance, Maman qui aurait absolument besoin du beau temps pour guérir de son rhume et de sa laryngite, ne trouve partout que du froid. A Batoum, nous sommes arrivés samedi dernier dans la matinée, et nous étions obligés d'y rester quatre jours, avant de nous embarquer, et nous espérions déjà tenir le beau temps. Deux premiers jours, en effet, le temps quoique un peu frais, était superbe, mais ensuite le froid est devenu insupportable. En ce moment-ci, nous sommes arrêtés depuis 5 heures de l'après-midi en face d'Astera, le premier village persan, et ne repartirons qu'à 11 heures du soir et arriverons à Rescht demain matin jeudi entre 5 et 6 heures du matin.

A bientôt, donc; d'autres nouvelles nous ne vous donnerons que probablement de Téhéran ou d'Ispahan.

Je t'embrasse mille et mille fois, ton père qui t'aime

XAVIER GALEZOWSKI”

Lettre de Xavier Galezowski, en route pour Téhéran, sur la mer Caspienne du (mercredi) 25/13 avril 1894 à sa fille Marie:

« Ma très chère Marie,

Nous sommes impatients, Maman et moi de te revoir, et Henri se joint à nous pour t'exprimer la même impatience. Bien plus, il est tellement ému de se trouver sans toi - à la frontière persane, qu'il ne peut plus ni manger ni boire. Il est obligé constamment de se promener sur le pont du bateau; et cela le calme en plus. Du reste, la traversée sur la mer Caspienne n'est pas dure ni difficile à supporter, car nous avons un temps aussi calme qu'on puisse désirer.

C'est grâce à ce temps si doux qu'Henri a pu accepter la proposition de M. le Capitaine de notre bateau, un Finlandais d'origine, d'aller descendre avec lui, sur un petit canot de pêcheur, jusqu'à terre et visiter la dernière ville de la frontière caucasienne de ce côté, la ville de Lenkoran (Lankaran – Azerbaïdjan). Tous les deux, ils sont allés ensemble, ils ont parcouru les différents quartiers de la ville, et il y a en plus deux ou trois, et ensuite ils sont rentrés auprès de nous.

Mais quel spectacle, que celui des Perses et des Turcs, qui sont couchés sur le pont autour de la plate-forme du bateau, et qui partent avec nous, soi-disant, en 3e classe, pour Enzeli (Bandar-e-Anzali – Iran). C'est horrible : couchés pêle-mêle, tête en bas, pieds en l'air, mangeant, buvant, etc., ils apportent avec eux une odeur toute spéciale, qui se répand partout, jusque dans notre cabine.

Que veux-tu, ma chère Marie, il n'y a pas à discuter sur ce sujet; il faut subir les conséquences de la situation que nous nous sommes faite nous-mêmes en consentant à faire cette intéressante excursion.

Pour tous les détails de notre voyage, nous te les raconterons en détail à notre retour. Mais en revanche, nous demandons à ce que tu nous écrives ici, ou à Ispahan; nous y serons probablement dans une huitaine de jours et saurons probablement par vos lettres, tout ce qui se passe chez vous.

En attendant je t'embrasse mille et mille fois en mon nom personnel et je te prie, ma chère Marie, d'embrasser en mon nom Wanda et Jean de même que ton oncle et tante Joseph et Amélie.

Ton père qui t'aime passionnément. XAVIER GALEZOWSKI »

IV. LE SÉJOUR EN PERSE

Lettre de Xavier Galezowski d'Astara (frontière persane) du mercredi soir 25/13 avril 1894 à sa fille Wanda:

« Kochana mojà Wandzie

partie en polonais... que tu es déjà complètement reposée de ton voyage à travers les différents pays d'Europe...... ....

Cette seconde partie du voyage, est en effet on ne peut plus intéressante et pleine de surprises.... ....

Hier encore, nous sommes partis de Bakou au milieu de vent glacial du nord, et aujourd'hui nous sommes dans un pays merveilleux, pays où règne la chaleur, .... .....

Il est vrai, un peu au fond du tableau, peut-être au second ou troisième plan, Henri me montre à l'instant des montagnes couvertes des neiges; mais ce n'est qu'une nécessité du tableau, que Maman, venait de dessiner, et que vous pourrez admirer à notre retour à Paris. ... .. son tableau merveilleux à l'exposition, et je pourrai alors t'indiquer, ma chère Wandzie, à qui il faudra s'adresser, ... ....

Je suis sûr que son travail aura un grand succès.

... ...nous les attendons, croyez-moi, mes chers enfants, avec impatience. A bientôt donc, quelques détails sur ce que vous faites tous, qui voyez-vous, comment passez-vous votre temps. Donnez-nous toutes ces nouvelles.

En attendant, je t'embrasse ... ...XAVERY GALEZOWSKI »

H. G. : Jeudi 26 avril:

Euzeli: débarquement à 8 heures.

1 heure; départ Pire Buzar Rescht (Rasht)

De Recht à Ispahan par Téhéran · voir l'original
Itinéraire tracé sur une carte ancienne · voir l'original

H. G. : Vendredi 27 avril:

Resht

Lettre d'Henri Galezowski de Rescht (vendredi) du 27 avril 1894 à Jean, Wanda et Marie:

“ A mon cher Jean, à ma chère Wanda, à ma chère Marie,

J'envoie le salut et mille vœux de bonheur qu'Allah les protège.

Voilà bien du nouveau, n'est-ce pas qui va vous surprendre j'en suis sûr; Maman a renoncé à avancer davantage et est pour le moment décidée à aller vous rejoindre. Il est évident que la résolution est sage et que Maman se trouvera mieux à Paris, dans son lit, qu'à 3.000 mètres d'altitude dans une tente, et couchée sur le sol.

Toujours est-il que Ceslaw (pour notre malheur !) nous accompagne; il est un petit peu fatigant, pour être poli. On me l'avait bien dit, à Odessa; mais jamais je ne me serais douté que cela aurait été si fort. Je connais quelqu'un qui dirait: il y a des limites à tout; pour ne citer qu'un exemple, je vous dirai qu'à Bakou, me rendant un jour à la poste avec ledit cousin, je fus accosté par un pauvre mendiant à barbe blanche, aux habits en loques, à l'apparence misérable et digne de pitié. Il commence à nous raconter ses malheurs; alors le “preux chevalier “ Lewandowski, se rappelant bien mal la bravoure de sa race, commence à rétrograder précipitamment, en boitant le moins possible pour marcher plus vite. Puis animé d'un beau zèle, dans un élan magnifique il revient vers moi et vers le mendiant..... qui recommence en souriant à débiter son histoire. Notre homme (c'est de mon cousin que je parle) de trembler convulsivement et de se mettre à hurler désespérément en russe: “ un sergot ! un sergot ! à l'aide “ .... et la foule de s'attrouper, et le mendiant de partir en levant vers le ciel ses deux bras décharnés, tellement Ceslaw lui avait fait de pitié par sa .... (hâtive) précipitation. voilà l'homme !

Pour en revenir à notre voyage, je veux parler maintenant de Bakou.

Il est certain que sa position serait excellente, et son séjour agréable, s'il n'y avait pas tant de vent ni tant de poussière; la ville est jolie, avec ses maisons en pierre de taille à un étage, dernier genre, ses rues larges mais mal pavées, son grand port qui a un trafic très important, son quai où on vient se promener, et surtout sa citadelle. Il faut vous dire que la ville est très ancienne et qu'elle a été pendant longtemps la demeure des Khans

(Chefs, rois).

Aussi la citadelle est-elle l'ancienne ville persane; figurez vous un mur haut de 8 à 10 mètres environ, sans ornements, sans créneaux et qui aboutirait des deux côtés à la mer, en faisant un vaste demi-cercle, la citadelle elle-même n'existe plus et sur son emplacement s'élèvent des mosquées aux coupoles noires, recouvertes de porcelaines, des maisons blanches aux rares fenêtres, aux lourdes portes de chêne, aux toits en coupoles ou en pointe, bref, un amas d'habitations d'un effet agréable et particulier.

Je m'y plaisais beaucoup, regardant de près les mœurs des habitants, les costumes, les boutiques. C'est ainsi que j'ai visité le bazar persan; rien de plus curieux que ce bazar. Quand on arrive à côté en descendant du haut de la ville on peut parfaitement passer à côté sans se douter même de son existence: imaginez une place poussiéreuse sans habitants, et au milieu, la terre surélevée à peine en forme (très vague) de coque de navire renversé, avec de petits trous circulaires par-ci par-là... et c'est tout. Aux deux bouts de ce soulèvement, deux fossés qui remontent jusqu'au niveau de la place par lesquels on accède au bazar. À l'intérieur, il y a une seule rue, et de chaque côté une série de trois carrés de deux mètres de côté : ce sont les boutiques. Dans celles-ci comme dans la rue grouille, au milieu de la saleté, une foule de vendeurs et d'acheteurs plus acharnés les uns que les autres, mais tous aussi voleurs: je demande le prix d'un petit bibelot en cuivre; le marchand en demande d'abord douze roubles... et après avoir discuté pendant trois quarts d'heure, je le prends pour un rouble.

Vous croyez peut-être que Ceslaw (mon interprète) me servait à quelque chose, eh bien vous vous trompez : tout le temps il expliquait au marchand que je ne connaissais pas la valeur du bibelot, que ce n'était pas trop 12 roubles etc... etc...

On y vendait des babouches, des habits, des bonnets d'astrakan, on y rasait la tête, on y travaillait les métaux, on y déjeunait. Vous ignorez probablement en quoi consiste un restaurant du pays; je vais vous en décrire un : supposez une de ces petites boutiques sales, dans laquelle se trouvent le cuisinier et le fourneau (voilà tout le matériel); le public entre, s'assoit (par terre), et le déjeuner commence. on lui sert des morceaux de mouton déchirés en petits bouts et grillés à la broche, du hachis de « je ne sais pas quoi » et c'est tout le déjeuner. Je n'ai pas osé goûter de cette cuisine et je crois avoir bien agi.

Pour continuer la description de la citadelle il ne me reste plus qu'à vous parler de ses rues et de ses habitants.

Les rues ne sont pas pavées, mais elles sont remplies de saletés, d'immondices de toute sorte; elles ont généralement 1m, 50 ou 2 m de large, tortueuses en pente, mal éclairées, bordées de murs dans tous les sens, faisant angle partout, et percés de deux ou trois fenêtres grillées: voilà tout.

Les habitants hommes portent (quand leurs moyens le leur permettent) une tunique à la persane, c'est-à-dire de couleur verte ou bleue en soie, recouverte d'une redingote; un bout de toile tient lieu de chemise, et sur leur tête rasée où il ne reste qu'une couronne de cheveux bouclés, une calotte est surmontée du bonnet d'astrakan.

Les femmes (du peuple) ne laissent voir que leurs yeux; elles s'enferment dans une longue toile blanche et rose ou blanche et bleue; cependant plusieurs portent de larges pantalons de couleur (selon la mode turque) qui s'attachent au pied; celui-ci est chaussé d'un petit brodequin, où l'avant pied seul entre; le talon de la bottine arrive au milieu de la plante du pied de sorte que le talon de la personne n'est pas appuyé. Beaucoup de femmes ne portent pas de pantalon, ce qui est d'un aspect peu habillé.

Nous sommes restés à Bakou : samedi, dimanche, lundi et mardi.

(21, 22,23 et 24 avril) J'ai pu seulement visiter la petite mine de pétrole, la grande se trouvant un peu loin de la ville, car c'est une erreur de croire que l'on aperçoit de la proximité du “ photogène “: on ne s'en doute même pas, et de n'importe quel endroit de la ville, il est impossible de voir quoi que ce soit de ces mines. Nous avons donc pris un phaéton, qui nous a menés à l'extrémité droite de la baie de Bakou; c'est Baîlow, l'arsenal et le poste de marine. De là on aperçoit, dans un terrain de naphte, noir comme l'encre une masse de tours en bois comme je vous en montre une; le pétrole jaillit avec force dans le trou et retombe en pluie par terre dans un canal qui l'emporte dans un bassin d'où on le prend pour le distiller.

Toutes les sources ne jaillissent pas, et alors, dans le puits descendent

(mus par la vapeur) des cylindres qui remontent chaque fois 30 pouds de pétrole, toutes les 30 secondes environ.

La production totale y est de 80 000 pouds par jour ; les ouvriers ont des petites maisonnettes pour eux et leur famille. Les navires pétroliers arrivent à l'endroit même et y pratiquent leur chargement.

Nous avons fait la connaissance à Bacou du vice-consul français, Mr Dubail, très aimable homme, gentleman, célibataire, etc... etc..., qui demeurait dans notre hôtel et mangeait à notre table.

Nous sommes partis de Bacou mardi à minuit sur le bateau Tsar Alexandre III qui est un beau navire à roues, éclairé à la lumière électrique.

La Caspienne qu'on avait décrite si terrible était calme comme la Seine; cependant aux arrêts, nous étions rudement secoués. Au total, tous très vaillamment comportés.

À Lenkoran, nous avons stoppé 5 heures ; je suis descendu à terre avec le commandant qui parle anglais et qui m'a fait faire un tour en voiture, dans la campagne, au cours duquel nous avons trouvé une rivière sans eau. Le paysage est joli, et la campagne en fleur est entourée de montagnes boisées, demeure d'animaux sauvages et de tigres !

Vers 5 heures du soir, nous sommes arrivés à Astara, (frontière) où nous sommes restés jusqu'à minuit. Les barques y sont à fond plat et à deux pointes qui s'élèvent à l'avant et à l'arrière. Les marins sont très drôles avec leurs mèches de cheveux frisés et leurs têtes rasées presque tout à fait par devant, l'endroit rasé va en diminuant jusqu'à la nuque où il se termine en pointe. Le lendemain matin, à 7 heures, accompagnés d'un général persan et du médecin en question nous avons pris possession, à Euzélie du sol persan.

Au revoir donc, Wanda, Jean, Marie, je vous embrasse mille et mille fois et vous prie d'embrasser pour moi toute la famille. Respects aux dames

HENRI GALEZOWSKI

H. G. : Samedi 28 avril et dimanche 29 avril :

Rescht.

Lettre d'Augusta Galezowska de Rescht, le lundi 30 avril 1894 à ses enfants Wanda, Marie et Jean:

« Mes enfants adorés

Nous avons dû télégraphier à Nazare-Aga, en le priant de vous transmettre nos dépêches, parce que d'ici on ne peut envoyer que des dépêches en langue persane. On les traduit du français en Téhéran, pour de là les réexpédier à Paris; or nous ne pouvons faire mettre boulevard Haussmann en persan !!

Nos deux télégrammes ont dû vous faire deviner le drame habituel qui s'est passé entre votre cher Père et moi.

Après l'excursion passablement fantastique entre Batoum et Rescht, effrayé surtout, par la durée du voyage en caravane, durée que nos conducteurs disaient devoir être de dix jours au moins, votre Père avait fini par m'arracher mon consentement de repartir jusqu'à Constantinople, et de là, seule, jusqu'à Paris, par l'Orient-Express. Je m'étais assez facilement résignée à mon tour, soutenue par la certitude de vous revoir bientôt, mes chéris. Hier, on expédie en avant les malles de ces Messieurs, quand ce matin, au moment de nous séparer, nous avons fondu en larmes, et j'ai lu dans les yeux de votre cher Père que son chagrin égalait le mien. Alors, en une heure, j'ai fait tous mes préparatifs, et nous partirons à midi (il fait près de onze heures) en voiture pour le premier relais, et demain matin, seulement nous commencerons notre ascension. Le Général qui a organisé notre caravane, et qui était désolé de mon refus de partir, est très content de notre nouvelle décision.

Pensez donc il avait fait pour moi, des préparatifs insensés, ayant acheté un énorme lit en cuivre, de la parfumerie, des couvertures, toutes sortes de vins etc. etc. ; bref nous ne manquerons de rien.

Pardonnez-moi, mes chéris, d'avoir renoncé à l'immense joie de vous revoir plus tôt, et soyez sûrs que mon cœur est pris entre deux sentiments qui le tiraillent constamment.

Que Dieu, dans son inépuisable bonté, dont nous ne devons jamais douter, vous garde tous, et vous bénisse comme nous vous bénissons.

Recevez mille tendres baisers pour vous et toute la famille.

Vos parents qui vous adorent DR XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA »

H. G. : lundi 30 avril :

Départ de Rescht à 1 heure ½ ( distance de Rescht à Téhéran : 295 km ) Imam-Ladé ? Hachan ?

H.G. : Mardi 1 er mai : Roustan-Abad ?

H. G. : mercredi 2 mai :

Mendzil ?

H. G. : jeudi 3 mai :

Putchanar ?

H. G. : vendredi 4 mai:

Kazan ? Alu bar ?

H. G. : samedi 5 mai:

Carwin (Gazwin ou Qazvin)

H. G. : dimanche 6 mai:

Kechlag ? ,
X. G. : lundi 7 mai:
Départ de Petchenard à 9 heures; montée immense.
9 h ¾ : Montons toujours ….

10 h ½ : Le coup d'œil est effrayant de beauté. Les montagnes couvertes de neige. Partout des ruisseaux d'eau….

10 h ¾ : Le ciel se couvre… ;

11 h ¼ : montée terrible. Le Général nous attend et nous accompagne. Il ne veut pas qu'Augusta…. de cette montée terrible…

11 h ½ : vent effrayant… nous sommes arrivés au sommet de la montagne couvert de neige. Vent terrible ; charmant !

Midi : Déjeunons dans la maison du … assis sur des nattes…

Parfum de tulipier persan qu'Augusta veut faire faire.

1 h ½ : Avant départ les habitants réunis, teints en rouge, ongles et demandent consultation.

De 1 h ½ à 3 h : voyage entre les montagnes toujours couvertes de neige. Cascades magnifiques. Vu quelques hautes chèvres.

X.G. : mardi 8 mai :

Arrivons à Ali-Abad ; Pays magnifique. Augusta l'appelle Moustique Abad.



H. G. : mardi 8 mai :

Téhéran

Lettre du Docteur Chaliz de Téhéran le mercredi matin
( 9 mai 1894) au docteur Galezowski:
“ Très honoré confrère et ami,

Il a été convenu hier avec la pauvre favorite aveugle que vous auriez la bonté de venir au Palais pour l'examiner aujourd'hui à 3 heures 1/2. Avant cela, vous pourrez voir votre Ministre, M. de Balloy, je sais qu'il est visible dès le matin.

Comme je suis sur la route, venez me prendre aujourd'hui chez moi à 3 heures et nous irons ensemble chez Sa Majesté.

votre tout dévoué

P.S. Hommage à Madame et soyez sûr que je vous attends ce soir tous les quatre.

DR CHALIZ “”

Lettre de Monsieur de Balloy, Ministre de France à Téhéran du jeudi 10 mai 1894 au docteur Galezowski:

« Monsieur,

Le docteur Schneider vient de me prévenir que vous aviez bien accepté mon invitation à dîner pour ce soir à la Légation et que vous aviez l'intention de venir me voir entre 10 heures et midi entre une visite chez le Chah et une visite chez le Sadr Azam. Je vais tous les matins surveiller les travaux de notre construction de 9 heures à 11 heures, heure à laquelle les ouvriers mangent; si vous vouliez bien venir à la Légation en sortant de chez le Sadr Azam vous seriez certain de me trouver et je n'aurais pas le regret de manquer votre visite. C'est d'ailleurs sur le chemin pour retourner au Parc où vous êtes logés.

Je vous envoie ci-joint une invitation pour toutes les personnes qui vous accompagneront.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes meilleurs sentiments

DE BALLOY “ »

Invitation de Monsieur de Balloy:

« Monsieur de Balloy prie le Docteur et Madame Galezowski de leur faire l'honneur de venir dîner chez lui le Jeudi 10 mai à 7 heures 1/2 »

Lettre du Docteur Chalis de Téhéran du jeudi (10 mai 1894) au docteur Galezowski:

« Cher et honoré ami,

On m'écrit, à l'instant, du palais, pour vous dire d'amener aujourd'hui chez Sa Majesté votre élève, le docteur Lewandowsky. Je vous attends toujours à 9 heures moins le quart.

Votre tout dévoué.

DR CHALIS

P.S. Évidemment la présence de Lewandowsky vous est entièrement facultative. »

Lettre du Docteur Scheider, de Téhéran, du vendredi 11 mai 1894 à Xavier Galezowski:

« Mon cher Maître,

Son Altesse Impériale, le Prince Maïle è Saltané, Ministre de la Guerre, et Gouverneur de Téhéran, m'a chargé de vous dire que sur ordre de Sa Majesté, il mettait à votre disposition une escorte de dix Cosaques commandée par un Colonel. Cet officier qui est Prince ou Shah Sadeh parlant admirablement le français et est un charmant homme. C'est lui qui vous remettra ce billet, et je suis très heureux de pouvoir ainsi vous le présenter. Il a bien voulu se charger pour nous du filtre de campagne dont j'ai parlé à Madame Galezowski et que je vous prête avec le plus grand plaisir pour votre voyage.

Comme cela, je serai sûr que vous et votre famille vous aurez toujours de l'eau propre, exempte de sangsues et de micro-organismes.

Veuillez présenter mes hommages respectueux à Madame Galezowski, faire mes amitiés à votre fils et à votre neveu et agréer l'assurance de mon entier dévouement.

DR SCHNEIDER

P.S. J'espère vous avoir un peu à moi à votre retour et pouvoir profiter encore de vos leçons, et de vos bons conseils. »

Lettre du Docteur Chaliz de Téhéran non datée au docteur Galezowski:

« Vous êtes admirable de diagnostic et de précision.

Demain matin j'envoie vous faire prendre pour faire l'opération que vous avez projetée.

Bien à vous DOCTEUR CHALIZ »

Lettre du Docteur Chaliz de Téhéran le samedi 12 mai 1894 au docteur Galezowski:

« Très honoré et savant ami,

Je prends la liberté de vous rappeler que nous devons nous présenter ce matin à 9 heures au Palais.

Sa Majesté quittant la ville à 10 heures, il faudrait que vous ayez la bonté d'être rendu chez moi une heure avant.

Tout à vous

DOCTEUR CHALLZ »

Lettre d'Augusta Galezowska de Téhéran du samedi 12 mai 1894

(commencée le mercredi 9) à Wanda, Marie et Jean.
Palais de Zellé-Soltan:
“ Mes enfants adorés,

C'est un rêve ! Nous voici à Téhéran ! C'est à peine si nous pouvons y croire.

Grâce à la divine Providence, tout s'est bien passé jusqu'ici. après un voyage pénible tantôt en redjané, tantôt en voiture, voire même un jour en tarantas, sorte de télègue que nous avons dû subir pendant qu'on réparait un essieu de landau ; après avoir couché tantôt dans des auberges, tantôt sous la tente (ce qui est bien préférable), nous avons fait hier notre entrée triomphale dans la ville qui paraît fort curieuse. Nous avons pu admirer en passant la porte du champ de manœuvres, la place de l'Artillerie et des jardins sans fin. A notre arrivée dans le Parc (c'est le nom du petit palais que nous habitons) nous avons été reçus, en bas du perron, par le fils aîné de S. A. Zellé-Soltan, qui est un jeune homme charmant et très moderne. Après un excellent repas pendant lequel nous avons bu un peu trop de champagne, nous nous sommes couchés dans d'excellents lits, ce qui nous a paru bon, car nous ne nous étions jamais déshabillés et pour cause ... Malheureusement, les visites commencent ici à 7 heures du matin, et moi je n'ai pas pu recevoir, étant obligée, faute de domestiques femmes, de faire tout moi-même. J'ai dû donner le linge à la blanchisseuse, et coudre les décorations sur l'habit de votre Père, qui a été reçu, ainsi qu'Henri, chez Sa Majesté le Shah qui a été on ne peut plus aimable, paraît-il, et qui était couvert de diamants et de pierres fines d'une grosseur invraisemblable. S. M a causé avec Henri et lui a trouvé une grande ressemblance avec Napoléon I er.

dessin d'un “ oeil “

(Cet oeil a été dessiné par le docteur Schneider qui a trouvé cette lettre sur le bureau.) Du reste, je vous écris à bâtons rompus, car nous sommes dérangés à chaque instant. L'existence d'Odessa en grand a recommencé

Votre Père n'a pas une minute à lui, car la femme et la sœur du fils de Zellé-Soltan, que j'étais allée voir, m'ont rendu ma visite, et m'ont apporté un médaillon en perles et diamants et une bague composée d'un énorme diamant ! Henri a reçu, du Prince, une magnifique montre en or avec sa chaîne ! On nous invite de tous côtés. Hier nous avons déjeuné chez le Sadr-Azam (Grand Vizir) l'un des fils de S.M. qui est un homme charmant très européen, et qui habite un palais merveilleux, un rêve ! Le soir, nous avons dîné chez le Prince, dans l'une des merveilleuses villas qu'il possède dans les environs de Téhéran

Nous avons aussi dîné chez le Ministre de France, Monsieur de Balloy, et chez le Dr Tholozan, qui malgré ses 74 ans, est plein de vie et d'entrain. Nous avons eu la bonne fortune de rencontrer chez lui, un Français charmant, M. Lemaire, chef de la musique de S.M., qui part pour la France, et qui veut bien se charger de vous remettre cette lettre.

J'espère qu'il vous et nous fera l'honneur de dîner à la maison avec vos oncles et vos tantes que vous inviterez à cette occasion.

Nous sommes bienheureux de l'offre gracieuse de M. Lemaire, car nous savons combien vous serez contents d'avoir de nos nouvelles par une personne nous ayant vus !

Demain, dernière visite de votre Père chez S.M. qui part le jour même pour l'un de ses Palais d'été.

Votre Père fera encore quelques opérations dimanche, et nous espérons pouvoir partir pour Ispahan lundi prochain. Le voyage, en voiture, durera douze jours, et je crains fort de ne pouvoir pas vous envoyer de dépêche avant notre arrivée là-bas.

Au revoir, mes chéris. Soignez vous toujours bien, car vous êtes notre plus grande préoccupation, et recevez mille et mille baisers de vos Parents et de votre frère.

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA HENRI

Embrassez tendrement toute la famille et saluez les amis.”

Lettre d'Augusta Galezowska de Téhéran du lundi 14 mai 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Chers enfants,

J'ai remis hier, une lettre à un Français, M. Lemaire, chef des musiques de S.M., qui devait partir pour Paris et y arriver très rapidement. Son départ se trouvant retardé d'une semaine, je vous envoie ces quelques mots par le courrier qui part ce soir. Quand vous les recevrez, nous serons à Ispahan depuis une semaine environ. Nous partons, en effet, demain mardi, et resterons environ 13 jours en route. Il paraît que nous devons nous féliciter de cette rapidité, le voyage durant ordinairement 20 jours. C'est égal, si nous voyagions comme de simples mortels, ce serait beaucoup plus court ! Mais voilà ! Nous emmenons tout un attirail de tentes, de valets, de mulets, et en outre, Sa Majesté a tenu absolument à nous faire accompagner par une escorte supplémentaire de dix cosaques, commandés par un Prince Colonel, jeune homme fort aimable et parlant admirablement le français.

On nous croit déjà partis, le Prince en ayant fait courir le bruit, afin de permettre à votre Père de se reposer un peu avant d'entreprendre ce nouveau et long voyage. En effet, tous ces jours-ci, le Palais n'a pas désempli de malades. Votre Père a, cependant refusé de faire des opérations pouvant le retenir ici, son plus grand désir étant d'arriver le plus tôt possible auprès de S.A.I. Zellé-Soltan. Si nous sommes restés une semaine à Téhéran, c'est que Sa Majesté, qui avait un peu mal aux yeux, a désiré voir votre Père chaque matin.

Les séances au Palais, duraient trois et quatre heures, plusieurs des membres de la famille impériale, désirant se faire examiner. S. M. étant partie pour la campagne samedi, on a commencé nos préparatifs de départ hier seulement.

Hier matin, je me suis rendue, avec Henri, à la Chapelle des Missionnaires où j'ai prié pour vous ! Dieu veuille que nous soyons bientôt réunis, car il est bien pénible de vivre ainsi séparés !

Au revoir, mes chers amours. Votre Père, Henri et moi, vous embrassons mille et mille fois. C'est aujourd'hui la fête de votre Oncle Alfred. Si je n'ai pas le temps de lui écrire, dites-lui que j'ai pensé à lui et embrassez-le tendrement, ainsi que toute la famille et cette chère ... qui veille sur vous. Meilleurs souvenirs aux amis.

Votre Mère, dévouée et votre frère affectueux.
XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA”
Traduction du « Firman » de mai 1894 par Monsieur
Ardachir Khan

« (Ici se trouve l'empreinte du Sceau de Sa Majesté le Schah)

Considérant la parfaite amitié des deux gouvernements de Perse et de France et en raison du voyage que le très fidèle et très expérimenté Docteur Galezowski a entrepris pour venir à Téhéran et d'aller d'ici à Ispahan pour soigner Notre très cher et bien aimé Fils Zellé-Soltan, il a été

Décidé et décrété par Nous de lui donner un témoignage de Notre haute bienveillance en récompense de la peine qu'il s'est donnée à cette occasion, c'est pourquoi Nous avons daigné par le présent Firman lui conférer l'ordre du Lion et du Soleil de la première classe avec le grand Cordon vert qui est spécial à cet ordre afin qu'en le portant sur lui, il en soit fier et honoré.

Fait dans le mois de Zi'Ladé 1311 de l'année de l'Hégire (mois de mai 1894)

Pour traduction conforme

ARDACHIR KHAN attaché à la Légation de Perse remplissant les fonctions de Chancelier »

Lettre de M. Batinov, de Téhéran du lundi 14 mai 1894,
The Impérial Bank of Persia:
“ Monsieur le Docteur,

Mes devoirs officiels m'ayant empêché de vous présenter aujourd'hui mes hommages je me permets de vous écrire pour vous exprimer ma reconnaissance des soins aimables que vous avez donnés à ma fille, et de l'encouragement que ma femme et moi avons reçu de votre opinion éclairée sur notre enfant.

J'espère à votre retour avoir l'honneur de faire votre connaissance et en attendant vous prie d'agréer, Monsieur le Docteur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

BATINOV “”

Lettre du docteur Chaliz de Téhéran, non datée, au docteur Galezowski:

« Cher et honoré confrère,

Voici une jeune dame persane du grand monde de ce pays qui désire avoir vos conseils. Une prescription de vous lui sera traduite par moi et je veillerai à son exécution jusqu'à votre retour d'Ispahan.

Tout à vous »

De Téhéran à Ispahan

Lettre de Xavier Galezowski de Ali-Abad ( entre Téhéran et Koum ) du vendredi 18 mai 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Mes chers Enfants, Wanda, Jean et Marie,

Je commence par vous mettre au courant d'évènements qui se passent ici avec nous, et vous dépeindre le pays que nous traversons actuellement, car il faut que vous sachiez que nous ne sommes pas encore arrivés à Ispahan.

Bien plus, je dirais, nous nous trouvons encore à grande distance de cette seconde capitale. Hier matin (jeudi 17 mai) nous avons enfin quitté Téhéran, après avoir passé la dernière nuit à la Campagne de Son Altesse, le fils de Zellé-Soltan, à quelques kilomètres en dehors de la capitale. Nous sommes arrivés là le soir de la veille, après une dernière opération, faite avec un très grand succès sur une malade de la haute société de Téhéran avec l'assistance du Dr Tholozan et d'un de mes anciens élèves persans et de Ceslaw. Nous ne pouvions rester plus longtemps en ville, car des centaines de malades venaient me tourmenter et comme Ceslaw ne fait rien et ne peut avec son esprit malade, rien faire pour me remplacer, il fallait que je fasse tout par moi-même, d'où un travail au-dessus de mes forces.

L'avant-dernière nuit, que nous avons passée dans la villa du Prince, a été émouvante et pleine d'événements imprévus ; quelques-uns d'entre eux ne peuvent pas être racontés, car Henri très probablement vous les a déjà suffisamment dépeints ; mais je ne veux vous parler que de l'incendie qui s'était déclaré dans notre chambre à coucher, que le Prince nous avait fait préparer et que nous sommes venus visiter avec Maman. Juste au moment où nous avons commencé à préparer nos lits et ouvrir nos sacs, un domestique imprudent, pour ne pas dire stupide, renverse un candélabre allumé et placé tout près des rideaux de fenêtres et met le feu aux rideaux de deux fenêtres, au tapis de la chambre, et ce qui est plus grave que tout, à mon paletot d'été. Heureusement, ce dernier n'était pas sur moi. Vous pouvez vous imaginer l'effet que cette nouvelle installation a dû produire sur Maman et moi; bien entendu, les domestiques et si je n'étais pas là à crier et arracher les rideaux brûlants, nous aurions pu avoir des conséquences très fâcheuses, de cet incendie. Heureusement, le tout s'est terminé sans grandes pertes pour nous, ni pour le Prince.

Il fallait garder tous ces événements secrets, autrement les domestiques auraient dû recevoir une forte bastonnade, d'après les habitudes et les mœurs du pays.

Notre départ pour Ispahan s'est effectué le surlendemain vers 8 heures et demie, accompagné d'une escorte de 10 ou 12 cavaliers cosaques de Sa Majesté le shah, qui a voulu nous faire cet honneur en nous faisant accompagner pendant toute la route de 10 jours jusqu'à Ispahan, d'un détachement de soldats, dirigés et commandés par un colonel.

Nous sommes donc ainsi protégés actuellement dans cette seconde partie de notre voyage, par un détachement de cavalerie et par toute une caravane de muletiers, cavaliers, cuisiniers, de domestiques, de cochers, envoyés exprès par S.A. Zellé-Soltan d'Ispahan, et qui sont sous les ordres de notre Général Mirza Hamed Khan.

Représentez-vous donc, mes chers enfants, vos Papa et Maman avec Henri et Ceslaw, installés dans un magnifique landau tiré par six chevaux à la Daumont précédé et suivi de toute cette armée et vous aurez alors une idée approximative comment nous exécutons tout ce voyage, long et extraordinaire sous tous les rapports et qui, n'est pas près de finir.

Mais il y a aussi des revers de la médaille, dans cette belle histoire, ce sont les ennuis que nous éprouvons en arrivant dans des caravansérails, vastes auberges établies le long de la chaussée, que nous suivons, et où nous devons nous arrêter pour dîner et passer la nuit. Là, tout est horrible, lits, tapis, etc...; des mouches par milliers, des puces, punaises, etc... etc..., ce qui fait qu'on est dévoré si on n'y fait pas attention.

Hier, nous arrivons dans un pays magnifique Ali-Abad, et au moment où nous voulons préparer nos lits, nous sommes effrayés par des moustiques, leur nombre et leur avidité; rien qu'en donnant ma consultation à une dizaine de malades je suis rongé sur tout mon corps, ce qui fait que nous avons pris résolution, avec Maman, de coucher la nuit dans la voiture surveillés par les cosaques. Pour comble de bonheur, l'orage éclata avec une telle violence, que nous avons craint pendant toute la nuit d'être renversés ou emportés du haut de la colline où nous étions installés.

Aujourd'hui entre samedi et dimanche nous avons voyagé toute la nuit, au clair voilé de la lune et sommes arrivés ici à Kum à trois heures de la nuit, où nous restons toute la journée de dimanche 20 mai et nous repartons demain matin à 4 h 1/2 pour la station suivante qui n'est éloignée que de 3 “ farsacs” ( ?)

Ainsi, à bientôt, je vous embrasse tous les trois bien tendrement

votre père qui vous aime XAVIER GALEZOWSKI

P.S. Embrassez votre oncle et votre tante Joseph et donnez leur cette lettre à lire ainsi que l'oncle Alfred et Juliette. »

Lettre d'Henri Galezowski, d'Aliabad, du (vendredi) 18 mai 1894 à Jean, Wanda et Marie:

« Mon cher Jean, ma chère Wanda, ma chère Marie,

J'ai été obligé d'interrompre ma dernière lettre précipitamment, à cause du courrier; je veux commencer celle-ci en vous demandant de vos nouvelles à tous et en vous souhaitant d'abord à mon cher Jean toutes sortes de prospérités et beaucoup de succès à la fin de l'année.

Papa, Maman et moi nous portons parfaitement; le temps est assez supportable d'ailleurs grâce au vent qui souffle constamment plus ou moins fort et qui tempère la chaleur du soleil.

Maintenant que je vous ai parlé de ce qui nous intéresse le plus, (je veux parler de votre santé), permettez de reprendre le récit de notre voyage là où je l'ai assez malheureusement interrompu.

Vous vous imaginez peut-être que notre traversée de la montagne consistait dans une montée et une descente ? Eh bien ça n'est pas ça du tout.

Pendant quatre jours nous n'avons fait que monter et que descendre des montagnes plus ou moins hautes, en longeant tout le temps des rivières qui coulaient impétueusement à des profondeurs énormes ;

dans des ravins abrupts ce qui était merveilleux et grandiose à voir, je vous assure. Quant au chemin que nous suivons, il était la plupart du temps formé de rochers superposés, avec des murs par ci par là, de sorte que nous étions forcés de descendre de nos montures assez souvent et pendant de longs espaces. Papa et Maman n'ont été obligés de se livrer à cet exercice que deux seules fois, heureusement, car il est assez difficile de descendre du کجاوه (kedjavé) et d'y monter. Laissez-moi vous entretenir maintenant du trop comique Ceslaw; figurez-vous que ce poltron, pendant toute la durée du voyage n'a fait que gémir et que geindre en détournant avec horreur ses deux yeux gris du précipice; de plus, chaque fois qu'il fallait monter à cheval, Mr Ceslaw était hissé sur une demi-douzaine de bras vigoureux et de là sur la selle (c'était le même manège pour en descendre). Ajoutez à cela, qu'une fois à terre il fallait deux hommes pour le soutenir et que malgré cette aide il allait à quatre pattes, et vous aurez le portrait de Ceslaw.

Le soir même de notre première journée de cheval, nous sommes arrivés à Roustamaban, petit village situé au milieu d'une large vallée en demi-cercle, entourée de collines peu élevées et incultes; nous avons été obligés de traverser trois fois des rivières profondes d'un mètre environ et plusieurs fois de petits ruisseaux sans importance. On aperçoit tout le long de la route des ossements blanchis par la poussière de la route et la chaleur du soleil après avoir été décharnés par les vautours, les corbeaux ou les chiens; c'est triste au commencement mais on s'y fait vite, et depuis longtemps déjà je suis insensible à ce spectacle.

Je ne vous parlerai pas de nos bagages, des accessoires de toutes sortes que nous emportons avec nous; Maman vous a, je crois, écrit à ce sujet ! Je vous dirai seulement que nous avons 34 mulets pour les bagages et 6 domestiques pour notre service personnel ! Voici leurs noms: Tori Khan, Kassem Kahn, Hassein, Miza-Aga, Sedjafa, Kazm, . vous voyez que nous n'avions rien de désirer de plus.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous nous sommes mis en route de la même manière que la veille, sous un soleil brûlant montant et descendant tout le temps. La végétation se faisait de plus en plus pauvre, les habitations de plus en plus rares : on voyait dans les airs planer des vautours et des aigles, les seuls habitants de ces solitudes immenses.

La route par endroit devient très étroite et presque infranchissable aux mulets de sorte que nous sommes souvent obligés d'attendre dans ces défilés le passage interminable de longues caravanes de dromadaires venant en sens contraire. Nous sommes arrivés vers midi à Routbar où nous nous sommes arrêtés pour déjeuner; ce village entouré d'assez importantes plantations d'oliviers est situé dans le fond d'une profonde vallée sur le bord d'une large rivière aux eaux boueuses qui lui ont fait naturellement donner le nom de Sefid-Roud ( Rivière blanche ).

On nous avait installé une tente dans un champ clos planté de beaux

oliviers au feuillage touffu, dans lequel nous avions une température agréable, grâce à un petit ruisseau qui évoluait à nos pieds. Figurez-vous que c'est un Français et même un marseillais ( té mon bon ) de Marseille qui fait le commerce de l'huile d'olives du pays.

A 1 H 1/2, la tente étant repliée et les bêtes reposées, nous sommes repartis de ce lieu enchanteur véritablement, cheminant tantôt à pied, tantôt à cheval sur un chemin encore plus mauvais qu'avant, jusqu'au pont de Mendjil, où nous traversons la rivière blanche pour toujours. Jusqu'alors nous étions allés du nord au sud, à partir de là, nous commençons à marcher vers l'est puis plus loin du nord ouest - ouest au sud est - est jusqu'à Téhéran. Après avoir traversé la rivière nous allons suivre un quart d'heure au milieu d'une large vallée parallèle à l'équateur, d'une grande fertilité, remplie de grands champs de blé, puis nous arrivons à Mendjil. Comme tous les villages, Mendji est formé de maisons basses n'ayant qu'un rez de chaussée, faites toutes en terre par les habitants mêmes, d'une solidité discutable et même niable, puisque tout le long de la route on rencontre des villages entiers détruits et abandonnés à la suite d'une tempête. On comprend facilement du reste que la pluie transforme en boue ces mottes de boue desséchée.

Nous avons bien dormi dans la maison de poste (je ne parle pas de moi qui ai l'avantage de dormir toujours bien) ; le lendemain, jeudi, nous sommes repartis de Mendjil sous un soleil brûlant, avons traversé la vallée de Mendjil dans sa longueur, franchi la montagne qui la bordait, puis tourné vers l'ouest en longeant une large rivière affluent de la rivière blanche, aussi sale que celle-ci.

Vers 11 heures nous nous sommes arrêtés en pleine campagne où une tente avait été dressée pour le déjeuner; tout autour de nous s'élevaient des tentes de nomades dont les côtés sont formés d'une bande du genre de nos stores en paille ou en bois très mince de couleur blanche; le toit est formé d'une toile noire grossièrement tissée et maintenue par un ou deux poteaux. Les habitants sont d'un assez beau type, les hommes comme les femmes; celles-ci ne se couvrent pas le visage et portent généralement une robe rouge; elles ne vont pas promener le troupeau, elles restent sous les tentes pour accomplir les devoirs ordinaires à la femme en Europe. Il parait qu'ils vivent d'une façon tout à fait primitive, animés de sentiments qu'on ne retrouve que dans l'histoire sainte. Aussi quand il y a un petit enfant au berceau, toute la famille s'assied autour pour préserver le faible.

Ils ont des coutumes assez originales, comme celle de jeter les morts dans une vieille tour, et d'aller voir ensuite quel oeil les vautours auront mangé le premier, si c'est le gauche, c'est que le mort est allé au ciel; si c'est l'autre, le malheureux est alors descendu dans les enfers. Vous voyez que c'est assez curieux n'est-ce pas ? Eh bien, c'est au milieu de pareilles peuplades que nous avons voyagé pendant une huitaine de jours.

Nous avons été surpris par la pluie sous la tente et avons dû attendre la fin avant de pouvoir repartir. Une fois en route nous avons longé un petit ruisseau, de l'autre côté duquel se trouvait la neige, par conséquent à quelques mètres de nous; nos domestiques sont même allés en chercher pour rafraîchir l'eau que nous portions avec nous; tout cela se passait, je dois vous dire, sous un soleil très chaud. Nous avons encore marché pendant deux heures et demie environ, puis nous avons tourné presque à angle droit dans une autre vallée assez large, arrosée par une rivière à moitié desséchée à ce moment, sans limite à son lit, roulant sur un fond de galets. C'est là que se trouvait notre nouvelle station appelée Patchanar, assez misérable d'aspect d'ailleurs et assez pauvre à l'intérieur.

Nous y avons rencontré un employé de la Banque Impériale Persane qui appartient aux Anglais, il parle bien le français de sorte que nous avons pu causer assez longuement avec lui.

Après avoir très bien dîné, comme à l'ordinaire, nous sommes allés nous coucher; le vent a soufflé avec une violence inouïe toute la soirée au point qu'on pouvait à peine refermer une fenêtre qui s'était ouverte et devant laquelle était une énorme pierre !

Heureusement que pendant la nuit l'orage s'était calmé et que le lendemain matin à 5 heures le soleil se levait dans un ciel sans nuages. Nous ne sommes partis qu'à 6 heures 3/4 parce que les muletiers étaient en retard; mais sur la simple menace d'une bastonnade et à force de lancer des “ pédar soucté “ le général a réussi à ne pas partir plus tard.

Il faut vous dire que ces deux mots “ pédar soucté “ réunis forment le juron le plus terrible pour le persan auquel il est dit ; il signifie: fils de père qui grille aux enfers. C'est le seul juron auquel les persans sont sensibles: il est assez original pour être retenu. Ce matin là a peut-être été le plus dur pour nous. Il fallait monter tout le temps sur le flanc de montagnes de plus en plus hautes jusqu'au moment où s'est élevé un vent effrayant, auprès duquel celui de la veille était un zéphyr.

Imaginez-vous un sentier de deux mètres de largeur, semé de rochers et de trous, impraticable à cheval. D'un coté la montagne, à laquelle nous étions adossés, étendus par terre, de l'autre un précipice d'au moins mille mètres, et au fond une plaine immense bordée d'énormes montagnes de neige, et de chaînons en masse. C'eût été un panorama magnifique à contempler sans l'ouragan; celui-ci entraînait avec lui de la poussière, du gravier, de petites pierres que nous recevions sur nous avec une force inouïe. Voilà quelle était notre situation, à moi, au général et au docteur en attendant 3/4 d'heure le Redjaré qui tardait à venir. Ceslaw qui n'avait pas pu supporter le voisinage du précipice, était parti en avant à quatre pattes, en éclaireur, suivi et aidé par trois domestiques: vous voyez d'ici le tableau ?

Nous sommes enfin arrivés sur le plateau supérieur de la montagne où le vent continuait à souffler avec force; et de là, un quart d'heure nous a suffi pour gagner Khazzan ( prononcez Gowpour ) ( Kashan ). Là nous nous sommes installés dans la maison du maire de l'endroit, qui se composait de deux ou trois petites pièces sans fenêtres, de sorte qu'il fallait laisser la porte ouverte pour avoir un peu de lumière. Après y avoir déjeuné, nous nous sommes un peu reposés après quoi nous sommes repartis. C'était notre dernière promenade à cheval; la route descendait presque tout le temps et par endroit la boue n'était pas solidifiée, nos montures enfonçaient jusqu'à mi-jambe.

A un certain point nous avons aperçu la plaine, immense, nue, sans végétation, s'étendant jusqu'à l'horizon. Une heure et après nous laissions à notre droite Maizeraye, la station réputée pour ses insectes aux piqûres dangereuses, et deux kilomètres plus loin, nos voitures sont apparues à nos yeux ! Le général est entré dans le phaéton (victoria) tandis que le landau continuait son chemin pour aller chercher Papa et Maman. Une heure après nous étions tous à Abada dans le jardin d'un gendre de Sa Majesté où sept tentes avaient été dressées par les soins du général, le caravansérail s'étant trouvé occupé ce jour là. Il y avait une tente salle à manger, quatre tentes chambres à coucher, une cuisine et une ... W C. Dans chacune il y avait un tapis magnifique, des lits, des tables et tout le nécessaire, de sorte que nous avons pu parfaitement dormir jusqu'au lendemain matin. La première partie du voyage était finie.

Le lendemain, donc nous sommes partis en voiture à quatre chevaux suivis du général et du docteur en voiture à deux chevaux et nous avons voyagé ainsi pendant 3 heures au milieu d'une plaine peu cultivée sauf aux approches de Caswin où l'on cultive la vigne qui produit un vin rouge et blanc qui n'est pas mauvais du tout. Nous sommes entrés à Caswin vers 11 heures du matin par une magnifique porte persane puis nous avons traversé une grande partie de la ville en admirant au passage beaucoup de belles maisons, de jolis palais: puis nous avons débouché sur une belle et large avenue plantée de vieux arbres et terminée d'un coté par le palais du gouverneur et de l'autre par notre hôtel qui était un véritable palais, avec une salle à manger pour notre usage de 12 mètres de longueur et de 6 mètres de large et 6 mètres de haut, tout autour des chambres était une terrasse d'où l'on voyait toute la ville.

Je m'arrêterai en cet endroit si vous voulez bien en vous embrassant tous mille et mille fois et en vous priant d'embrasser pour moi mes oncles et tantes Wicia et Riri.

Mes respects à Madame Marguerite et à Mademoiselle.
Votre frère dévoué
à Koum le 19 mai 1894
HENRI GALEZOWSKI »

Lettre d'Augusta Galezowska, de Koum, route d'Ispahan, du dimanche 20 mai 1894, à Wanda, Marie, Jean:

« Mes enfants chéris,

Depuis quatre jours, nous avons quitté Téhéran, voyageant pendant 5 à 6 heures par jour en landau à six chevaux, suivis du Général et du Docteur en victoria, de plusieurs domestiques à cheval, d'une escorte composée de dix cosaques persans commandés par un aimable colonel et de 25 mulets portant les bagages, les tentes, etc... etc... !!! Vous voyez d'ici cette interminable caravane, mais je vous avoue que nous aurions de beaucoup préféré voyager comme de simples mortels, car cela nous eût fait gagner du temps. et puis, soit dit bien entre nous, à côté de ces splendeurs, il y a des choses bien dures à supporter. C'est ainsi que pour ne pas défaire tous les paquets à chaque station, on loge dans des auberges, et c'est là la plaie de la Perse. En apparence, ce n'est pas mal, mais quand vous examinez de près ces chambres et surtout les lits, vous êtes pris d'un tel dégoût, que vous préféreriez tomber de sommeil plutôt que de vous déshabiller. Avant hier, (samedi 19 mai) par exemple, dans une charmante bourgade nommée Ali Abad, on nous mène dans une sorte de petit caravansérail fort joli du dehors. Nous entrons et Henri s'aperçoit que les murs sont littéralement tapissés de moustiques ! Votre Père, que les malades assaillent à chaque halte, ne pouvait pas examiner un œil sans être piqué de tous les côtés ! Croyant bien faire, nous avons décidé de dîner dehors, et alors les cousins de pleuvoir dans les assiettes, dans les verres etc... Absolument écœurés, nous avons résolu de ne pas coucher dans cette maison, et nous avons passé la nuit, votre Père et moi, dans le landau, gardés par les cosaques ! Henri, le Général et le Docteur ont couché dehors et Ceslaw que les moustiques respectent, je vous dirai un jour pourquoi, a dormi seul dans l'hôtellerie !

Un autre point noir, c'est la cuisine. Nous avons 36 plats à chaque repas, mais il ne faut pas voir comment ils sont préparés, ni comment les verres et les assiettes sont lavés ! La malpropreté est la chose la plus pénible à supporter, mais il, faut se dire que nous ne souffrons ni de la faim, ni du froid, ni de la soif, et que bien des gens seraient heureux de partager notre sort. ces petites misères sont bonnes et salutaires, car le trop grand bien-être amollit souvent l'âme, et la rend égoïste.

Nous avons bu, le (jeudi) 17, à la santé de notre cher Jeannot. (son anniversaire) J'avoue que je n'ose même pas penser à vous tant il m'est douloureux d'être séparée de vous ! Je voudrais voyager sans trêve ni repos, mais hélas, ici le temps ne compte pas, et nous n'arriverons à Ispahan que le 29 ou le 30. Vous savez combien votre Père a été héroïque dans le petit incendie de Téhéran. Si j'avais une médaille de sauvetage je la lui aurais certainement décernée. A cause de la chaleur, nous avons voyagé pendant une partie de la nuit dernière, et c'était vraiment beau de voir défiler ces longues caravanes de chameaux, au clair de la pleine lune au milieu de cette sorte de désert.

Ici, la ville est assez jolie. il y a une mosquée à coupole dorée et de la verdure. Quant aux maisons, elles ressemblent toutes à d'énormes pâtés de sable, pareils à ceux que vous faisiez quand vous étiez petits. Cette auberge est convenable, étant tenue par M. Fischer et par sa femme, une aimable Suissesse.

Je vous embrasse des millions de fois, ainsi que la famille, et les amis.

Votre Mère dévouée XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA”
Lettre d'Henri Galezowski de Passengane (près Koum) du
(lundi) 21 mai 1894 à Wanda, Marie et Jean.
“Mon cher Jean, mes chères sœurs,

Je vous écris aujourd'hui sous une tente en pleine campagne, pour vous dire que je pense bien souvent à vous ; je pense comme vous vous seriez amusés de cette vie un peu à l'aventure dans une espèce de désert brûlant, campant dans n'importe quel lieu; il y a tant d'imprévu chaque jour que la monotonie de la route ne nous apparaît pas du tout; Wanda aurait souvent eu l'occasion d'exercer son fou rire et Jean, de taquiner Ceslaw, ce que je fais moi-même, du reste.

En ce moment, Papa et Maman dorment (c'est pendant l'après midi que je vous écris) afin de pouvoir se mettre en route vers 9 heures sans trop de fatigue.

Je vous racontais dans ma dernière lettre notre arrivée à Qazvin ; pour vous parler de notre séjour dans cette ville : arrivés vers onze heures du matin (samedi 5 mai), nous sommes restés jusqu'au lendemain matin 7 heures, (dimanche 6 mai) sans sortir de l'hôtel; La nuit nous avons été gênés dans notre sommeil par les corbeaux; il y en avait des milliers qui avaient établi leurs nids sur les arbres de l'avenue et principalement sur ceux qui avoisinaient l'hôtel. Nous n'avons pas eu l'occasion de visiter la ville qui nous était apparue très jolie à l'arrivée; toutefois le peuple n'est pas très favorable aux Européens. Vous ignorez peut-être jusqu'à quel point les mollahs (prêtres) rendent la population fanatique; aussi il nous est défendu, d'entrer dans n'importe quelle mosquée sous peine de nous faire écharper, dans les bains publics, nous sommes des infidèles et nous souillerions les musulmans qui viendraient s'y baigner, de plus les barbiers n'ont pas le droit de nous couper les cheveux ou de nous raser: ils courent le risque, si la nouvelle se répandait, de perdre du coup toute leur clientèle ! etc... etc. ...

Nous sommes donc partis de Casvan, dimanche matin (6 mai) en voiture à quatre chevaux suivis de nos gens et précédés de nos bagages.

Nous avons déjeuné dans une petite station de poste aussi malpropre et aussi sale que possible; c'est une espèce d'oasis pauvre et plantée de quelques maigres arbustes. Après déjeuner, nous sommes repartis et nous avons voyagé pendant 3 heures de suite pour arriver dans une autre station aussi sale que la précédente; nous avons eu l'avantage d'y passer la nuit sur des lits de bois; sans matelas mais malheureusement non sans petits habitants d'une propreté douteuse qui nous ont, ma foi, fort malmenés.

Le lendemain matin, qui était lundi, (7 mai ) nous sommes partis de bonne heure pour nous arrêter déjeuner dans un relais de poste dont je ne me rappelle plus le nom, ce qui vous importera peu sans doute, surtout quand vous saurez que le lieu était aussi sale que précédemment.

Le soir, nous arrivons dans un nouveau relais appelé Kicheing après avoir traversé des plaines arides, désolées et inhabitées.

Nous y avons dîné puis passé tant bien que mal la nuit. Le lendemain, matin (mardi 8 mai) de bonne heure, tandis que Papa et Maman dormaient encore, le général et le docteur partent en avant dans leur voiture pour faire préparer le déjeuner à la station suivante: quand nous nous mettons en route deux heures après, l'essieu de derrière de notre landau casse net; impossible de le réparer même provisoirement. C'était à 9 heures; à 10 heures nous envoyons un domestique prévenir le général de l'accident qui nous est arrivé.

La réponse se fait attendre jusqu'à 3 heures; pendant ce temps nous sommes à surveiller la route sous un soleil torride. A midi nous nous décidons à manger ce que nous pouvons trouver dans un lieu pareil; par hasard nous trouvons des oeufs et un petit gigot. on nous le lave dans de l'eau saumâtre de la mare aux grenouilles, on les cuit, on nous les sert. Enfin apparaît à nos yeux le véhicule sauveur, c'est un tarantas à 3 chevaux sorte de vieille berline découverte en bois avec une vieille capote: pas de ressorts ! des bancs de bois. C'est dans cette

« persatalma » que nous sommes partis; à mi-chemin de la première station, la pluie s'est mise à tomber accompagnée d'un vent intense qui a heureusement cessé assez vite. Vous dire si nous étions cahotés au milieu des pierres et des ravins immenses qui encombrent la route serait superflu après avoir parlé de la voiture. Ceslaw tremblait, se cramponnait désespérément à son banc et gémissait sans interruption.

Enfin nous sommes arrivés à 6 heures à la première station. Le général a cédé sa voiture à Papa et à Maman, et est monté avec le docteur, Ceslaw et moi dans le tarantas . A 9 heures nous arrivions pour dîner à la station; le lendemain matin (mercredi 9 mai), le landau réparé nous emportait vers Téhéran, où nous sommes arrivés à 3 heures. Le matin, avant de partir, il est arrivé à Ceslaw une histoire qui nous a fait tous bien rire. Je ne vous ai peut-être pas raconté comment cet homme d'esprit passe son temps; il se réveille le matin vers 4 heures se précipite dehors , je ne vous dirai pas pourquoi faire ( la plupart du temps la cérémonie se passe sur le tapis ou dans le lit ) après quoi il se jette la tête dans l'eau, éclaboussant tout ce qui l'entoure; 5 minutes après il est habillé, et alors il commence à marcher tout seul ( il fuit toute société ) en fredonnant le même air sur 3 notes, depuis Odessa....; il marche ainsi pendant des heures entières en fumant des cigarettes ( 100 par jour ).

Quand l'heure du départ a sonné, il se jette dans le landau et s'endort jusqu'à l'arrivée où il reprend son éternelle promenade. Vous ignorez qu'il boit, qu'il boit ! C'est effrayant ce qu'il avale d'eau, de cognac, de vins, etc... ; il demande de l'eau toute la journée. Or, le matin du jour où nous sommes arrivés à Téhéran, il demande à boire, on lui apporte un verre d'eau fraîche; il la boit et commence à exécuter une danse infernale, titubant, se butant à la voiture, aux arbres, aux gens; il accompagne cet exercice de crachements à jet continu, de lamentations et de jurons russes (il parle russe quand sa colère est au maximum). Enfin nous réussissons à le calmer et nous apprenons qu'il avait avalé un petit insecte qui était tombé dans l'eau ! La scène valait bien un portrait.

Nous sommes donc arrivés à Téhéran (le samedi 9 mai) par une magnifique porte persane en faïence de couleur avec des dessins de tout genre; la ville est entourée de fortifications à l'instar de Paris, mais sans herbe, nues absolument. Les voitures nous ont menés jusqu'au parc de S.A.I. Zellé-Soltan, où nous avons été reçus par son fils S.A.I. Djelaled- Doulet qui nous a fait les honneurs du pavillon fixé comme lieu de notre résidence.

Nous avons pris le thé avec S.A. qui nous a quittés au moment du dîner; à 9 heures nous nous couchions tous pour nous reposer du voyage et surtout pour paraître plus frais au palais de S.M. Nassr-ed-Din qui nous avait fait dire par son gendre “ Sourcil de Sa Majesté “qu'elle nous recevrait le lendemain à 10 heures. (jeudi 10 mai)

L'impression qu'on éprouve en pénétrant dans la capitale est de l'étonnement; on s'aperçoit qu'on est dans une ville artificielle construite et existant contrairement aux lois générales qui président à la formation et à l'expansion d'une ville et surtout d'une capitale. Tout autour de la ville, à partir des fortifications s'étend le désert d'un coté, la montagne de neige de l'autre; on aperçoit le pic du Doùavend ( Demavend - 5.601 m) qui a 20.000 pieds de hauteur environ, en forme de cône régulier, toujours couvert de glace et de neige, pas un arbre, pas un ruisseau; sur le penchant des montagnes cependant s'élève la campagne de Téhéran, c'est une série de jardins étagés sur la montagne où l'air est frais en été; tout Téhéran s'y transporte à cette époque.

L'intérieur de la ville est fatigant à voir de la rue, splendide à voir dans les maisons et les palais; presque toutes les rues ( dans les quartiers riches surtout ) sont bordées de hauts murs en terre de couleur uniformément beige, que surplombent des arbres gigantesques au feuillage épais. De temps en temps au ras du sol, sont percées de petites portes basses aux bois mal joints , aux montants disloqués, à l'apparence misérable suivies de corridors et de couloirs humides et sombres.

Ouvrez une de ces portes, longez ces corridors et ces couloirs et vous parviendrez à l'endroit le plus enchanteur qu'on puisse rêver. Vous traversez d'abord une ou deux cours d'entrée dont l'atmosphère est tempérée par un bassin d'eau courante puis vous trouverez un jardin magnifique aux allées arrosées par des ruisseaux d'eau limpide comme le cristal coulant dans un lit de marbre ou d'onyx, cachées aux rayons du soleil et parfumées par des rosiers aux mille fleurs odoriférantes, par des jasmins, des acacias et des genêts. Ce que le commun des mortels peut voir, ce que je viens de vous décrire, c'est la cour extérieure; la cour intérieure est réservée au harem, aux femmes, et on ne peut y pénétrer.

Le lendemain matin, donc de notre arrivée, à 10 heures, nous descendions de voiture à la porte du palais de Sa Majesté, suivis du Général Mirza-Ahmed Khan et du docteur Amanollah Khan; nous avons d'abord rencontré son A. I. Djelaled Doulet qui nous attendait avec le docteur Tholozan ( Il n'y avait présent de nous 4 que Papa et moi; bien, entendu ); nous avons pénétré dans une cour d'entrée où la garde nous a présenté les armes et où 8 domestiques en livrée rouge se sont placés devant nous pour nous introduire .

Puis nous avons longé un corridor qui traverse un bâtiment de logements de serviteurs et nous avons débouché dans un parc immense

planté d'arbres énormes et sillonné d'allées arrosées par des ruisseaux courant au milieu. Un grand bassin alimenté par d'innombrables fontaines s'est présenté à nos yeux. l'eau déborde sur tous les bords, (ce qui est très joli à voir) et se continue en large ruisseau se déversant de la même manière; tout autour, des valets en plâtre de couleur tiennent des torches à la main, qu'on allume le soir, ce qui doit être d'un très bel effet. Nous arrivons au palais même de S.M. construit sans beaucoup de goût, en plâtre sculpté bleu avec des dessins blancs, à un grand étage très long de façade, voilà quel en est l'extérieur; l'entrée est formée par 4 colonnes qui supportent un balcon, et qui sont reliées entre elles par une grille dorée; l'escalier se divise en deux parties qui aboutissent au même palier. De chaque coté des marches des lampes à pétrole à pied entassées les unes à coté des autres.

Une fois sur le palier, on tourne à gauche pour entrer dans le musée; celui-ci est formé par une longue galerie voûtée; les murs sont bleus avec dessins blancs.

Tout autour il y a des vitrines avec des porcelaines, des bibelots sans valeur à coté d'objets d'un prix énorme; nous marchons au milieu d'une rangée de fauteuils en or massif au bout desquels se trouve le trône incrusté de pierres précieuses; malheureusement les bijoux de S.M. avaient été rentrés dans un souterrain coffre-fort à cause du départ très prochain de S.M.

Nous sommes arrivés au bout du Musée; S. M. était assise sur une chaise et nous attendait; le Shah de Perse est un homme de taille moyenne, au teint un peu brun, aux cheveux noirs ( ? ); il porte une moustache, a le nez allongé, le front ridé et les yeux presque noirs; sa physionomie est sévère et digne, sa voix dure et un peu saccadée, sa démarche régulière mais lente. Nous nous sommes approchés tout près de lui; après les compliments d'usage il a demandé des nouvelles de notre voyage, et a eu la bonté de m'adresser la parole, me demandant mon âge, le nombre de mes frères et sœurs, la carrière à laquelle je me destinais. Puis, me regardant longuement sans parler, il réfléchit et a dit « traits Napoléon, profil, front large ». C'est une coïncidence assez bizarre et un honneur pour moi, n'est-ce pas ?

Papa a ensuite examiné ses yeux, choisi des lunettes, puis nous sommes allés avec lui voir son petit favori Azis Sultan ( cher au roi ) qui est plus petit que Marie malgré 22 ans.

Après cela, Papa a quitté S.M. pour entrer dans le Harem Impérial, je l'ai laissé à l'entrée et l'ai attendu dans le jardin, en compagnie de S. A. I. Djebel Douleb, et du Général.

Je dois dire que dans cette réception je n'ai vu de beau que la parure de S.M. J'ai vu de près le fameux diamant Kouh-in-hoor (montagne de lumière) au milieu de la poitrine de S.M.; il brille avec beaucoup d'éclat mais un tantinet jaune; tout autour de magnifiques diamants et deux énormes émeraudes l'accompagnent.

A midi et demi, nous sommes rentrés déjeuner au Parc, dans l'après midi nous avons reçu la visite du Docteur Schneider qui nous a invités au nom du ministre de France, Mr de Balloy, à dîner à la légation; puis nous sommes allés, Papa, Ceslaw, le général et le docteur rendre visite au Sadrazan ( Grand Vizir ) qui habite un magnifique Palais tout neuf, meublé sur le modèle des plus beaux salons de Paris, et sans aucun doute le plus joli et le plus coquet de Téhéran. Son Excellence a été on ne peut plus charmant et aimable, ce n'est pas un Persan, c'est un Parisien sous tous les rapports, excepté .... qu'il ne dit pas un mot de français; les salons sont littéralement tapissés de photographies de Paris, ce qui m'a fait un grand plaisir en les regardant, je me suis cru un instant transporté au cœur de cette patrie si vaillante et si chère, qui est ma patrie pour laquelle mon absence m'apprend mon amour et dont je serai toujours heureux et fier de défendre le sacré drapeau ! J'ai vu aussi, dans un coin (cadeau sans doute de quelque ambassadeur allemand) un casque pointu reposant sur un socle d'argent, et autour duquel étaient gravées les défaites de notre héroïque petite armée, victoires inoubliées de nos lâches ennemis; le lendemain, soit hasard soit plutôt savoir vivre du Grand Vizir, le casque pointu avait disparu ! Le lendemain matin, nous allions déjeuner chez le Grand Vizir qui nous a fait faire notre photographie ; avant d'y aller, Papa était allé, seul cette fois, soigner les yeux de S. Majesté Impériale.

Après avoir pris congé de S. Excellence, nous sommes allés rendre visite à notre hôte le Prince Djeladed Doulet dans le palais de Son Père, S.A.I. le Grand Prince Zellé Sultan. Maman est allée voir la sœur et la femme de S. A., et le soir nous allions tous dîner à la légation de France; nous avons passé une excellente soirée en compagnie du Cte et de la Ctesse d'Arland, du Dr Schneider, du Gal et du Docteur. A 11 heures nous nous retirions chez nous fatigués de cette journée passée en grande cérémonie.

Le lendemain matin, les Princesses que Maman avait visitées la veille sont venues lui rendre sa visite; elles lui ont donné un gros diamant monté en bague qui fera, je crois, quelque effet à Paris et une broche en perles de fabrication européenne; c'est une très aimable et très agréable habitude. Ce jour de vendredi (11 mai) est le jour de fête des musulmans, aussi toutes les boutiques du bazar étaient-elles fermées.

La journée s'est passée sans incident et le soir, nous rendant à l'invitation du docteur Tholozan, nous sommes allés dîner chez lui; là, nous avons fait connaissance d'une Madame Nicolas avec sa fille, très pédante et peu sympathique d'ailleurs, et du général Lemaire qui a dû depuis vous remettre une lettre à son arrivée à Paris. Nous dînions en compagnie du Prince Djelaled Doulet et du docteur Schneider.

La soirée a été très gaie et nous avons eu le plaisir d'entendre de la bonne musique; vous ne serez pas étonnés quand vous saurez que le Gal Lemaire est chef des musiciens du Shah.

Nous avons eu ce jour là la visite du docteur Ali de plaisante mémoire qui venait seulement de se lever d'une longue maladie conséquence d'une tentative d'assassinat commise sur son estimable personne.

Le lendemain qui était samedi, (12 mai) nous sommes allés déjeuner dans la propriété de S.A. Djelal-ed-Doulet , du nom de son maître ; nous y étions dès 9 heures du matin, et nous y sommes restés jusqu'à 5 heures du soir. Là son altesse a bien voulu me faire cadeau d'une montre en or à répétition avec chaîne. le soir nous avons dîné tranquillement chez nous et nous nous sommes couchés.

Dimanche 13 Nous sommes allés le matin de la veille faire à sa majesté notre visite d'adieu; dans la cour du palais un photographe est venu faire notre photographie. Elle a ordonné que de Téhéran à Ispahan nous soyons accompagnés d'un détachement de cosaques... persans.

Le 13 au matin, j'ai fait atteler un cheval et je suis allé voir le docteur Ali. J'ai pour cela traversé le Bazar de Téhéran qui est immense; c'est toute une ville qui existe là ; comme je vous l'ai déjà écrit, les bazars persans sont une suite de rues interminables, cachées aux rayons du soleil par un épais toit en maçonnerie percé d'ouvertures de distance en distance; il y fait relativement assez frais. C'est là que se trouve tout le commerce de la ville. je suis arrivé après avoir voyagé pendant une demi-heure environ devant une sale petite porte; on m'a dit que c'était la demeure du Dr Ali; j'ai pénétré dans une suite de couloirs sombres et enfin dans un joli jardin planté de roses et parcouru dans tous les sens par un frais ruisseau; j'ai attendu une heure le brave docteur qui m'a introduit dans sa maison; je lui ai pris sa photographie. Après déjeuner Sa Majesté nous a invités à nous rendre dans un de ses jardins hors de la ville dans lequel se trouve sa statue équestre exécutée par un Persan. Le jardin se compose principalement d'une allée de platanes, au milieu de laquelle coule un ruisseau alimenté par des fontaines jaillissant de 5 mètres en 5 mètres ; au bout de l'allée se trouve un grand bassin avec des fontaines sortant de tous côtés de l'eau ; au milieu du bassin est un petit îlot sur lequel se trouve la fameuse statue.

A peu près au milieu de l'allée, à droite et à gauche se trouve une maisonnette en porcelaine, composée d'une seule chambre formant wagon ! C'est horrible comme tout le monde s'en émerveillait, nous avons dû dire comme les autres.

Il y a aussi une ancienne tour avec une chambre à chaque étage, chacune de ces chambres est couverte de glaces de genre tout à fait persan; ce sont des espèces de sculpture en glaces; c'est d'un très bel effet.

Le jour suivant, lundi 14, s'est passé tranquillement, nous avons reçu l'invitation du Prince pour retourner passer le reste de notre séjour à Téhéran dans sa propriété de Djalalié.

Nous y avons passé deux jours sans rien faire; le soir de notre arrivée au jardin, a été assez mouvementé: d'abord après avoir dîné, Papa et Maman, rentrant dans leur chambre ont eu un commencement d'incendie; heureusement qu'il a été vite éteint ; l'émotion n'en a pas été moins grande. Pendant ce temps, une chose bien plus grave se passait....; je voyais Ceslaw assez agité et cherchant à rentrer dans sa chambre sans être vu ; je m'approche ; il avait rempli ses poches de bibelots en argent travaillé d'un assez grand prix. Heureusement que je m'en suis aperçu; je le surveille sans qu'il s'en doute; il recommence le même manège, cette fois je n'y tiens plus et j'avertis tout le monde. Il ne s'en émeut pas; un quart d'heure après, je dormais, un domestique me réveille, je sors.... Que vois-je ? Ceslaw se promenant tout nu.

dans le jardin; il me dit qu'il cherche son sac pour boire de l'eau avec. Je l'ai rentré chez lui en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire malgré ses larmes, ses rires et ses supplications.

Le surlendemain matin nous nous mettions en route pour Ispahan, accompagnés de notre escorte.

Au revoir, mon cher Jean, mes chères sœurs, je vous embrasse mille et mille fois en vous remerciant pour vos lettres (du 3 mai et en vous priant d'embrasser pour moi toute le famille, Elisa.

Votre frère

HENRI GALEZOWSKI »

Brouillon de lettre du Docteur Galezowski du jeudi 24 mai 1894 au Prince Zellé Soltan, en réponse à sa lettre reçue à Fim :

« Altesse Impériale,

Je ne saurais dire à Votre Altesse combien vive a été ma joie en recevant ici, tout à l'heure, les lettres qui m'ont été remises de Sa part.

La lecture de ces lettres, toutes remplies du bienveillant intérêt que Votre Majesté daigne prendre à ma santé et à celle de ma femme, a un peu calmé la fièvre d'impatience qui m'agite depuis notre arrivée en Perse, et qui m'a fait si souvent désirer de voyager sans trêve ni repos, pour arriver plus tôt auprès de Votre Altesse Impériale.

Grâce à Dieu et aux soins constants des dévoués organisateurs de notre voyage, M. le Général Mirza Achmad Khan et mon très distingué confrère, M. le Dr Ammanola Khan, nous touchons au but, et ce sera un beau jour pour moi que celui où il me sera permis de déposer aux pieds de Votre Altesse l'expression de toute ma reconnaissance pour les bienfaits sans nombre, pour les honneurs exceptionnels dont Elle a daigné nous combler et qu'Il me permette, en guérissant complètement et pour toujours Votre Altesse Sérénissime, de Lui prouver l'immense gratitude dont mon cœur est rempli pour Elle.

Le Docteur Ammanla Khan vient d'avoir la complaisance de me traduire le document dans lequel Votre Altesse m'a fait décrire l'état de Sa santé depuis Son enfance. Cette lecture m'a fort intéressé et m'a permis de me faire une idée exacte de la constitution de Votre Altesse, ce qui est très important pour le diagnostic que j'aurai à formuler après examen de Ses yeux.

Puisque Votre Altesse Impériale pousse la bonté jusqu'à me laisser le choix de notre habitation à Ispahan, je me permets d'accepter l'invitation que Son Excellence le Prince Saréme ed Doulet, m'a fait l'honneur de m'adresser, car outre que ce sera, pour nous, une faveur toute spéciale, j'aurai, ainsi, l'avantage de demeurer près de Votre Altesse, et de pouvoir La visiter aussi souvent qu'Elle daignera m'y autoriser.

En attendant le bonheur de m'approcher de Votre Altesse Sérénissime, je La prie d'agréer l'hommage de toute ma vénération, et du plus respectueux dévouement avec lequel je suis

de Votre Altesse Impériale,

le très obéissant serviteur. »

Brouillon de lettre non datée du Docteur Galezowski au Prince Sarésé ed Doula:

« Excellence,

Son Altesse Sérénissime Zellé Soltan, me fait l'honneur de m'informer que Votre Excellence daigne nous offrir l'hospitalité dans l'un de ses Palais.

Nous acceptons de grand cœur, ma famille et moi cette offre si flatteuse, et tout en demandant pardon à son Excellence du dérangement que nous allons lui causer, nous la prions d'agréer l'expression de notre gratitude, et de notre très haute considération.

XAVIER GALEZOWSKI »

Ispahan (29 mai – 15 juin 1894)

H. G. Ispahan le 29 mai:

Honneur arrivée; pavots, opium ; puits; traversé bazar, types; travail;

Grande place ; avenue du 4 janvier; Palais Hachte bechets ( ?)

Visite S.A.I. Zellé Soltan; détails ; docteur Hussein ;

Promenades: haft hash ? Ainely ? Kanel ; Cimetière ; ponts ; minarets; habitudes; remarques; observations; coutumes.

Lettre d'Augusta Galezowska d'Ispahan du samedi 2 juin 1894 à Wanda, Marie et Jean :

« Mes enfants chéris, mes bien-aimés,

Enfin nous respirons ! Votre dépêche, en réponse au deuxième télégramme que nous vous avions expédié hier, nous a rendus bienheureux ! Ce long silence de quinze ou plutôt, de vingt jours, avait lourdement pesé sur nos cœurs.

Nous n'avons pas encore reçu la dépêche qui aurait dû précéder celle d'aujourd'hui. Sans doute elle aura été expédiée par le télégraphe Persan, qui met beaucoup plus de temps que l'anglais.

C'est le jeune Churchill, frère du consul et employé ici à la Banque Impériale, qui m'a dit de vous conseiller de télégraphier via Srido c'est à dire par l'Indian Company. En effet le moyen est des plus rapides, et tandis que notre télégramme était expédié hier vers 4 heures de l'après- midi, le vôtre arrivait ici à 2 h 48 du matin.

Tant que j'étais privée de vos nouvelles, j'ai été incapable de m'adonner à quoi que ce soit.

Aujourd'hui, le courage m'est revenu, et je m'empresse de vous envoyer ces quelques mots d'autant plus que le courrier part ce soir. Henri vous a écrit aussi, et vous aura décrit notre voyage de Téhéran à Ispahan. Moi, j'en suis incapable, car je traverse ce pays comme dans un rêve, n'ayant pour horizon que vous, ne pensant qu'au moment délicieux où je vous reverrai.

Bien que nous fussions en landau, ce voyage de douze jours nous a sensiblement fatigués. Si j'ai pu me reposer en arrivant, il n'en a pas été de même de votre cher Père.

Dès le jour de notre arrivée, on nous a présentés à S.A.I. qui est tout ce qu'il y a de plus aimable au monde. En voyant votre Père, il n'a pas pu s'empêcher de l'embrasser, en le remerciant avec effusion, d'être venu. Ces deux hommes, aussi vifs, aussi impatients l'un que l'autre, ont décidé que l'examen médical aurait lieu sur le champ.

A leur mutuelle satisfaction, Xavier n'a absolument rien trouvé de sérieux dans l'état des yeux du Prince. Nous en sommes tous heureux, car cela nous permettra de partir dans une dizaine de jours. Nous espérons bien être de retour à Paris vers le 15 juillet, afin de pouvoir être là lorsque Jean passera son baccalauréat. Quant à Henri, il ne pourra se présenter qu'en novembre. Pour le moment, il est l'enfant gâté de tout le monde et il a su se faire aimer des Persans, en étudiant leur langue, et en s'habituant à leur cuisine, et à leur manière de dormir qui consiste à se coucher par terre tout habillé.

Ce matin nous avons reçu, à notre grande joie, un paquet de lettres: deux de Wanda, une de Marie, une de la même pour Henri, trois de l'Oncle et de la Tante Joseph (dont une adressée encore à Constantinople) une de Malirskissiez, et une de Maheux plus un paquet de journaux de Varsovie expédiés par Joseph. A ces dernières, votre Père se propose de répondre lui-même, s'il en trouve le temps.

Je suis enchantée, mes chers enfants, que vous appreniez sous la haute direction de votre excellent Oncle, à tenir les comptes de la maison, et j'espère qu'à mon retour, vous ne perdrez pas une aussi bonne habitude. Cela soulagera fortement votre Mère, qui se sent vieillir de jour en jour et qui ne pourra plus s'occuper comme autrefois. C'est à peine si vous me reconnaîtrez à notre retour; j'aurai certainement les cheveux tout blancs, et la figure sévère !!! Mais cela m'est bien égal, et je n'aspire qu'à vous rejoindre le plus tôt possible. Nous tâcherons d'obtenir que S.A. nous laisse voyager en simples bourgeois, afin d'aller plus vite. Comment voyager rapidement, en effet, avec une caravane qui comporte 59 personnes, 46 mulets, et 38 chevaux !!

Je crois que nous retournerons par Batoum et Constantinople car c'est le chemin le plus court.

Mais nous serons obligés de nous arrêter trois ou quatre jours à Téhéran. S. M. le schah (qui a promu votre Père au grade de Grand Officier de 1 ère classe) désirant s'entretenir avec lui au sujet de la maladie de son fils.

D'Ispahan, je ne puis rien vous dire encore, car depuis quatre jours, en dehors de notre visite au Prince, dont le Palais est à deux pas, je n'ai pas bougé du délicieux petit Palais que le Docteur Hussein, un vrai Parisien, a fait aménager à l'Européenne en quelques jours. Le jardin qui l'entoure, plein de roses, de lys et de jasmins, est ravissant, et si nous étions tous trois réunis nous ne serions pas pressés de nous en aller.

Aujourd'hui je serai obligée de sortir, la sœur de S.A., ayant exprimé le désir de me connaître. C'est une petite corvée mais qui nous rapportera sans doute, un joli cadeau.

Je vous quitte donc à regret, mes chéris. remerciez tendrement vos Oncles, vos Tantes, Wicia, M. Marguerite, ma chère Margot, et Mademoiselle, ainsi que les amis de l'affection qu'ils vous témoignent, et du soin qu'ils prennent de vous. Remerciez aussi Elisa et priez-la d'offrir nos meilleurs souvenirs aux familles...., Mahot et Marguerite. A l'heure qu'il est, la mignonne Melle Lalatte doit être complètement remise de sa rougeole. Recevez mes enfants adorés, nos plus affectueux baisers, et distribuez-en une bonne part à toute la famille. Votre Père pourrait faire ici de nombreuses et fort lucratives opérations mais il préfère y renoncer afin de ne pas rester trop longtemps loin de vous. Votre Mère et votre Père, qui vous bénissent et vous embrassent encore longuement.

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKI

P.S. Bien des choses aux amis, bien bonjour à Thérèse et à toute la maisonnée. »

Lettre d'Augusta Galezowska d'Ispahan du mardi 5 juin 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Mes enfants bien aimés,

Ce n'est qu'aujourd'hui que nous commençons, votre Père et moi, à nous sentir reposés. Pensez donc ! Douze jours de voyage et de cahots continuels ! Douze nuits presque sans sommeil, car nous tenions à partir le matin entre 5 et 6 heures, et puis les moustiques nous empêchaient de dormir les trois quarts du temps. Henri, qui a un sang jeune et probablement très sucré, est la victime préférée de ces terribles insectes. Ici, nous avons, comme dit votre chère Margot, une moustiquaire, mais nous ne l'employons pas, préférant avoir le plus d'air possible. La cuisine, bien que parfaitement soignée, ne nous convient guère. Cependant, j'ai obtenu qu'on fasse à votre Père la fameuse soupe américaine, et cela lui tient lieu du reste. L'intendant du Prince ressemble tout à fait à notre pauvre Martin: il est un peu médecin, chirurgien, dentiste et ... cuisinier !!

Le temps, qui passe si rapidement à Paris, nous parait extrêmement long ici. Pour couper la journée, on est obligé de faire une sieste d'une ou de plusieurs heures ! Du reste, après le déjeuner, tout le monde, maîtres et domestiques, dort ! Comment d'ailleurs, ne s'assoupirait-on pas dans un pays entouré d'interminables champs de pavots (opium) et de safran (laudanum).

Votre Père, que le voyage a pas mal fatigué, renonce à faire ici, des opérations. Il se consacre entièrement au Prince, auprès duquel il passe toutes les matinées, et qui lui en est très reconnaissant.

En somme, ce voyage, que nous avions, dans les commencements et à maintes reprises, regretté d'avoir entrepris, aura été un triomphe pour votre cher Père, l'apothéose de sa carrière, et la juste récompense de ses longs travaux.

Soit dit entre nous, le jeune oculiste anglais qui soignait le Prince depuis six semaines, n'avait rien compris à sa maladie Au premier examen, votre Père a découvert le siège du mal, et y a aussitôt porté remède. Depuis ce moment, le Prince a voué une réelle affection à votre Père, et Sa Majesté lui a déjà adressé deux dépêches pour lui exprimer toute Sa satisfaction.

Maintenant, il ne nous reste plus qu'à partir, et nous comptons nous mettre en route le 15. Nous tâcherons de nous dépêcher le plus possible, et nous passerons par Constantinople pour aller le plus vite. Malgré cela, nous ne serons pas à Paris avant le 15 juillet.

A Batoum, nous confierons ce malheureux Ceslaw, qu'on n'aurait jamais dû nous laisser emmener, à Maleskiewicz, qui se chargera de l'embarquer pour Odessa.

Nous sommes heureux des bonnes nouvelles que vous nous donnez de vos Oncles, Tantes, cousins et cousines. Les Alfred iront probablement passer le mois de juillet à Trouville, mais, vous, vous resterez à Paris, mes chères filles afin de nous remplacer auprès de votre frère Jean et de le soutenir au moment de ses examens. Comme nous serions contents d'être là pour son baccalauréat. J'espère, mes chers enfants, que vous donnez de nos nouvelles à nos amis. Je voudrais que vous alliez vous informer de l'état de santé de ma pauvre amie Mme Le Pileur. Vous pourriez aller aussi, un jour, chez Me Compbelle-Clarke, chez Walouska et Foucher, qu'il m'a été impossible d'aller saluer avant mon départ.

J'ai fait, ici, la connaissance de trois dames Européennes: Mme Collions, la femme, toute jeune (elle fait ici, son voyage de noces !) et très aimable, de l'oculiste anglais, une autre Anglaise, qui nous a servi d'interprète auprès de la sœur du Prince, et une Marseillaise, Mme Galloy, dont le mari s'adonne à toutes sortes de commerces. Malheureusement, ces dames, habitent Zulsa, petit village haut perché et inaccessible aux mauvaises jambes, où se nichent les Européens, à cause de la proximité du temple évangélique et de la chapelle vouée au culte Catholique Arménien. Je ne pourrai donc pas aller les voir, et ce qui me désole le plus, c'est que je n'aurai pas la joie d'assister à la Sainte Messe que l'on dira pour nous le (dimanche) 10.

Mais il est de mon devoir d'éviter toute fatigue, afin de bien supporter le reste du voyage.

Ce pays est précieux pour les demoiselles à marier. Dès qu'il en arrive une, elle est aussitôt casée, car il y a beaucoup d'employés, au télégraphe et à la banque, qui, ne pouvant épouser une musulmane, sont enchantés de s'unir à des européennes, même sans fortune. Avis à Melle M., qui en plus d'un bon mari, trouverait ici à donner des leçons de piano à des conditions exceptionnelles.

Au revoir mes enfants chéris. que Dieu vous bénisse; recevez les baisers les plus tendres de vos Parents et de votre frère et embrassez pour nous, toute la famille y compris Margot, sans oublier de saluer tous nos amis.

Vos parents qui vous adorent

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA. »

Lettre d'Henri Galezowski d'Ispahan du vendredi 8 juin à Jean :

« Mon cher Jean,

Je reçois aujourd'hui même par le courrier d'Europe une lettre de toi; elle m'a fait grand plaisir, d'autant plus que c'est la première que je reçois de ta main, je te remercie pour les détails que tu me donnes sur les évènements les plus récents de France, car ici les journaux arrivent avec tant d'irrégularité qu'il est littéralement impossible de suivre la marche des choses. Tu m'apprends que notre petit compagnon Tifi est mort et cela ne m'a pas beaucoup étonné; il est probable qu'il n'a pas pu vivre loin de moi. Crois-tu que nous puissions meubler notre salle d'études à la persane ? Quant à moi, je ne le crois pas, car il faudrait alors enlever les tables, les chaises, les bibliothèques; ici, tu l'ignores peut-être, tout le monde s'assied par terre depuis Sa Majesté jusqu'au mendiant; de plus, chacun écrit ayant sa main pour pupitre et le parquet pour table. Si tu veux essayer de les imiter, mets toi à genoux puis laisse toi choir en arrière , le poids de ton corps portant sur tes mollets et tes pieds et tu seras dans la posture que peuvent garder pendant des heures les gens d'ici. Pour continuer l'ameublement à la persane, il faudrait supprimer la salle à manger.

Je ne t'ai peut-être pas parlé des repas persans: eh bien figure-toi une demi-douzaine de personnes assises en rond de la manière dont je t'ai parlé; au milieu d'eux est une toile cirée contenant tous les plats qui composent le repas. On ne change pas les assiettes ni les couverts, ni les verres par la seule raison qu'il n'y a ni verres, ni couverts, ni assiettes.

On plonge (avec les mains plus ou moins propres) dans un plat de viande avec sauce ; on en ressort une belle cuisse de poulet dégouttant sur la nappe, on replonge la dite cuisse dans un énorme plat de riz immaculé (avant l'opération) on retire et on mange ; Tous cueillent à la fois dans le même plat et engloutissent consciencieusement. Quand un plat est net (et je vous assure qu'à la fin du repas il ne manque pas de planètes, car il est minuit environ) on passe au suivant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à manger. Alors on se passe de bouche en bouche une cuvette en cuivre pleine d'eau, puis on se lave les mains dans une aiguière (on profite de l'occasion pour se rincer la bouche, se laver les dents... et les mains dans la même eau. Le repas est alors fini, tu peux essayer, comme j'ai fait moi même du reste et tu m'en diras des nouvelles

Si tu veux continuer l'installation persane, tu feras bien de faire disparaître les lits qui ne sont connus ici que des grands seigneurs; le commun des mortels couche par terre sans se déshabiller ( !) sous une couverture, la tête appuyée sur un moelleux traversin.

Cela choquera peut-être quelqu'un à tes cotés d'apprendre qu'on se met.... à la couverture tout habillé, je m'empresse de te dire qu'aussitôt réveillé, le Persan a l'habitude de courir à son hammam pour se nettoyer et changer d'habillement.

Le hammam est composé d'une première salle assez fraîche où l'on se déshabille; on se noue autour du corps une étoffe quelconque et on passe dans la seconde salle qui est remplie de vapeur au degré voulu; au milieu est un bassin plein d'eau; tout autour, on s'assied en pleine vapeur et on reçoit force douches à n'importe quelle température, administrées par un vigoureux baigneur, au moyen d'un immense pot à eau. Essaie d'établir un bain persan dans l'appartement ; quant à moi j'ai déjà subi l'opération du bain, et je m'en suis bien trouvé.

Veux-tu maintenant que je te raconte comment s'est effectué notre voyage de Téhéran ici ?

Nous sommes partis de Téhéran le mercredi 16 mai au matin suivis de nos dix cosaques et de leur colonel, épatant les populations, qui nous rencontraient, en voiture à 6 chevaux , suivis du général et du docteur en phaéton à deux chevaux . Il faisait très chaud, et la route quoique excellente en comparaison de celle que nous avions déjà parcourue (c'est la fameuse chaussée construite par les Anglais; elle va de Téhéran à Ghoum ) était couverte d'une poussière blanche qui pénétrait partout.

Nous avons contourné la ville sainte de Abdul Azim qui est un lieu de pèlerinage célèbre. Un chemin de fer y conduit les pèlerins de Téhéran. C'est une grande innovation pour le pays, qui, je l'espère, aura une suite. Seulement au moment de l'inauguration de la ligne, les mollahs ont soulevé, parait-il, le peuple contre cette machine, oeuvre impie, sortie sans doute des forges de l'enfer ! La bastonnade a eu raison de cette rébellion et maintenant le service se fait régulièrement.

Nous avons déjeuné dans un premier relais de poste appelé Kariek. Pour toute nourriture nous avons eu une omelette, des oeufs, du pain et du fromage; ce repas fait, en plein air a été lentement digéré; et nous nous sommes remis en route vers 2 heures pour arriver à Hassenabad où nous avons passé la nuit. Il n'y a rien eu à noter ce soir là, sauf que nous avons rencontré un derviche; c'est un homme qui s'est retiré du monde, qui a tout oublié de son enfance, de ses parents et qui va visiter les villes saintes, une belle hache sur l'épaule et un vase en forme de sabot au bandoulière: en deux mots c'est un mendiant; seulement c'est un fumeur de haschich (chanvre). On fume ici beaucoup l'opium et le chanvre. seulement l'opium a un effet lent, agréable, qui rend faible maladif; tandis que le haschich a des effets rapides et toniques; on les met dans le kalian et on fume. A un moment donné, on s'arrête épuisé, on tombe ivre, ou bien on s'acharne à un travail futile pendant des heures. D'autre fois on a des hallucinations etc...

Donc nous avons rencontré ce derviche. Pendant la nuit, il s'est mis à chanter des vers avec tant de bruit qu'on a été obligé de le faire taire.

Jeudi 17 (mai) nous sommes repartis à 6 heures, ayant devant nous un paysage montagneux mais très monotone, sans la moindre source, sans la moindre pousse en vue. Nous avons déjeuné dans un autre relais et la journée se serait passée comme la veille avec aussi peu de distraction, si la pluie (où faut-il en être réduit pour trouver une distraction à voir la pluie tomber ! désastre) ne s'était mise à tomber, de plus un vent impétueux nous a accompagnés jusqu'à la station.

Nous sommes arrivés là dans une très jolie bâtisse flanquée de tours, agrémentée d'un grand bassin, bref, quelque chose de très agréable pour nous, mais aussitôt entrés dans nos chambres, nous en sommes sortis en poussant des cris de terreur et en nous grattant les mains et le visage; les murs et les plafonds des chambres étaient absolument noirs de cousins. On a décidé que Papa et Maman coucheraient en voiture, entourés de cosaques ; quant à moi, après avoir dîné avec tout le monde en plus, j'ai fait installer mon lit sous le baldaquin du ciel et j'ai ronflé sérieusement jusqu'à 4 heures du matin.

Le lendemain (vendredi) 18 (mai) nous sommes repartis, longeant pendant deux heures un énorme lac causé par le débordement de plusieurs rivières, (lac salé s'il vous plait) et nous sommes arrivés dans l'après-midi. Là, le général et 3 domestiques ont été pris de coliques très fortes qui ont pu faire croire un moment au choléra; heureusement que ce n'était qu'une forte indigestion. Je suis allé me promener sur les montagnes pour avoir une belle vue et voir le coucher du soleil.

J'ai, pour changer, ce soir là très bien dormi et Papa et Maman aussi; seulement vers 8 heures il a fallu partir pour Khoui (Ghoum). où nous sommes arrivés par le clair de lune à 11 heures. Nous nous sommes installés à la station de la Cie anglaise et nous avons dormi jusqu'au matin.

A notre réveil, nous avons reçu la visite du docteur Malmond, ancien élève de Papa (le lilliputien mammouth) qui a si fort contribué au succès d'une de nos soirées en entonnant son hymne national avec un accompagnement de piano.

Nous avons fait la connaissance du directeur de la compagnie, Mr Fischer et de sa femme.

Nous n'avons pas ce jour là visité Ghoum. C'est une très vieille ville, la première ville sainte de Perse. Sa mosquée principale a la coupole dorée ce qui est très beau au soleil; seulement, la population y est particulièrement hostile à la civilisation, à cause de l'affluence et de l'influence des mollahs.

De Ghoum, après avoir traversé un interminable bazar nous sommes allés à Sai-Sen où nous avons couché; de Sai-Sen à Passengore, d'où est datée ma précédente lettre. Le soir en partant de cette station, la tente de Papa et Maman s'est abattue sur eux au moment du départ, à cause d'un vent subitement élevé, sans leur faire, heureusement, aucun mal. Nous avons encore voyagé la nuit et sommes arrivés à Kachan vers 11 heures et demie dans le caravansérail. Comme l'endroit était très mal abrité et que d'autre part l'affluence considérable de scorpions pouvait amener un accident, Papa et Maman ont couché en voiture et nous sur la terre nue ce à quoi je suis déjà parfaitement habitué. Nous sommes restés à Kachan deux jours et demi, attendant l'arrivée d'un courrier que Son Altesse avait dépêché à notre rencontre avec des papiers. Le lendemain de notre arrivée le général nous a trouvé un logement dans une belle maison neuve appartenant à un de ses amis, le chef de la douane de Kachan. Dans l'intervalle nous sommes allés à Tjiures, qui est une ancienne résidence des Shahs de Perse.

Nous avons été reçus par le gouverneur de Kachan qui nous a fait les honneurs de l'endroit. Le palais est très joli et arrosé de tous côtés par des ruisseaux d'une eau plus limpide que le cristal et habitée par des crabes (ô Trouville, où es-tu !).

Mais je suis forcé d'arrêter ici ma lettre; le courrier va partir.

Je n'ai plus qu'une chose à faire c'est de te souhaiter une bonne santé, de vrais succès, de t'embrasser fort et de te prier d'embrasser pour moi Wanda, Marie, mes Oncles et Tantes, et Elisa.

Mes respects à Mme Marguerite.

HENRI GALEZOWSKI

P.S. Les photos prises jusqu'à Ispahan ont à peu près raté. La faute en est à une fuite qui s'était faite dans la chambre à soufflet

. Maintenant j'opère bien, sous une tente noire exprès pour moi. Son Altesse Impériale a daigné me faire dire que je prendrai son portrait.

J'ai quelques jolies vues et j'ai pris des types d'ici.

HENRI ».

Lettre d'Augusta Galezowska d'Ispahan du samedi 9 juin 1894 à Wanda, Marie et Jean:

« Mes enfants chéris,

Je rouvre ma lettre, pour vous dire combien nous avons été heureux de recevoir vos chères lettres des 4, 6, 19, et 11 mai, arrivées toutes en même temps dont la lecture nous a réconfortés, ce dont nous avions grand besoin. Le chagrin d'être éloignés de vous nous envahit tellement, que nous finirions par tomber malades, si notre séjour se prolongeait.

Par un bonheur inespéré, le Schah a fait savoir à son fils qu'il n'attendait que l'arrivée de votre Père, à qui il désire parler, pour partir pour la campagne. Aussitôt, S.A. s'est occupée d'organiser notre voyage, et nous espérons nous mettre en route jeudi prochain, 14 ct, et, si S.A. veut bien nous accorder la grâce de nous faire voyager en Poste, nous pourrions arriver à Téhéran le 22 ct, et nous embarquer à Euzéli, le 4 juillet prochain.! Dieu le veuille, car l'exil nous pèse trop.

Je regrette, comme vous, que vous ne soyez pas venus avec nous, et pourtant, ma chère Wanda, je doute que tu aurais pu supporter toutes nos fatigues et, surtout, notre cuisine ! Enfin, courage ! L'approche du départ nous ravit ! Prions Dieu de tout notre cœur qu'il nous continue sa miséricordieuse protection, et qu'il nous réunisse bientôt. Vous avez bien fait d'aller à Trouville, dont l'air vous réussit surtout à toi Wanda. Vous feriez bien d'y expédier un panier de linge, car nous irons nous y installer dès le commencement d'août. Peut-être, si le Dr Bédault le juge nécessaire, pourriez-vous y aller passer quelques jours avec vos oncles et tantes, au commencement de juillet.

Wicia m'a écrit une très gentille lettre, mais nous ne pourrons accéder à son aimable désir, car nous irons directement de Rescht à Paris par Constantinople, de façon à aller le plus vite possible, et à ne pas nous préoccuper de la nourriture ni des couchers

Je suis très touchée de l'intérêt que prennent à notre voyage tous nos amis, et particulièrement Mmes Hendriecks, Matines, la baronne Pregrisciat, etc. etc.;

Au revoir mes chéris. Reçois, ma chère Wanda, et toi mon cher Jean, et toi ma petite Marie, recevez mille et mille baisers de vos parents.

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA
Extraits de Presse:
« LE MATIN » Paris, du mardi 5 juin 1894 :
« LA LIBERTÉ » Paris, du mercredi 6 juin 1894 :
« LE GAULOIS » Paris, du jeudi 7 juin 1894 :

« L'INDÉPENDANT DE L'OISE » Beauvais, du vendredi 8 juin 1894 :

« LE PETIT CAPORAL » du samedi 9 juin 1894 :
« LE PATRIOTE » du dimanche 10 juin 1894:
« LA PAIX » Paris, du lundi 11 juin 1894 :

“ Le docteur Galezowski vient d'arriver à Ispahan, après avoir recueilli, pendant son passage en Russie, de nombreuses marques de sympathie s'adressant surtout au médecin français.

Dès son arrivée à Téhéran, le shah de Perse l'a logé dans le palais impérial, et, à la suite d'extractions de cataractes faites à plusieurs officiers de sa maison, a offert à Madame Galezowska de superbes bijoux ornés de diamants ».

« L'AUTORITÉ “ du samedi 9 juin 1894 :

“Le docteur Galezowski, appelé par le shah de Perse pour soigner les yeux de son fils, vient d'arriver à Ispahan après un long voyage par Vienne, Constantinople et la Russie.

A Odessa, il a reçu un accueil enthousiaste et a été officiellement complimenté sur l'heureuse réussite de plusieurs opérations de cataracte, par le gouverneur de la ville.

A son arrivée à Téhéran, le Schah lui a fait réserver de splendides appartements au palais impérial et a comblé de cadeaux superbes Mme Galezowska, qui l'accompagne avec son fils, dans ce long voyage.

Après quelques jours de repos à Téhéran, une escorte impériale les a accompagnés jusqu'à Ispahan, où le fils du Schah est gouverneur militaire »

V. LE VOYAGE DE RETOUR

X. G. : 16 juin ; retour à Téhéran

Impressions médicales :

1/ J ai vu avec l'aide de … plus de 20 malades. Toujours grandes … chez les femmes ; affections lacrymales chez les hommes.

2/ débouchage des canaux lacrymaux.

3/ Je trouve un jeune homme très intéressé qui surveille tout ce que je fais. Et comprend tous mes conseils

4/ J'engage le jeune (15 ans) ami à aller à Téhéran étudier la médecine et puis de venir à Paris.

Lettre du docteur Chaliz de Téhéran, non datée, au docteur Galezowski:

« Cher et savant ami,

J'ai eu la fièvre la nuit passée et je suis obligé de prendre médecine ce matin ce qui m'empêchera de vous prendre à Saltanélabad.

Il parait que votre malade, la femme de Sa Majesté, ne viendra pas ici comme je l'avais pensé et comme on l'avait projeté. Alors cela vous permettra de rentrer en ville sans vous déranger et sans fatiguer Madame.

C'est donc là que je vous verrai dès que je serai sur pied c'est-à-dire, je l'espère, demain ou après demain.

En vous donnant la main, tout à vous DOCTEUR CHALIZ »

Lettre du docteur Chaliz, non datée au Docteur Galezowski:

« Vous êtes admirable de diagnostic et de précision.

Demain matin j'irai vous prendre pour faire l'opération que vous avez projetée.

Bien à vous DOCTEUR CHALLIZ

Ci-joint une lettre de Monsieur Robino »

Lettre du docteur Abal Hajoin, au docteur Galezowski:

« A S.E. Mr le docteur G.

J'ai l'honneur d'abord de présenter mes respects à votre Excellence.

Hier, vous m'avez promis de faire une visite à l'hôpital à 7 heures.

A présent, moi et tous les médecins de l'hôpital attendent votre visite.

Votre très humble et obéissant

ABAL HAFOIN DOCT »

Lettre de Sadre Azam de Téhéran au Docteur Galezowski à son retour à Téhéran:

« Je vous souhaite une bonne et heureuse arrivée. Sa Majesté Impériale le Shah ayant entendu votre retour désire vous voir demain matin avant midi. En conséquence Son Excellence Mohamesessol Memalek a reçu ordre de se rendre demain matin à 8 h 1/2 chez vous et vous accompagner, avec sa voiture à Saltanat-Abad auprès de Sa Majesté et après avoir déjeuné avec moi vous descendrez en ville.

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma parfaite amitié

SADRE AZAM ».

Lettre d'Augusta Galezowska de Téhéran du dimanche 24 juin 1894 à Wanda, Marie et Jean :

« Mes enfants chéris,

Nous venons de vous expédier un télégramme pour vous annoncer notre arrivée, et pour féliciter notre cher Jeannot dont c'est aujourd'hui la fête. Que son saint patron le protège, surtout au moment de son baccalauréat, auquel j'espère que nous pourrons assister, puisque ce ne sera que pour les premiers jours d'août. C'est grâce à Sa Majesté, qui envoyait dépêches sur dépêches réclamant la présence de votre Père à Téhéran, que nous avons pu quitter Ispahan beaucoup plus tôt que nous n'osions l'espérer. Nous avons fait le voyage aussi rapidement que possible, et n'avons mis que neuf jours. Mais que c'est une chose horrible de voyager rapidement en Perse !

On est affreusement cahoté, aveuglé par la poussière, dévoré par les moustiques, et cela par une chaleur de 35° à l'ombre, et de 50° au soleil, et comme il n'y a pas d'ombre !!! Nous avons profité d'un superbe clair de lune pour faire une partie du voyage pendant la nuit, mais ce n'est pas non plus très confortable que d'être quatre personnes dans un landau pendant huit et dix heures de suite, sans pouvoir étendre les jambes et dormant, cahin, caha, le cou rompu et la tête branlante ! Enfin, nous voilà sains et saufs et nous devons reconnaître que nos conducteurs ont pris grand soin de nos personnes.

La difficulté, à présent, c'est de pouvoir nous échapper le plus tôt possible. Sa Majesté nous a fait préparer un Palais près de sa résidence actuelle, à Soltané Abad, dans la montagne et nous devons aller nous y installer demain.

Nous ne pourrons donc pas partir samedi prochain afin de nous embarquer le 7 à Rescht, comme nous en avions l'intention, mais je vous promets que nous nous embarquerons le 12, dussions-nous faire intervenir le Ministre de France !

Au revoir, mes trésors, nous vous embrassons mille et mille fois, ainsi que toute la famille; saluez les amis, et présentez nos hommages à Son Excellence et à Madame Nazare-Aga. J'oubliais de vous dire que votre Père a été reçu, ce matin, par le Schah qui a été on ne peut plus gracieux avec lui. Au revoir, au revoir, nous vous bénissons et embrassons tendrement.

XAVIER AUGUSTA GALEZOWSKA

Henri vous embrasse très fort »

Lettre d'Henri Galezowski de Téhéran du mardi 26 juin 1894

à Jean:

« Mon cher Jean,

Quoique cette lettre ne te parviendra pas avant notre arrivée, je tiens à t'annoncer notre retour pour le 15 ou le 16 juillet et à te souhaiter par la même occasion une bonne et heureuse fête. Il y a longtemps que je n'ai reçu de tes lettres; du reste, je suis moi-même fautif puisqu'il y a une quinzaine de jours que je n'ai rien écrit.

J'espère que tout marche bien à la maison et que vous ne vous embrouillez pas trop dans les comptes qu'il faut que vous contrôliez.

Que te dire de notre voyage ? Pressé dans ma dernière lettre par l'heure du départ de la poste, je me suis vu forcé d'abréger, et même je crois de laisser inachevée la description sommaire de notre voyage jusqu'à Ispahan.

Je vais donc tâcher (mieux moutard ... etc...) de reprendre le cours de mon récit, là où j'ai été obligé bien malgré moi de l'interrompre.

Je crois t'avoir dit que nous nous sommes arrêtés à Kachan dans un caravansérail où j'ai couché sur la pierre, et Papa et Maman en voiture... au milieu des scorpions. Inutile n'est-ce pas de te faire la leçon sur les insectes de mauvais genre: ouvre n'importe quel dictionnaire tu y trouveras la figure, la description et la manière de se soigner quand on a été piqué par ces vilaines petites horreurs. Imagine toi que la terre de Kachan, voire même les ordures de cette ville, (car ça ne fait qu'un) produisent ces insectes ; or toutes les maisons sont en terre, sans pierres ni bois puisque le bois au bout de peu de temps est rongé et fait tomber l'édifice, et les scorpions pullulent.

D'ailleurs on ne les détruit pas et voici pourquoi: les habitants sont très peureux, leur réputation sous ce rapport est faite depuis longtemps dans toute la Perse, et il est certaines histoires sur les Kachis, que je me suis laissé raconter et que je voudrais bien t'écrire tout au long si elles ne demandaient que peu de place, car elles montrent bien leur caractère.

Ils sont aussi très fanatiques, et ils croient, m'a-t-on dit, que s'ils tuaient un scorpion mâle, la femelle viendrait tuer immédiatement l'assassin de même pour la femelle et les petits etc... tant qu'il y aurait en vie un descendant quelconque de la famille outragée, celui-ci vengerait le nom qu'il porte. A vrai dire, je crois plutôt que c'est la paresse et le goût pour la saleté qui font qu'on ne poursuit pas ces terribles insectes.

Pendant notre séjour à Kachan, je crois t'avoir dit que nous sommes allés à 1 farsakh de la ville dans un endroit charmant, à Fin, dans un magnifique palais des anciens rois de Perse; une eau d'une limpidité étonnante y apporte la fraîcheur tandis que des arbres plusieurs fois séculaires donnent un feuillage abondant à l'ombre duquel, on passerait sans se fatiguer des heures entières.

Deux heures après être partis de Kachan, le vendredi 25 mai au matin, contents d'approcher de terme de notre voyage , crac... en plein désert de sable, l'essieu de devant de la voiture casse en deux, et nous voilà de nouveau arrêtés.

Seulement notre parti est vite pris : un quart d'heure après l'accident, tandis que le cocher partait d'un côté à cheval pour Kachan, l'essieu cassé sous le bras, Papa et Maman, montés dans le phaéton, partaient de l'autre vers Abouzeidabad suivis par le Gal, le docteur et moi à cheval, et par Ceslaw sur un mulet monté. Nous avons cheminé ainsi en plein soleil dans le désert brûlant pendant 5 grandes heures et nous sommes arrivés pour déjeuner à Abouzeidabad dans une maison d'un habitant dont les fenêtres n'ont jamais eu de vitres. C'est là que nous avons passé l'après-midi. Vers le soir un vent d'une violence inouïe s'est mis à souffler, entraînant dans le ciel des flots d'une poussière foncée et ténue qui obscurcissait momentanément la lumière du jour. Nous avons couché dans cette maison et le lendemain matin (samedi 26 mai) à 6 heures nous partions dans le même ordre que nous y étions arrivés. Or justement il manquait un cheval; après un quart d'heure de cris et de menaces il a été retrouvé; c'était le palefrenier qui l'avait caché, croyant peut-être que dans le nombre on ne s'apercevrait pas de cette disparition.

Enfin nous sommes partis; le pauvre Ceslaw, par courage ou par orgueil avait voulu monter un cheval; or il advint qu'au bout d'un quart d'heure environ, ce hardi cavalier, cet autre Don Quichotte fut pris de peur en se voyant si haut perché, et patatras, dégringola de sa monture; alors ce furent des gémissements affreux, des lamentations à la “ Jérémie “ etc... Aussitôt 6 cosaques s'activent de le hisser sur sa selle et de le soutenir de tous les côtés pendant la marche pendant que nous partions en avant. Nous avons cheminé, le Gal, le Colonel, le Dr et moi le plus vite possible dans cet immense désert de sable que nous traversions et vers 11 heures du matin nous arrivions à Halisabad où les tentes avaient été dressées dans un jardin planté de melons d'eau.

Nous sommes restés là jusqu'à 3 heures 1/2; nous avions décidé de partir à 4 heures, mais comme les chevaux se trouvaient prêts ainsi que les deux voitures à 3 H 1/2 , nous sommes partis et tu verras que nous avons bien en cela agi prudemment.

A cinq heures, nous quittions la plaine pour commencer la traversée d'une grande chaîne de montagne , voilà que tout d'un coup qu'en regardant derrière nous dans cette plaine énorme que nous laissions à peine, un nuage immense se dressait de plusieurs milliers de pieds et de plusieurs kilomètres de large.

D'une couleur jaune foncé, ce nuage s'avance sur nous avec une lenteur et régularité effrayantes; de vent, pas; aucun bruit, l'air est étouffant. C'était terrible !

Puis tout à coup un vent capable de démolir en un clin d'œil une ville entière s'abat sur nous, et en moins de temps qu'il ne m'en faut pour te l'écrire, le nuage nous entoure. On entend alors des sifflements stridents et le bruit du vent qui se heurte à la voiture ; on ne voit plus rien du tout; la nuit a succédé au jour. Heureusement que la violence de l'ouragan diminue au bout de 10 minutes et que bientôt il ne reste plus que les traces qui indiquent les endroits où la tempête s'est déchaînée avec le plus de rage. Une heure après cette aventure nous nous arrêtions à Khaf, car les chevaux et les cavaliers n'en pouvaient plus.

Nous avons trouvé là un logement pitoyable quoique c'ait été la plus belle maison du village; la chambre avait des portes mais pas de fenêtres de sorte qu'au matin on n'y voyait goutte. Tout d'abord les habitants ne voulaient pas nous loger, puis ils ne voulaient pas donner d'écurie pour nos chevaux et enfin aucune nourriture pour eux ; ils croyaient que nous ferions comme les grands personnages qui voyagent; ils se font loger et nourrir gratis, eux et leur suite.

Le matin (dimanche 27 mai) avant de partir, Papa a, pour changer, vu beaucoup de malades, puis nous nous sommes mis en route; or en montant en voiture il advint que nous nous aperçûmes d'une chose : la voiture penchait d'un côté et la seule roue qui n'avait pas encore été réparée menaçait chute; je fus donc à cheval encore pendant 5 heures, galopant tout le temps jusqu'à la station pour soulager la voiture.

Arrivés à Targh à 11 heures, nous nous sommes arrêtés, toutes réflexions faites chez un bon villageois qui nous a cédé sa demeure, une bicoque assez proprette, ma foi.

Nous sommes restés là jusqu'au lendemain matin ( lundi 28 mai ) sans rien faire sauf Papa qui voyait toujours des malades même sur le marche pied de la voiture en nous remettant en route.

J'étais encore à cheval et je suis resté sur ma monture jusqu'à mi-chemin où on m'a obligé de rentrer dans la voiture. Nous avons fait un déjeuner froid en plein désert, et avant de remonter en voiture, un malade étant passé par là, Papa l'a examiné, puis nous sommes repartis; à une heure de là nous avons rencontré un landau à 6 chevaux qui venait à notre rencontre pour nous remorquer.

Nous y avons pris place, et 2 heures après nous arrivions à Mourtchékhort. nous sommes descendus là dans la maison que Zellé Sultan a fait construire pour son usage personnel quand il va ou en voyage ou à la chasse.

Nous y avons passé la nuit et le lendemain matin (mardi 29 mai) nous sommes repartis jusqu'à Guerd où le ministre de S.A.I. nous attendait (Ibrahim Khalil Khan) pour déjeuner sous la tente et pour nous faire les honneurs. Vers 1 heure, après avoir bien déjeuné, nous en partions et arrivions à Ispahan où une brillante réception nous attendait.

Au revoir, mille baisers, à bientôt,

HENRI GALEZOWSKI »

Bordereau du 27 juin 1894 de The Imperial Bank of Persia à Téhéran:

« Monsieur le Docteur Xavier Galezowski, officier de la Légion d'Honneur:

Equivalent de notre lettre de crédit à votre ordre pour
Frs 21.600 au cours de 205 44.280
Equivalent de 400 Roubles à 545 2.180
Argent comptant 1.040
Soldé par Caisse billets de banque 47.500
47.500 47.500
Téhéran le 27 juin 1894
CHIEF CASHIER »

De Téhéran à Rescht

Lettre de Xavier Galezowski de Kaschlog
du dimanche 1 er juillet 1894 à Wanda, Marie et Jean :
“ Mes chers enfants
Wanda, Marie et Jean.

Vous voyez d'après l'en-tête de cette lettre, que nous sommes sur la route de Karswin, au 2 ème jour de notre voyage de retour pour Paris, et malheureusement déjà au commencement de cette pérégrination nous avons subi de graves évènements, car nous avons été attaqués par des brigands de route, sorte de brigands turcs, qui se sont jetés sur les muletiers chargés de nos malles, les ont roués de coups de bâton et de couteau, et ont volé nos malles et nos bagages. Il n' y a qu'un de ces voleurs qui a été arrêté, et amené devant nous, tandis que les autres se sont envolés.

Nous étions très embarrassés et ne savions ce que nous devions faire de cette grosse affaire. J'écris à l'instant une lettre au Gouverneur de Karwin, dans laquelle j'expose toute cette affaire, et le supplie de nous donner une escorte, qui nous protège pendant notre voyage jusqu'à Rescht.

Il est déjà quatre heures de l'après midi, nous devons embarquer, car le temps presse, et malgré cela nous n'avons pas de réponse au sujet de notre plainte au Gouverneur, nous ne savons pas s'il va nous donner satisfaction. Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps car le temps presse, et il faut gagner du temps le plus possible pour rattraper le bateau à vapeur qui part d'Enzeli à Bakou et plus loin jusqu'à Petrowsk. Notre projet actuel est de gagner le port de Petrowsk et de là prendre le chemin de fer directement pour Rostov, puis pour Kiev, Lemberg, Cracovie, Vienne et Paris. C'est le chemin le plus rapide, mais à une seule condition, c'est celle de rattraper le bateau à Euzeli, qui ne part de là qu'une fois par semaine. Voilà pourquoi nous cherchons à gagner ces jours-ci le plus de temps possible, d'abord en voiture, et ensuite en quaidjevez.

Dans la journée il ne nous est pas possible de voyager car la chaleur est épouvantable; le ciel est clair, pas un nuage, mais le vent du sud est tellement fort, tellement chaud qu'on peut à peine respirer. Néanmoins, malgré la continuation de la chaleur, nous sommes obligés de partir car nous espérons avoir une petite détente dans une heure d'ici, et nous pourrons voyager plus rapidement et plus à notre aise la nuit pourvu que la Nouvelle Lune apparaissant le plus vite, ce que nous attendons pour demain ou après demain.

Vous voyez, mes chers enfants, que nous ne manquons pas d'ennui, mais nous sommes déjà assez blasés et habitués à tous ces inconvénients de voyage depuis que nous avons quitté le chemin de fer. En Perse, comme vous savez, il n'y a pas de chemin de fer; je vous raconterai plus tard, pourquoi et pendant combien de temps encore cet état agaçant se prolongera pour les voyageurs; ce qui est certain, ce qu'il faut s'armer de beaucoup de courage pour tous ceux qui veulent visiter Téhéran et Ispahan, comme du reste nous avons fait et ferons jusqu'au moment où nous pourrons nous embarquer sur un bateau de la mer Caspienne. Cette heureuse partie de notre voyage n'arrivera pas avant 7 ou 8 jours et pendant ces huit jours il faut se débattre aussi avec toutes sortes de difficultés. Tel est notre sort, mes enfants, nous nous consolons mutuellement en pensant et en causant de vous et en nous rapportant à cet heureux moment où nous vous reverrons tous, et que nous vous rejoindrons à Paris.

Maman a été inquiète pour vous tous, craignant qu'il survienne quelque émeute ou guerre civile à Paris à cause de l'assassinat de Carnot. Et elle vous a même, dans une dépêche, conseillé d'aller à notre rencontre à Vienne. Heureusement ces craintes sont exagérées, tout se passe pour le moment tranquillement, et vous avez seulement une occasion de plus pour aller respirer plus souvent l'air de la mer à Trouville.

C'est dans ce sens que Maman vous aura expédié une nouvelle dépêche, et je ne doute pas que vous aurez profité aussi souvent que les occasions vous auront permis de jouir du bord de mer.

Je termine cette lettre, car le temps presse, notre voiture est attelée, je vous embrasse donc tous les trois mille et mille fois et vous prie d'embrasser de notre part vos oncles Joseph, Alfred et vos tantes Juliette et Amélie.

Votre père qui vous aime,

XAVIER GALEZOWSKI

Maman me charge de vous embrasser; elle ne vous écrit pas elle même car elle organise le départ pour Kaswin

Henri vous embrasse aussi et vous prépare une lettre à part “.

Lettre du Contrôleur du télégraphe Indo-Europe de Casoni, du lundi 2 juillet 1894 au docteur Galezowski:

« Monsieur le Docteur,

Je voulais bien venir vous présenter mes hommages et vous féliciter de la bien arrivée de vive-voix mais malheureusement mes occupations ne me permettent pas de m'absenter du bureau.

La présente vous sera remise par un pauvre garçon Chrétien qui souffre des yeux. Puis-je, Monsieur le Docteur, vous prier de bien vouloir

de voir ses yeux et de dire à sa mère qui l'accompagne si l'on peut les guérir en Perse.

Je vous en serai infiniment obligé.

Votre très humble serviteur »

H. G. : Partis d'Euzelie le 12 juillet à 2 heures du soir, nous avons relâché à Astara ce même jour à minuit. Nous sommes repartis d'Astara le 13 juillet à une heure moins le quart du soir pour arriver à Lioran à 3 heures ½ du même jour. Nous avons levé l'ancre à 5 heures ¼ et avons navigué toute la nuit; le lendemain matin à 10 heures nous accostions sur le quai de Bakou.

Là, après avoir passé l'inspection de la douane russe qui nous a été extrêmement facilitée grâce à l'intervention d'un colonel des douanes, Col Krassicki, ancien émigré polonais. Nous avons déjeuné en compagnie de Mr Dubail et de Mr … . Les amarres étant détachées, nos deux hôtes congédiés.

Mémorandum d'une banque russe de Kiebr du samedi 19/7 juillet 1894 au Docteur Galezowski:

« Notre paiement en vertu de la Lettre de Crédit circulaire n° 5/16 de la Imperial Bank of Persia de Téhéran de frs 21.600.-

frs 1.600 à 36,90 Rs 590,40
notre commission 1/2/% 2,96
net: Rs 587,44 “
Carnet du docteur Galezowski :
« mon projet d'organisation du service ophtalmologique :
dans les villes persanes et au besoin dans les campagnes.

Le projet est très simple, pas coûteux, et a été approuvé par le Premier

Ministre du gouvernement de S. M. le shah. Il a trouvé un accueil favorable auprès du sous-gouverneur de Karwin, ami du général.

II / Le projet se compose de deux parties :

Enseignement des notions principales \= assistance publique

1 ° La maladie la plus fréquente du coté des yeux étant les granulations glaucome et la conjonctivite lacrymale. Il faut réagir contre ces maladies dès le début.

2 ° Il faut enseigner aux jeunes classes de médecine la manière de faire l'injection des voies lacrymales ( ma seringue et ma canule chez Collin)

3 ° Il faut enseigner que les granulations sont transmises toujours par contagion et que cette contagion se fait avec les doigts ou les linges, les mouchoirs.

4 ° Les granulations sont transmises par les granulations d'autres individus.

5 ° Comment empêcher cette transmission ?

a : Les doigts indicateurs et le petit doigt personnel. Il faut défendre absolument à tout le monde de se toucher le coin de l'œil lorsqu'on éprouve de la démangeaison ou de le toucher avec un autre doigt que le petit doigt

b : obliger tout le monde à avoir un petit mouchoir blanc pour les yeux

c : ne jamais laver sa figure et ses yeux avec les mains, mais avec un linge mouillé ou une éponge ;

d : lorsque les yeux sont larmoyants ou sensibles pour la lumière, il faut porter du … fumé et s'adresser au médecin pour se faire faire une injection des voies lacrymales avec de l'eau tiède.

e : l'ophtalmie des nouveau-nés est transmise toujours par l'introduction du … dans les yeux, au moment de la naissance. Habituellement dès le

2 ème ou le 3 ème jour.

f : recommander aux parents et aux médecins d'appliquer dès l'apparition de la maladie, ma méthode de traitement qui est infaillible :

cautérisation des yeux deux fois par jour avec la solution de nitrate d'argent au 1/40 et l'eau salée pour l'antisepsie.

g : la syphilis, je puis déclarer , est relativement rare en Perse. Je ne l'ai observée, sur une centaine de malades de Téhéran Ispahan, Karvin, Kum etc.. que 5 fois.

Lorsque cette maladie atteint les yeux, il faut adopter mes principes, que j'ai déjà exposés à la Société de Syphilographie de Paris, que toute affection syphilitique de l'œil ne peut être radicalement guérie que par les frictions …

h :Les affections goutteuses arthritiques sont très fréquentes en Perse du côté des yeux . Ce sont :

1/ les migraines et névrites…
2 / Herpès cornéen…
3 / glaucome… aigu ou chronique.

1/ le traitement des migraines et des… est connu par mes confrères. Je n'aurai qu'à attirer surtout leur attention sur l'état de l'estomac, sur le régime et sur l'emploi de ma pommade qui est de plus efficace ( naphte et cocaïne )

2 / Pour ce qui concerne l'herpès cornéen, il faut savoir qu'il peut être isolé sans autres signes apparents de maladie ( anesthésie de …)….

3 / Mes indications et mon opinion sur le glaucome comme lymphatique que je viens de décrire devant l'Académie de Médecine de Paris.

4 / Mon opération dans le glaucome simple et chronique….

5 / Nécessité de connaître toutes les affections oculaires qui simulent le glaucome.

6 / Glaucome simple est souvent confondu avec atrophie du papillon …

III Assistance Publique dans les villes de province

Il faut absolument porter remède aux nombreux malades atteints d'affections des yeux dans tout l'Empire Persan.

Je crois avoir trouvé le moyen. Il consiste en ceci :

1 / obliger: les jeunes médecins qui finissent leur dernière année d'étude à l'Ecole de Médecine … de passer, d'une manière obligatoire, quelques mois à une clinique ophtalmique.

2 / favoriser par des avantages honorifiques ou autres, a ce que chaque médecin qui obtient son diplôme fasse pour ainsi dire un stage obligatoire d'un jour par mois dans une ville quelconque de Perse et voit là toutes les maladies des yeux.

Les voyages, bien entendu, seront aux frais de l'Etat.

3 / encourager les jeunes médecins persans ( étrangers au besoin ) à fonder des cliniques gratuites dans les villes principales de Perse.

4 / Il y a en Perse villes principales, et d'après les renseignements qui m'ont été fournis par MM les docteurs , tous les ans, il y a 15 à 20 médecins qui finissent leurs études médicales. Ce nombre suffisant donne 24 journées de consultations ce qui entraîne la guérison de milliers de malades.

5 / Tous les ans, en supposant, qu'il y aura 20 médecins qui accepteront de soigner selon mon projet, les maladies des yeux, dans 20 villes différentes, j'enverrai à mon compte 20 volumes de mon traité des Maladies des Yeux.

6 / Si les 20 médecins continuent à soigner dans les mêmes villes, recevront de moi un abonnement gratuit pour un an du Recueil d'Ophtalmologie, qui les mettra au courant des derniers progrès dans cette branche de médecine.

7 / en faisant ce petit …, je serai fier de pouvoir contribuer à cette œuvre d'hygiène et de bienfaisance en Perse.

Population d'après le livre de Querson sur la Perse :

Province de Azerbedjan :

Tabriz : 90.000 Khois : 35.000 Ourmiah : 26.000 Naragha : 1500

Artebil : 12.000 Binab : 7.500 Soudj-Boulak : 6.000 Nakou : 4.000

Marand : 4.000 Shar : 3.500.

Province Irak-Adjani :

Tehéran : 160.000 Kaswin : 25.000 Koum : 20.000 Senna : 20.000

Dizfoot : 25.000 Coister : 8.000 Rescht : 25.000 Kirman : 41.000

Ispahan : 60.000
Kashan : 70.000 Koumicheh : 4.000
Chiraz : 25.000

Abadah : 50.000 Kazaran : 80.000 Minab : 10.000 Bakahar : 4.500

Bouchir : 35.000 »

VI. APRÈS LE VOYAGE

Lettre du docteur Mohamed ancien élève du Dr Galezowski, de Téhéran du 14 août 1894 au docteur Galezowski:

« Monsieur le Professeur,

Lorsque je vous ai quitté à Koum je suis parti le jour même pour Téhéran. Le lendemain de mon arrivée je suis allé voir Sa Majesté Impériale le Shah.

Surtout le Shah m'a demandé de vos nouvelles et dans le chemin où je vous ai rencontré, j'ai causé longuement sur votre théorie dans le glaucome qu'il a entendu soigneusement.

J'ai remis votre lettre au Prince Salamé Lacgar Farman Farma. Je commandai chez Penchot ses lunettes; il voit parfaitement bien maintenant.

Il vous envoie deux tapis de Kerman comme souvenir.

Enfin il y a un mois que je suis arrivé avec lui à Tombet et j'étais installé dans le service de mon Prince et dans celui du Prince Héritier.

Voici l'adresse du Prince :
S. A. le Prince Farman Farma, Saloré Lachgar Tourib
voici la mienne:
Dr Mohamed
chez Farman Farma Tauris

Présentez mes compliments les plus respectueux à Madame et à votre fils et aussi à tous les membres de la famille.

Veuillez agréer, Monsieur le Professeur, mes hommages les plus respectueux.

Votre élève dévoué

DOCTEUR MOHAMED. »

Lettre de Farman Farma de Perse du 14 août 1894 au Docteur Galezowski:

« Monsieur le Docteur,

N'ayant pas eu le plaisir de vous voir encore une fois à Téhéran et présenter mes compliments les plus respectueux à Madame et à vous, je me contente vous rappeler par cette lettre les sympathies que vous m'aviez montrées pendant votre séjour à Téhéran en choisissant des lunettes pour mes yeux.

Mon Docteur, votre dévoué élève que vous l'avez rencontré à Koum commanda à Paris chez Peuchot vos lunettes. Elles sont arrivées il y a quinze jours; maintenant je vois parfaitement bien et je vous remercie beaucoup.

Vous recevrez par la Banque Impériale de Perse, deux pièces de tapis da Kerman qui ont été tissées dans mes ateliers privés et qui portent mon nom:

“ inscription en Perse : 1310 hégli, commande de
Abdal Hossein Mirza (nom de famille)
Salaré Lachgar Farman Farma (titres) “
comme souvenir de ma part.
Un tapis est pour Madame et l'autre pour vous-même.
En espérant vous lire de temps en temps
votre tout dévoué
FARMAN FARMA »

Lettre du Docteur Mohammed au docteur Galezowski, de Rescht, non datée:

« Son Excellence et éminent M. le Docteur,

Il m'a reçu votre livre propre de traité des maladies des yeux, je vous ai infiniment obligé de tout mon cœur par cette grâce de souvenir votre ancien serviteur; j'espère de Bon Dieu que vous êtes en bon santé; mais malheureusement que Son Ecell Mr le Docteur Madiral Atabba arrivé un accident par chute de la voiture qu'il a atteint une méningite aiguë après durer pendant douze heures à mourir; et maintenant je suis dans un grand chagrin, c'était son histoire que je vous ai proposé; et je vous prie Son Excellence de me rapporter les dépenses qu'il a besoin pour venir chez vous et étudier au collège ou en pension pour accomplir la science médicale; chaque an combien de francs est nécessaire pour mener là.

Je vous prie de tout mon cœur que écrivez pour moi pour savoir; parce que après quelque temps je voudrais venir chez vous.

Les traitements que vous avez conseillés pour les malades améliorés partout, sont très obligés par cette grâce. Je vous pris que arrivez mes salutations à vos familles et surtout à mon ami Henri.

Votre tout dévoué
Dr MOHAMMED »
«'L'ACTUALITÉ », Paris, du 16 août 1894 :
« LE SOLEIL » , Paris du 19 janvier 1895 :
« LE MONDE SCIENTIFIQUE
Le docteur Galezowski

On sait que M. le docteur Galezowski, l'oculiste parisien bien connu, avait été mandé en Perse sur l'ordre du shah, pour donner ses soins au fils aîné de Nazer-ed-Dine, le prince Massoud Mirza Zill es Soultan ( né le 5 janvier 1860 ), gouverneur général de la province d'Ispahan.

A la suite du traitement institué par le praticien, le prince qui, atteint depuis plusieurs années déjà d'une affection oculaire grave, que plusieurs spécialistes étrangers appelés en consultation, considéraient à tort comme un “ glaucome “ a recouvré en peu de temps la vision et la santé.

D'Ispahan, le docteur Galezowski s'est rendu à Téhéran pour donner incidemment des soins au shah, dont il est l'oculiste attitré à Paris.

Au cours d'une de ces audiences, Nazer-Ed-Dine a chargé officiellement le praticien français de la création et de l'installation d'un service d'oculistique en Perse, qui serait dirigé par un élève choisi et désigné par le savant.

A son retour en France, ces jours derniers, le docteur Galezowski s'est occupé immédiatement de cette question, et c'est ainsi que les conditions principales relatives à la création de ce service ont pu être arrêtées hier entre lui et le général Nazare-Aga, ministre de Perse à Paris.

Les appointements affectés à ce poste sont, entre autres avantages stipulés, d'une vingtaine de mille francs environ »

« LE MATIN », Paris, du 16 août 1894 :

“Le docteur Galezowski, qui, comme nous l'avions dit, avait été appelé en Perse pour donner des soins au shah Nazer-Ed-Dine et à son fils aîné, a reçu du souverain mission officielle de créer à Téhéran un service d'oculistique.

Les conditions générales de réalisation de ce projet viennent d'être arrêtées entre le général Nazare-Aga, ministre de Perse à Paris, et l'éminent praticien, qui délèguera là-bas un de ses élèves. »

« LA PAIX “, Paris, du 29 août 1894:
“ LE LIBÉRAL “ Paris, du 29 août 1894:
“ LE CONSTITUTIONNEL “ Paris, du 29 août 1894:
“ INSTANTANÉS:
Le docteur Galezowski

La cure merveilleuse opérée par ce célèbre maître, sur le fils du Shah de Perse Nasser-Eddin a remis en actualité le docteur Galezowski. Au physique, de moyenne taille, l'air ouvert, l'accueil franc, le parler net et musical des russes et des polonais et myope.

Au moral, notre plus grand oculiste, un véritable puits de science, d'une bonté égale à son aménité devenue proverbiale; le maître est accessible aux pauvres, les soigne pour l'œil - à l'œil, d'une réelle autorité scientifique et d'une largeur de vue d'autant plus grande qu'il en a guéri d'innombrables. - H. »

Lettre du Général Nazare-Aga, de Paris, du 24 septembre 1894 au docteur Galezowski:

« Mon cher Docteur,

Je crois qu'avant que vous vous mettiez en route ou quelques jours après votre départ pour la Perse, il avait été publié dans le journal “ Le Temps “ un article erroné et malveillant sur la maladie des yeux de Son Altesse Impériale le Prince Zellé Sultan et sur la Perse, je ne me rappelle pas avoir lu cet article; mais d'après ce que m'avait écrit le Docteur Hussein Khan et ce que vient de me faire remarquer le Prince lui-même, il serait nécessaire que la vérité fût rétablie sur cette question; il n'y a que vous qui pourrez rectifier cette erreur; je vous prie donc de vouloir bien vous charger de cette besogne.

Vous n'aurez qu'à relater ce que vous avez vu par vous-même, tout sera dit et le Prince sera enchanté de lire lui-même votre récit dans “ Le Temps “ que je lui ferai parvenir dès que votre article y sera publié.

Mille Amitiés

NAZARE-AGA

P.S. Vous pourrez même ajouter que vos honoraires ont été réglés par le Prince et que la Perse n'a pas besoin d'imposer ses sujets pour leur faire payer les honoraires des médecins européens. »

Lettre de Saedessalhomé, gouverneur de Hazame, de Perse, non datée, au Docteur Galezowski:

« Monsieur le Docteur,

J'ai reçu votre aimable lettre, grâce à Dieu que votre excellence avec Madame et votre fils sains et saufs arrivés à Paris; j'espère que bientôt nous pourrons vous rencontrer à Paris et nous pourrons renouveler notre amitié; ayez la bonté de demander de ma part la santé de Madame et votre fils et je vous prie, écrivez toujours à moi vos nouvelles et de votre famille.

votre fidèle dévoué.

SAEDESSALHOME »

Brouillon de lettre d'Augusta Galezowska, non datée au Shah:

« Altesse Sérénissime,

Au milieu de tous les honneurs dont votre Altesse Impériale nous a comblés depuis notre arrivée en Perse, il en est un auquel je n'aurais jamais pu m'attendre : c'était de recevoir une lettre personnelle de Votre Altesse. J'en suis profondément touchée et je garderai cette impériale surprise dans ma famille comme un dépôt sacré.

J'avais, depuis longtemps, le plus vif désir de venir en Perse, et grâce à la munificence de Votre Altesse Impériale, non seulement ce voyage n'a pas été fatigant pour nous, mais il nous a aussi procuré une des plus grandes jouissances de notre vie.

La bonté de Votre Altesse Sérénissime est comme le soleil: ses rayons s'étendent au loin ! aussi à peine avions nous mis le pied sur le sol persan, que nous en ressentions les bienfaisants effets.

Les deux éminents protecteurs que Votre Altesse avait daigné envoyer à Resht à notre rencontre, le Général Mirza Ahmed Khan et M. le Docteur AHammanla Khan, ont été admirables de dévouement, de soins, et des plus délicates prévenances envers nous. Jamais nous n'oublierons ce qu'ils ont fait pour nous, et nous osons espérer qu'ils partageront l'inébranlable amitié que nous leur avons vouée, et qui est la seule récompense, hélas, qu'il nous soit permis de leur offrir.

En suppliant Votre Altesse Impériale d'agréer l'expression de ma plus profonde gratitude, je me dis

de Votre Altesse Sérénissime,
la très humble servante.
AUGUSTA GALEZOWSKA »

Comptes rendus de voyage

Dans les documents numérisés (Gallica) · Le XIXe siècle, 22 août 1894 : « Les Français en Perse » : le voyage du docteur Galezowski pour soigner le prince Zill es-Soultan

Extraits de presse:

« SOLEIL » Paris du 19 janvier 1895:

« Nous avons annoncé, ces temps derniers, que M. le docteur Galezowski avait été demandé en Perse, sur ordre du shah, pour donner des soins au fils aîné de Nasr-en-din, le prince Massoud Mirza Ziles Soultan, ( né le 5 janvier 1850), gouverneur général de la province d'Ispahan. A la suite du traitement institué par le praticien, le prince, qui était atteint depuis plusieurs années déjà d'une affection oculaire grave que plusieurs spécialistes étrangers, appelés en consultation, considéraient à tort comme un « glaucome », a retrouvé en peu de temps la vision et la santé.

D'Ispahan, le docteur Galezowski s'est rendu a Téhéran pour donner incidemment des soins au shah. Au cours d'une de ces audiences Nasr-ed-Din a chargé officiellement le praticien français de la création d'un service d'oculistique en Perse, qui serait dirigé par un élève choisi par le savant.

A son retour en France, ces jours derniers, M. le docteur Galezowski s'est occupé immédiatement de cette question, et c'est ainsi que les conditions principales, relatives à la création de ce service ont pu être arrêtées entre lui et la général Nazare Aga, ministre de Perse à Paris. Les appointements affectés à ce poste seront, outre d'autres avantages stipulés d'une vingtaine de mille francs environ. »

« LA LIBERTÉ “ Paris, du 6 février 1895:

“ Académie de Médecine

Après les présentations d'usage, M. le baron Larrey, un de doyens de l'Académie, se lève et, au milieu du silence général annonce qu'il lègue à la docte Compagnie un titre de rente de 500 francs, en 3 % Français pour la fondation d'un prix artistique, qui portera le nom de prix du baron Larrey.

De vifs applaudissements accueillent cette communication du baron Larrey, que le président remercie chaleureusement au nom de l'Académie.

M. Lucas-Champonnière, à l'occasion de la présentation d'un ouvrage qu'il vient de publier et dont il offre le premier exemplaire à l'Académie, annonce qu'après de longues études, il est arrivé à résoudre une question des plus importantes, et qui se traduisait autrefois par des mutilations plus ou moins grandes; il veut parler des fractures de l'extrémité supérieure de l'humérus, de celles du coude, et dont il a obtenu la guérison, en peu de temps, au moyen du massage et des mouvements des membres fracturés. Ces guérisons sont complètes sans aucune déviation des membres, et les mouvements ont recouvré toute leur étendue dans des cas où récemment encore les malades restaient estropiés.

M. Galezowski appelé l'an dernier à pareille époque en Perse pour donner des soins au fils du shah, fait la relation de son voyage en Orient. Nous regrettons de ne pouvoir donner le compte rendu in extenso de cette intéressante communication, En voici les principaux passages:

« Autorisé par S.M. le shah de Perse et par mon auguste client, S.A.I. Zellé-Soltan, j'ai l'honneur de communiquer à l'Académie mes observations sur les maladies d'yeux que j'ai rencontrées pendant mon voyage en Perse :

Parti de Paris le 25 mars dernier, j'arrivai à Téhéran le 9 mai suivant, après avoir traversé Constantinople, Odessa, Batoum, Tiflis, Bakou et Rescht.

Dans chacune de ces villes j'ai le plaisir de rencontrer plusieurs de mes confrères, dont la plupart ont fait leurs études médicales à Paris.

A Resht, j'ai vu un grand nombre de malades ».
“ LE TEMPS “ Paris, du 7 février 1895:
“Une clinique ophtalmologique en Perse -

M. Galezowski, l'oculiste bien connu, lit la relation d'un voyage qu'il fit en Perse, l'an dernier, pour donner ses soins au fils aîné du shah Nasr-ed-Din, le prince Massoud Mirza Zill es Soultan, gouverneur de la province d'Ispahan, qu'il a guéri d'une grave affection oculaire. Il donne un aperçu général sur les affections oculaires qu'il a observées dans ce pays et annonce l'établissement à Téhéran d'une chaire de clinique ophtalmologique où l'enseignement se fera en français. »

« LE SIÈCLE “ Paris, du 11 février 1895:

“Académie de Médecine

L'ophtalmologie en Perse. - La séance s'ouvre par la lecture que fait M. Galezowski de son voyage en Perse, appelé comme on l'a dit, par le shah, pour soigner l'un de ses fils.

Cette relation est fort intéressante à divers titres; elle montre d'abord en quelle haute estime est traitée la science française aux régions asiatiques, et ensuite elle nous apprend quelles sont les affections oculaires les plus communes dans ces pays. Ce voyage aura eu en outre une conséquence, c'est la création à l'Université d'Ispahan d'un poste et d'une chaire d'ophtalmologie, laquelle est déjà occupée par un médecin français. »

Lettre du Dr Hussein, d'Ispahan, du 5 mars 1895 au Docteur Galezowski, dont il a été l'élève:

« Cher et Honoré Maître,

Je réponds un peu tardivement à votre aimable lettre du 21 novembre dernier, mais je pense que vous m'excuserez lorsque vous connaîtrez les raisons qui m'ont empêché de vous écrire plus tôt.

Son Altesse a beaucoup voyagé dans ces derniers temps et c'est pendant une de ses absences que votre enveloppe est arrivée; elle a été retenue en ville et ce n'est qu'un certain temps après que j'en ai pris connaissance.

Immédiatement j'ai fait part du contenu de votre lettre au Prince qui a été très touché de votre sollicitude à son égard; mais comme pendant les voyages il se produit une certaine amélioration dans son état et que ce mieux persiste même après, pendant une semaine ou deux, il m'a fallu attendre un peu pour être à même de vous répondre en toute connaissance de cause.

L'état des yeux du Prince est très satisfaisant et sa santé générale ne laisse rien à désirer. Cela étant il est presque inutile d'organiser la consultation dont il avait été question et le Prince me charge de vous prier de ne pas donner suite à ce projet.

Du reste M. Tracher Collins auquel Son Altesse avait également parlé de la chose, a consulté dès son arrivée à Londres le Docteur Hughes Jackson et nous a fait connaître l'opinion de ce spécialiste. Opinion qui n'a fait que confirmer ce que nous savions déjà, tant au point de vue du diagnostic qu'à celui du traitement.

Quant aux articles de journaux que vous m'avez envoyés par l'entremise de Son Excellence Nazare-Aga, le Prince les a bien reçus, mais s'il faut vous parler franchement, l'effet produit n'a pas été très bon, quoique j'aie pris soin d'atténuer autant que possible les passages un peu scabreux !

Il m'a semblé que le Prince aurait préféré qu'on s'occupât de lui d'une autre façon, si toutefois on doit s'occuper de lui dans les journaux européens, ce dont je ne suis pas sûr !

Cette mention fréquente de maladie grave de l'œil, du glaucome etc... a paru sonner désagréablement à ses oreilles.

Cela n'est pas étonnant quand vous songez que si l'intégrité de la vue est nécessaire à tout le monde, elle est encore plus indispensable à un Grand Prince qui doit être doublement clairvoyant, au propre et au figuré ! Pour ce qui est de votre intention de donner un article détaillé de votre voyage à un grand journal de médecine, je ne peux que l'approuver.

J'espère que cela dissipera certaines idées fausses sur la maladie de Son Altesse, entre autres celle-ci qu'exprime je ne sais quel journal, comme quoi j'aurais diagnostiqué à tort un glaucome chez le Prince ! Vous savez mieux que personne qu'il n'en est rien.

Je n'ai pas encore reçu les photographies; aussitôt qu'elles me seront parvenues, je ne manquerai pas de remettre à Son Altesse Impériale celles qui lui sont destinées, je suis sûr qu'Elle les acceptera avec un vrai plaisir.

Je serai heureux de recevoir les livres que vous voulez m'envoyer, surtout si vous y joignez les lunettes que vous avez si obligeamment promis de me choisir et qui me faciliteront considérablement la lecture.

Je souhaite que cette lettre vous trouve en parfaite santé et je vous prie de présenter mes hommages à Madame Galezowska et mes amitiés à Monsieur votre fils.

Agréez, cher Maître, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.

DR HUSSEIN ”
« ? » du 10 mars 1895:
« LA VÉRITÉ », Paris du 1 er avril 1895 :
« ZELLE SULTAN. Le docteur Galezowski à la cour de Perse

Rivalités scientifiques et commerciales - L'influence française et l'influence allemande -

La maladie du fils du shah - Le traitement - une guérison rapide et ses conséquences politiques.

Les rivalités d'influences des nations européennes hors d'Europe s'irritent et s'aggravent sans cesse à mesure que diminue l'étendue des territoires que les Européens peuvent encore se partager.

Ces luttes éclatent publiquement en Afrique surtout parce que les intrigues politiques et avant tout commerciales ont comme résultat des partages de territoires, des traités où les nations se taillent, à qui mieux mieux, leur part de régions à peu près inconnues, mais où on suppose devoir trouver gloire et profit.

Ailleurs, là où un gouvernement régulier existe, les apparences sont sauves, mais la lutte est aussi ardente et les adversaires sont les mêmes.

Le récent voyage de l'éminent docteur Galezowski appelé en Perse pour soigner une affection grave des yeux du fils aîné du Shah, en a fourni l'exemple.

C'était un hommage à la science française, hommage que le Shah, à la suite des résultats qui ont été obtenus, se félicite encore, mais le retentissement que devait avoir dans la Perse la guérison, avait donné naissance à des intrigues qui avaient pour but de faire soigner le fils du Shah par des médecins d'autres nations de l'Europe.

On sait que le Shah professe une grande sympathie envers la France; les voyages qu'il a faits chez nous ont été les preuves; on sait aussi l'estime en laquelle il tient notre compatriote, qui est médecin, le docteur Tholozan.

Les Persans partagent généralement ces sentiments et plusieurs familles ont leur fils dans nos universités.

Nos ennemis n'en luttent pas moins pour distraire peu à peu notre influence; et c'est ainsi que le fils d'un ministre du Shah faisait récemment ses études à Berlin.

Les yeux du fils du Shah.

Pour la maladie même de Zelle-sultan, le fils aîné du Shah, un médecin allemand fut d'abord consulté et le diagnostic qu'il portait était absolument erroné.

Le prince était malade depuis dix ans; il avait déjà perdu un oeil, l'autre semblait destiné à s'éteindre en peu de temps. Le prince, qui est dans la force de l'âge, s'était vu, à la suite de cette maladie et des intrigues auxquelles elle avait donné prétexte, enlever le titre d'héritier de la couronne; son frère cadet avait été désigné à sa place; enfin tout commandement actif lui avait été, en dernier lieu, enlevé.

On croyait qu'il ne tarderait pas à devenir aveugle; c'est ce qu'on répétait au docteur Galezowski au cours d'un voyage qu'il entreprit pour se rendre à Téhéran.

ll parait pourtant que la maladie du prince n'offrait aucune gravité, c'est du moins ce que répète le docteur Galezowski quand il consent à faire le récit de cette cure; mais le docteur n'aime pas à insister sur les détails de son rôle de médecin.

“ Ce qu'il y a d'intéressant, dit-il, en tout cela, c'est l'influence de la science française consolidée en Perse ».

Conversation avec le docteur Galezowski

Les incidents de ce séjour sont néanmoins curieux, même abrégés. Le docteur Galezowski publiera sans doute les notes quotidiennes qu'il a prises; le résumé qu'il en fait mérite d'être connu.

« Après avoir opéré de nombreuses cures à Téhéran, dit-il, je me suis mis en route pour Ispahan, où je suis arrivé le 17 mai suivant. Le Shah nous avait fait accompagner par une escorte de plus de 60 chevaux ou mulets, sans compter les voitures, les landaus, plus 12 cavaliers, colonel en tête. Peu d'heures après notre arrivée, le docteur Hussein Kahn, qui a fait ses études médicales à Paris et à Londres et qui parle aussi remarquablement le français que l'anglais est venu nous chercher pour nous accompagner chez le gouverneur d'Ispahan, le fils aîné de l'empereur, Zelle-Sutan. Son Altesse avait donné l'ordre de jouer la Marseillaise, quand j'ai fait mon entrée au palais. Zelle-sultan était tellement impatient de me voir qu'il ne m'avait pas laissé le temps de quitter mon costume de voyage.

Les formules de politesse échangées, je voulus commencer par interroger le malade. Il m'arrêta dès le début: “ Regardez, dit-il, rendez-vous compte ; je n'ai plus rien à vous dire “. Je procédai donc à l'examen des yeux de Son Altesse. Je ne tardai pas à constater que la maladie du prince ne présentait aucune gravité. Contrairement à l'avis du docteur Collens (de Londres), qui soignait Zelle-sultan, je ne découvris aucun signe de glaucome.

Les symptômes caractéristiques du glaucome, tels que diminution du champ visuel, paresse de la pupille, dureté de l'œil, manquaient totalement.

J'en conclus que les douleurs provenaient d'une névralgie de la 5 ème paire avec spasmes des voies lacrymales et accès périodiques de migraines ophtalmiques.

Dès le 3 ème jour du traitement qui consista dans l'élargissement du canal lacrymal et des injections répétées, le prince, à, ma grande satisfaction, m'annonça , que depuis plus de dix ans, il ne s'était aussi bien trouvé de ses yeux. A partir de ce moment, l'amélioration ne fit qu'augmenter et au bout de 17 jours, la guérison était complète et s'est maintenue jusqu'à présent ainsi que l'attestent plusieurs télégrammes du prince.

Il n'y avait pas moins de dix ans que Zellé-Soltan (qui est aujourd'hui âgé de 44 ans) n'y voyait plus ou y voyait mal. Aussi, après l'opération, il ne se tenait pas de joie; il m'a embrassé avec effusion en s'écriant que j'étais son sauveur.

2.800 consultations

A la suite du traitement, l'acuité visuelle était redevenue normale, et le prince pouvait lire, sans aucune fatigue, à l'aide des lunettes que je lui avais choisies. Mon auguste client était d'autant plus enchanté du résultat qu'il avait pour lui des conséquences incalculables. On lui avait retiré, à cause du mauvais état de ses yeux, le gouvernement de trois provinces, qu'on lui a rendu dès qu'on a su que l'opération avait réussi. On l'a rétabli, en un mot, dans toutes les charges officielles dont on l'avait dépossédé.

J'ai dû quitter Ispahan le 17 juin, rappelé à Téhéran par Sa Majesté, qui désirait me consulter encore pour quelques membres de la famille impériale. Tout le long de la route j'ai eu à examiner un nombre considérable de malades, près de 2.800, presque tous atteints de granulations, accompagnées de rétrécissement ou d'oblitération des voies lacrymales, de glaucomes, névrites sus orbitales, choroïdites atrophiques, etc...

Presque toutes les affections que j'ai eu à traiter tenaient à la chaleur du climat ou au défaut d'hygiène. Les gens de ce pays ont très souvent les voies lacrymales oblitérées, les yeux larmoient constamment, ils s'essuient avec leurs mains sales, et voilà la cause de leur maladie. Il suffit de leur déboucher les conduits lacrymaux pour amener la guérison Quand les indigènes ont vu avec quelle rapidité je les guérissais, c'était à qui réclamait mes soins. J'ai souvenir qu'un jour, dans un village, au moment où notre caravane était sur son départ, une femme portant son enfant sur le dos, vient me supplier de l'opérer. nous étions tous installés dans nos voitures, je la fais asseoir sur le marchepied. Je demande alors quelqu'un de bonne volonté pour me seconder. Un grand diable de Persan s'offre à me prêter son assistance, et il m'a aidé, ma foi très intelligemment.

Au retour, j'ai revu mon opérée, qui était complètement guérie. Quant à mon aide de hasard, j'ai obtenu du ministre de l'Instruction Publique qu'on lui laisserait suivre les cours de médecine, à Téhéran. Ne fallait-il pas encourager une vocation qui s'était si nettement manifestée.

Leur rêve à tous, c'est de venir en France, de visiter Paris. Le secrétaire de Zellè-Sultan voulait à tout prix que j'intervienne auprès du Shah pour qu'il lui confiât une mission en Europe ».

L'antisepsie en Perse

Avant de quitter la cour, le docteur Galezowski obtint la création à Téhéran d'une chaire ophtalmologique en langue française. Un de ses meilleurs élèves, le docteur Ratula en a été chargé et son enseignement est déjà commencé.

Enfin, autre marque d'estime dont l'influence française bénéficiera, le docteur Galezowski a reçu mission de préparer un rapport, aujourd'hui terminé, sur la réorganisation du service médical en Perse et l'application des nouvelles lois de l'hygiène et de l'antisepsie »

Lettre de M. Speenackess, « Le Journal » Paris du 22 avril 1895 au Docteur Galezowski

« Monsieur le Docteur,

On m'a demandé un travail que j'achève en ce moment sur la Perse actuelle. Je vous serais extrêmement reconnaissant si vous vouliez avoir l'aimable obligeance de m'envoyer le volume que vous avez publié sur cet Empire. Je serais heureux d'en rappeler l'éminent auteur.

Pardonnez-moi mon indiscrétion et avec tous mes remerciements anticipés, agréer, Monsieur le Docteur, l'expression de mes sentiments distingués. M.SPEENACKESS »

Brouillon d'un article de journal. Auteur et date inconnus

« On a déjà parlé du voyage que Mr le Docteur Galezowski a fait en Perse et on sait qu'il a été appelé par S.A.I. le Prince Zellé Sultan pour soigner ses yeux qu'il a radicalement guéri le Prince d'un mal dont d'autres oculistes n'avaient même pas pu reconnaître les causes.

Nous nous abstiendrons de rappeler ici les faveurs dont il a été comblé et les honneurs avec lesquels cet illustre professeur a été reçu par S.M.I. le Shah, par ses fils et par tous les hauts dignitaires de l'Empire; nous signalerons seulement que le docteur Galezowski a prouvé dans cette circonstance comme dans tant d'autres qu'il est toujours à la hauteur de la renommée qu'il a acquise dans sa profession; qu'il a traité et guéri des milliers de malades dans un très court espace de temps et que son nom est béni partout où il a passé sur le territoire persan.

A son retour à Paris, Mr le Docteur Galezowski a été reçu et félicité par tous ses confrères et ses amis; il a été appelé aussi à la faculté pour y lire une brochure faite par lui sur les résultats de son voyage. Sa modestie l'avait retenu de remettre cette brochure à Mr le Président de la République. Dans une entrevue avec le Général Nazare Aga, un bon ami du Docteur, ce dernier qui se fait un plaisir de causer de son voyage en Perse, lui demande si sa brochure a été remise au Président. La réponse étant négative, le Ministre de Perse se charge lui-même de faire les démarches au sujet de la réception du Docteur. Elles sont accueillies favorablement, et le Général Nazare Aga et le Docteur Galezowski ont été reçus le 16 du mois passé par Mr le Président de la République. Après la présentation, le Général a retracé en quelques mots au Président le bon accueil que le Docteur avait reçu auprès de son auguste souverain et le bon souvenir qu'il avait laissé en Perse. Le Docteur lui a parlé aussi des détails de son voyage et de sa bonne réception; il lui a demandé la permission de lui remettre sa brochure.

Mr le Président a été, comme il l'est toujours d'une grande amabilité

envers ses interlocuteurs; il a remercié le Docteur de lui avoir donné sa brochure et il lui a dit qu'il la lirait avec plaisir »

Lettre du docteur Cheik Mohamed, de Téhéran du 10 septembre 1895, au docteur Galezowski, dont il a été l'élève

« Mon très honorable Professeur,

J'espère que votre santé, ainsi que celle de Madame et de toute la famille va très bien. Je suis confus de n'avoir pas pu vous écrire depuis longtemps et je vous prie de ne pas croire que c'était un oubli; au contraire c'était à cause de mes occupations qui m'ont toujours retenu.

Sachant que vous vous intéressez toujours à la Perse et aux maladies de notre cher pays, j'attends de vous envoyer des observations utiles.

Malheureusement je suis si absorbé que je n'ai même pas le temps de noter les cas les plus curieux. Étant attaché au Grand Vizir, je suis du matin au soir avec lui et toujours occupé par lui ou par ceux qui viennent le visiter.

Mais n'ayant pas le plaisir de vous voir, je suis content de me trouver en relation avec votre élève et mon professeur le Dr Batauld auquel je m'adresse lorsque je suis embarrassé, pour un cas d'ophtalmologie ou pour une opération, et je suis heureux de vous dire que nous avons eu toujours d'excellents résultats.

Du reste son arrivée ici nous a fait un grand bien parce que non seulement ses élèves mais même tous les autres médecins se sont mis à étudier les maladies des yeux et ils sont toujours très contents de l'avoir en cas de difficulté, et nous vous remercions bien sincèrement de nous avoir envoyé le Dr Batauld qui fait tout son possible pour rendre service au pays et qui est très bon oculiste et qui opère parfaitement la cataracte, surtout qu'il opère selon votre bonne méthode sans le kystitome, sans l'iridectomie et sans blépharostat. Nous sommes toujours surchargés par les granulations et toutes les complications que vous avez eu du reste l'occasion de voir assez souvent ici.

Les cas d'excision que vous avez faits ici ont très bien réussi, entre autres chez l'employé du Ministère de la Presse, et nous avons souvent recours à votre méthode, et le Dr Ratauld a classifié les stades de granulations et les méthodes qui conviennent à chaque période et nous nous en trouvons très bien.

Je ne vous écris cette fois-ci que tout simplement pour vous prouver que j'ai toujours une grande reconnaissance pour vous et aussi bien pour les choses que j'ai pu voir et apprendre dans votre clinique de Paris qu'en Perse et pour votre aimable façon d'agir ici et en même temps je vous informe que le Prince Zellé-Soltan ne s'est jamais plaint depuis de ses yeux; et je vous dis aussi que le petit favori ne laisse pas encore soigner et même pas toucher ses yeux avec granulations et sa Keratite granuleuse.

J'espère que d'ici peu de temps je pourrai vous écrire plus longuement et vous fournir des observations intéressantes.

En attendant je vous prie d'agréer pour vous, pour Madame, pour Mr Henry et pour toute votre famille l'assurance de mes meilleurs sentiments, et de tout mon dévouement et que nous parlons souvent de vous devant S.M.I. le chah.

Votre élève

DR CHEIK MOHAMED ».

Lettre du Dr Cheik Mohamed Khan, de Téhéran du 12 octobre 1895 au Docteur Galezowski

« Mon Excellent Maître

Je viens de recevoir l'intéressant volume d'ophtalmologie que vous m'avez fait l'amabilité de m'envoyer, et je m'empresse de vous adresser tous mes remerciements pour cette gracieuse attention de votre part.

Ma lettre parviendra sans doute, au commencement de l'année prochaine, je tiens donc à lui confier mes meilleurs vœux pour vous et mes souhaits de prospérité pour votre famille.

Recevez, mon très honorable professeur, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.

Votre élève.

DR CHEIK MOHAMED KAHN »

« LE MONITEUR DES CONSULATS ET DU COMMERCE INTERNATIONAL” Paris, du 19 novembre 1895:

“ M. le Docteur Xavier GALEZOWSKI

Un Maître, d'une science profonde, éprouvée; un artiste par tempérament, un parfait Parisien et avant tout, un homme, ce qui n'est pas peu dire par ce temps de dégénérescence où, de plus en plus se font rares les grands caractères.

..../....

Au cours de cette rapide biographie, nous ne pouvons passer sous silence le voyage que le Docteur Galezowski fit en Perse, l'année dernière. car ce voyage est, pour ainsi dire, le couronnement de sa carrière. Il m'a été permis d'en apprendre les pittoresques incidents qui racontés par l'aimable docteur, m'ont donné une idée de ce que serait la relation de ce voyage écrite par lui avec la simplicité et la finesse d'esprit qu'il met en toutes choses. ce serait un livre extrêmement intéressant, jugez-en par quelques souvenirs au fil de la pensée.

Le 14 mars 1894, le sympathique ambassadeur de Perse à Paris, S.E. Nazare-Aga, un vieil ami du docteur, venait, au nom de son souverain, lui demander de se rendre à Ispahan, auprès du fils aîné de Sa Majesté - S.A.I. le prince Zéllé-Soltan qui souffrait d'une fatigue de la muqueuse, mal, dont les progrès ne laissaient pas que d'inquiéter la famille. A cette époque de l'année, le docteur Galezowski avait un grand nombre d'opérés et de malades. Il n'hésita pas cependant à se rendre aux désirs du Chah et, onze jours après - le jour de Pâques - l'Orient Express l'emportait vers l'Iran; il emmenait avec lui sa femme et l'aîné de ses fils - Henry - qui se destine à la carrière diplomatique.

Par un remarquable sentiment de délicatesse, le gouvernement persan avait fait aussitôt déposer au Crédit Foncier, par les soins du Général Nazare Aga, les honoraires du docteur s'élevant à cent vingt cinq mille francs, tous frais de voyage payés, comme bien on pense. Grâce à un passeport diplomatique, gracieusement accordé sur la demande d'une de ses parentes, par M. Casimir Perier, alors ministre des affaires étrangères et président du Conseil, le docteur Galezowski ne connut pas les ennuis de la douane et fut partout sur son passage, accueilli avec la plus cordiale bienveillance par les représentants de la France : à Constantinople par notre ambassadeur, M. Cambon ; à Batoum, par le consul de France, M. le comte de Courte, et à Bakou, par notre jeune et charmant vice-consul M. Dubail, qui s'acquitte de sa tâche difficile en ce pays lointain avec un rare dévouement aux intérêts de ses nationaux et de sa patrie. Même empressement de la part des représentants de la Perse à Tiflis et à Bakou.

Je tiens à mentionner le séjour que fit à Odessa le docteur Galezowski en quittant Constantinople; là, il fut reçu avec enthousiasme, sa renommée l'avait précédé, sa demeure était littéralement assiégée par la foule des malades qui venaient le consulter; il s'y prêta avec la meilleure grâce et la tâche lui fut d'autant plus facile qu'il connaît à fond la langue de Pouchkine et de Tolstoï.

Le 28 avril, nos voyageurs arrivant à Rescht, purent croire qu'ils entraient dans le pays des Mille et une Nuits. On leur avait préparé une réception vraiment royale. Le général Achmed-Kahn et le docteur Ammanola Khan - tous deux parlant très purement le français bien qu'ils n'aient jamais quitté la Perse - étaient allés à leur rencontre, jusque sur le bateau à vapeur qui s'arrête à Enzeli, non loin de Rescht, pour les saluer au nom de leur maître S.A.I. le prince Zellé-Soltan. Les envoyés princiers conduiraient leurs hôtes au consulat d'Angleterre où M. Churchill et sa charmante femme - fille du docteur Tholozan - leur avaient préparé une confortable et élégante installation. Une autre maison, appartenant au maire de Baghi-Raghi, avait été également préparée pour les recevoir; car dans ce bienheureux pays, où les hôtels sont inconnus, l'hospitalité est une loi et, nulle part, on ne la pratique avec le faste et la grâce qu'y apportent les Persans.

Le docteur Galezowski resta quatre jours à Rescht, il y visita plus de cinquante malades. Enfin, il se remit en route avec sa femme et son fils. Ce fut un enchantement, un rêve fantastique que cette traversée des terribles monts Elbrouz. Quel génie il avait fallu aux organisateurs de ce voyage pour en masquer tous les dangers, en aplanir les difficultés, grâce au luxe absolument oriental du cortège, et surtout à une gaieté, à une courtoisie qui ne se démentirent pas un instant. Quelles précautions infinies, quelles adroites délicatesses, quelle habile prévoyance pour faire oublier aux voyageurs qu'ils étaient si loin de la terre de France ! C'est ainsi que, dans les plus humbles caravansérails, le couvert se trouvait mis, comme par magie, avec une profusion inouïe d'argenterie, de linge damassé, de cristaux de Baccarat, de porcelaine de Sèvres aux armes du Prince; la table était toujours surchargée de fleurs merveilleuses. Les repas succulents et interminables, étaient arrosés des vins de nos meilleurs crus. Car il est à remarquer qu'en Perse, la sympathie pour la France se fait constamment sentir jusque dans les moindres détails.

L'escorte chargée d'accomplir ces prodiges se composait de soixante hommes, 38 mulets et 46 chevaux.

On arriva à Téhéran le 9 mai. A l'entrée du ravissant palais qui leur était destiné, nos voyageurs trouvèrent le docteur Tholozan qui les reçut les bras ouverts, en une véritable effusion de tendresse.

Le lendemain S. M. Nassr Ed Din faisait appeler le docteur Galezowski et lui demanda de lui présenter son fils. C'était un grand honneur pour un futur diplomate. S.M. Persane lui trouva une ressemblance avec Napoléon I er, ce qui fit rougir le jeune homme et le troubla fort.

Sa Majesté avait précisément, ce jour là, les yeux fatigués; le docteur Galezowski n'eut pas de peine à dissiper rapidement cette légère indisposition.

Le séjour dans cette extraordinaire ville de Téhéran fut une succession d'enchantements. Il n'est pas d'attentions dont nos Parisiens ne fussent l'objet de la part de tous les hauts dignitaires persans, aussi bien que notre éminent et dévoué ministre M. de Belloy, qui voulut les inviter à dîner à la Légation.

Le salon du docteur Galezowski était constamment rempli de malades, que lui amenaient les docteurs Tholozan et Schneider ainsi que les docteurs Hussein, Ali, Heiler-Mirza Cheik-Mohamed, etc, anciens élèves du docteur Galezowski, tout heureux de la joie inespérée de le posséder au milieu d'eux, si loin de ce pays où ils avaient reçu ses enseignements. Ce fut la nuit que le grand oculiste parisien dut s'échapper de son palais, car ses malades le tenaient absolument prisonnier.

Après avoir pris congé de leur hôte S.A.I. Djebal-ed-Dowlet, le jeune et charmant fils aîné de S.A.I. Zéllé-Soltan, qui leur avait offert la plus splendide hospitalité, le docteur, sa femme et son fils se mirent en route pour Ispahan, but de leur voyage, où ils arrivaient enfin le 29 mai.

Par ordre du Shah leur escorte s'était encore grossie d'un détachement de cosaques, commandés par le prince Ammanola-Mirza, un élégant colonel - pur boulevardier - qui avait accompagné Nasr-Ed-Din à Paris en 1889, et parle encore de ce voyage avec enthousiasme.

Mandé au palais, deux heures après son arrivée, le docteur Galezowski y faisait son entrée accompagné d'un de ses anciens élèves, le docteur Hussein khan, médecin des plus distingués, attaché à la personne du prince. Au moment où ils arrivaient, une excellente musique militaire faisait entendre la Marseillaise.

Dès le premier examen de son auguste client, le docteur Galezowski

eut la joie de constater que, dans l'entourage de l'Altesse Impériale on s'était exagéré les craintes. Le mal était moins grave qu'on ne l'avait cru; il s'agissait d'une affection des plus bénignes. En effet, après dix-sept jours d'un traitement rationnel et approprié au mal, le docteur Galezowski avait la vive satisfaction de déclarer son illustre malade complètement guéri.

Ce résultat s'est si bien maintenu jusqu'ici que S.A.I. Zéllé-Soltan expédiait tout récemment au docteur un très affectueux télégramme.

La nouvelle de la rapide guérison de son fils aîné transporta de joie

Nasr-Ed-Din. Sa reconnaissance accorda au docteur Galezowski une double et précieuse récompense en l'élevant au grade de Grand Cordon de l'Ordre du Lion et du Soleil et en l'autorisant, grâce à l'appui de S.E. Mokbar-ed-Dowlei, Ministre de l'Instruction publique, à fonder, à Téhéran, une chaire et une clinique ophtalmiques en langue française, dirigée actuellement par un ancien élève du docteur Galezowski.

Le 24 juillet 1894, nos trois voyageurs rentraient à Paris, comblés d'honneurs et rapportant, avec une foule de cadeaux superbes, d'impérissables souvenirs. Il y avait quatre mois, jour pour jour, qu'ils étaient partis de Paris et ils revenaient sans avoir éprouvé la moindre indisposition, le plus léger accident.

Il y a plus d'un an de cela et le docteur Galezowski ne peut parler de ce voyage sans se laisser aller à un enthousiasme bien compréhensible et sans exprimer ses sentiments d'inaltérable reconnaissance pour Sa Majesté le Chah, la famille Impériale, S.E. Nazare-Aga et pour le peuple persan.

Tenez pour certain que le jour où l'éminent docteur consentira à publier les impressions de ce voyage en pleine féerie, nous aurons un des ouvrages les plus intéressants qui aient été écrits sur la Perse moderne.

Le docteur Galezowski a été décoré de la Légion d'honneur le 16 juin 1872; le 10 juillet 1885, il était nommé Officier. Quand les honneurs vont à de tels hommes et que la fortune leur sourit, on en ressent une joie en pensant à la somme de services qu'ils ont rendus à l'humanité. Honneurs et bonheurs ne sont que la juste récompense de tant de labeurs, le corollaire d'une vie si noblement remplie.

F.A.STEENACKRERS »

Notes écrites par M. X (certainement persan.)

« Ce voyage a été le couronnement de la carrière du Docteur Xavier Galezowski.

Sollicité de se rendre à Ispahan par le très aimable et très sympathique ambassadeur de Perse à Paris, le Général Nazare Aga, que S.M. le shah avait bien voulu charger de cette mission, le Docteur Galezowski se mettait en route le 25 mars 1894, avec sa femme et l'aîné de ses fils, Henri, qui se destine à la carrière diplomatique

Par un très appréciable sentiment de délicatesse, le gouvernement persan a fait déposer auprès du Crédit Foncier et par les soins de S.E. Nazare-Aga, les honoraires du Docteur Galezowski s'élevant à la somme de 125.000 francs, tous frais de voyage payés.

Le 3 mai suivant, après s'être arrêtés à Constantinople et à Odessa, nos voyageurs arrivent à Rescht et ils crurent alors entrer réellement dans le pays des mille et une nuits.

En effet l'accueil qu'ils reçurent fut vraiment royal. Le Général Achmed Khan ( ? ) et le docteur Ammanola Khan, tous deux parlant également bien le français, bien que n'ayant jamais quitté la Perse, viennent à leur rencontre et les saluèrent au nom de leur maître S. A. I. Zellé Soultan.

Puis ils les conduisirent au Consulat d'Angleterre où M. Churchill et sa charmante femme leur avaient préparé une installation des plus confortables. En Perse, il n'y a pas d'hôtels, et l'hospitalité peut rivaliser avec celle de l' Ecofi ( ?).

Après être resté quatre jours à Rescht et y avoir examiné beaucoup de malades, le docteur Galezowski se mit en route avec sa femme et son fils. Quel rêve fantastique que cette traversée des terribles monts Elbrouz ( ?) et quel génie il a fallu aux organisateurs de ce voyage pour en masquer tous les dangers et tous les inconvénients sous un luxe et par une bonne humeur et une courtoisie qui ne se sont jamais démenties.

C'est ainsi que dans les plus humbles caravansérails, le couvert se trouvait mis avec un goût et une élégance parfaits: linge fin damassé, couverts de Sèvres aux armes des Princes, couteaux de Baccarat, plats d'argent massif, vins et liqueurs des premières maisons françaises, car la sympathie pour la France se fait constamment sentir en Perse, et jusque dans les plus petits détails.

L'arrivée à Téhéran eut lieu le 9 mai. A l'entrée du ravissant palais préparé pour nos voyageurs, se trouvait le Docteur Tholozan qui les reçut avec une véritable explosion de tendresse.

Le lendemain, S.M. le Shah daigne faire demander le docteur Galezowski, et désire connaître son fils, à qui Elle trouve une ressemblance avec Napoléon 1 er ce qui fait rougir le jeune homme et le trouble fort.

S.M. avait les yeux fatigués, et le docteur Galezowski n'eut pas de peine à le guérir de sa légère indisposition

Le séjour dans la jolie ville de Téhéran, fut enchanteur, car ils faisaient l'objet de toutes sortes d'attentions gracieuses de la part des grands dignitaires et de celle de Monsieur de Balloy, notre ministre, qui voulut bien les recevoir à dîner à la légation.

Encore plus qu'à Rescht le docteur Galezowski fut obligé d'examiner des milliers de malades et il en fut ainsi jusqu'à Ispahan, où le docteur et les siens arrivèrent le 29 mai. C'était là le but de leur voyage, car il s'agissait plus pour le docteur Galezowski de guérir S.A.I.Zellé-Sultan, fils aîné de Sa Majesté le Shah, qui était atteint d'une maladie qui durait depuis plusieurs années et que l'on croyait grave. Heureusement il n'en était rien et comme preuve de la bénignité de l'affection il suffisait de dire que le docteur Galezowski en vint facilement à bout par des moyens très simples, et après un traitement de dix-sept jours.

Pour lui montrer sa reconnaissance d'avoir guéri son fils, S.M. le Shah fit au docteur Galezowski le très grand et très rare honneur de lui envoyer à Ispahan, le diplôme et les insignes de Grand Cordon dans l'ordre du Lion et du Soleil de Perse.

Après avoir si heureusement réussi dans sa délicate entreprise, le docteur Galezowski reprit la route de Paris où il arriva le 24 juillet 1894, sans le moindre accident et sans la moindre indisposition ni pour lui ni pour les siens.

Aussi, bien que plus d'une année se soit écoulée depuis son retour, le docteur Galezowski ne peut-il parler de son voyage en Perse sans s'exprimer avec un enthousiasme toujours grandissant.

Comment pourra-t-il oublier jamais les bontés dont lui et les siens ont été comblés au cours de ce voyage féerique.

Et serait-il tenté de les oublier, que la vue des merveilleux bijoux dont Madame Galezowska est si fière de se parer, lui rappellerait bien vite et d'une manière éblouissante. »

Texte du rapport du Docteur Galezowski probablement à l'Académie de Médecine et paru dans la presse

(début manquant)

.../...

« Le 2 mai je suis parti de Rescht pour arriver le 9 à Téhéran où je fus reçu par le docteur Tholozan.

Dès le lendemain matin, j'étais appelé auprès de Sa Majesté.

Le shah souffrait depuis quelques semaines d'une conjonctivite catarrhale, que j'ai guérie facilement par des collyres astringents et des lotions chaudes.

Après avoir vu des centaines de malades et fait plusieurs opérations de sclérotomie, iridectomie et cataractes, etc... avec l'aide du docteur Tholozan et de mes anciens élèves, les docteurs Hassin, Heyder-Mirza, Mizra-Ali, Cheik-Mahomed, etc... je me suis mis en route pour Ispahan, où j'arrivai le 17 mai suivant et où j'ai retrouvé le docteur Hussein Khan, qui a fait ses études médicales à Londres et à Paris et parle avec la même pureté le français et l'anglais.

Quelques heures après mon arrivée, le docteur Hussein Khan vint me chercher pour me conduire auprès de Son Altesse. Le prince me reçoit avec une extrême affabilité, et pour me prouver que c'est bien au médecin français qu'il rend hommage, il fait jouer la Marseillaise par son excellente musique militaire. J'avoue qu'à ce moment-là mon émotion fut à son comble

Quelques instants après, je procédai à l'examen des yeux de Son Altesse. Grande fut ma joie en constatant que la maladie du prince ne présentait aucune gravité. Mon examen me prouva qu'il n'existait aucune crainte de glaucome, et, en effet, les symptômes caractéristiques du glaucome , tels que diminution du champ visuel, paresse de la pupille, dureté de l'œil manquaient totalement.

J'en conclus que les douleurs provenaient d'une névralgie de la 5 ème paire avec spasmes des voies lacrymales et accès périodiques de migraines ophtalmiques.

Dès le 3 ème jour du traitement qui consista dans l'élargissement du canal lacrymal et des injections répétées, le prince, à, ma grande satisfaction, m'annonça , que depuis plus de dix ans, il ne s'était aussi bien trouvé de ses yeux. A partir de ce moment, l'amélioration ne fit qu'augmenter et au bout de 17 jours, la guérison était complète et s'est maintenue jusqu'à présent ainsi que l'attestent plusieurs télégrammes du prince.

En résumé, la maladie dont souffrait Son Altesse Impériale, Zelle-sultan, consistait dans une oblitération du point lacrymal inférieur dans l'œil droit avec névralgies péri orbitales et quelques concrétions calcaires dans la conjonctive, concrétions que j'ai extraites avec l'aide de mon très distingué confrère le docteur Collens (de Londres) et du docteur Hussein Khan, Ammanola Kahn, et Abanor (de Zulfa). Avant cette petite opération, j'avais eu soin d'administrer du sulfate de quinine au malade, comme le conseille mon éminent maître le professeur Verneuil.

L'acuité visuelle, à la suite du traitement, était redevenue normale, et le prince pouvait lire sans aucune fatigue, à l'aide des lunettes que je lui avais choisies, aussi bien de l'œil droit que de l'œil gauche, et bien que ce dernier fût atteint d'astigmatisme de naissance.

J'ai dû quitter Ispahan le 17 juin, rappelé à Téhéran par Sa Majesté, qui désirait me consulter encore pour quelques membres de la famille impériale. Tout le long de la route, j'ai dû examiner un nombre considérable de malades, et les affections oculaires que j'ai eu le plus souvent à soigner sont : les granulations, accompagnées presque toujours de rétrécissement ou oblitération lacrymale, l'herpès cornéen d'origine fébrile, le glaucome sous toutes ses formes, quelques cas de choroïdite atrophique de nature arthritique et les névrites sus-orbitaires, peu de cataractes, et, ce qui m'a frappé, l'absence presque complète d'affections oculaires syphilitiques. Dans cette foule de malades je n'ai enregistré que cinq cas de choroïdite ou iritis syphilitiques. Trois faits d'un autre ordre ont particulièrement attiré mon attention : 1° une endartérite rétinienne avec cécité complète des deux yeux, suite de fièvre intermittente pernicieuse; 2 °périnévrite optique d'origine goutteuse et 3 ° une variété de glaucome hémorragique.

De retour à Téhéran, j'ai eu l'honneur de voir encore Sa Majesté et de soigner quelques membres de sa famille.

Deux récompenses, auxquelles j'ai été infiniment sensible, m'attendaient dans la capitale. Son Altesse Le Sader-Azam, grand Vizir, homme d'un savoir universel et très sympathique aux Européens, me déclara, que pour me marquer sa satisfaction, pour les soins que j'avais donnés à Elle-même, à sa famille et à ses sujets, Sa Majesté daignait m'autoriser à faire un rapport sur la réorganisation du service médical et l'application des nouvelles lois de l'hygiène et d'antisepsie en Perse.

De plus Son Excellence monsieur le ministre de l'Instruction Publique m'annonça, qu'en souvenir de mon passage en Perse, Sa Majesté avait décidé de fonder une chaire et une clinique ophtalmologique en langue française »

Brouillon de lettre non daté probablement du Docteur Galezowski à Zellé-Soltan :

« A son Excellence,

Profondément touché de l'intérêt que Sa Majesté daigne me témoigner, je prie Votre Excellence de déposer à Ses pieds, l'hommage de ma plus respectueuse gratitude.

Grâce à Dieu, et aux soins dont je suis entouré, je suis, à présent complètement rétabli.

J'ai la grande joie d'annoncer à sa Majesté, que les légers troubles oculaires dont se plaignait Son Altesse Impériale Zéllé-Soltan ne sont dus qu'à son état général et ne présentent aucune espèce de gravité ».

Lettre du Docteur Chillaz de Contrexéville le 5 juillet 18.… au docteur Galezowski :

« Très honoré confrère,

Merci d'avoir répondu à la demande de consultation pour son Altesse Zerllé Soltan.

Vous serait-il possible de trouver parmi vos élèves quelqu'un qui voudrait bien démontrer à Mirza Saïd Hussein l'anatomie de l'œil et de ses annexes.

Je crois qu'il aurait besoin de cela pour bien comprendre les opérations que vous avez eu la bonté de pratiquer devant lui.

La leçon d'anatomie serait payée, bien entendu, par notre jeune Persan ou par moi-même.

En attendant je vous envoie d'ici tous mes compliments les plus confraternels.

Votre dévoué et reconnaissant

DOCTEUR CHALLIZ »

La mort du Shah

Dans les documents numérisés (Gallica) · Le Gaulois, 2 mai 1896 : « Chez le docteur Galezowski », interview au lendemain de l'assassinat du Shah · Le Matin, 3 mai 1896 : « Je ne suis qu'un médecin », dit-il

« LE MONITEUR DU PUY DE DÔME », Clermont-Ferrand, du 8 mai 1896:

« Histoire et Légende :

En se faisant assassiner par un fanatique, Nasr-ed-Din avait son idée.

IL a voulu nous montrer à leur valeur les bouquins de ces commères ordinairement vieilles qui s'intitulent des historiens. Voilà un shah installé depuis 48 ans, en Perse, sur un trône en or massif, et si nous le connaissons, c'est grâce à son bonnet enrichi de diamants, qui lui a permis de briller autrement que par la politesse.

Oh ! Ce bonnet ! Il a rendu rêveuses toutes nos étoiles de l'Académie de musique. Mais le shah, un peu rat, ne daigna jamais le jeter par dessus le moulin - le Moulin de - la Galette.

Il n'en resta pas moins chez lui avec la renommée d'un monarque comme M. Baudry-d'Asson nous en souhaite. Civilisé à faire rougir les membres du Jockey-club, et adoré de son peuple. Entre nous il empalait bien un peu ses sujets; mais uniquement pour respecter les bonnes traditions, et ne pas se brouiller avec les vieux musulmans. Le docteur Galezowski nous trace même un portrait enchanteur du défunt, dont il avait guéri le fils aîné atteint d'ophtalmie.

Sa Majesté était extrêmement affable et sympathique, et sa perte sera un deuil cruel pour la Perse, car je ne crains pas de m'avancer en disant que le shah était universellement aimé et estimé. Son esprit très ouvert aux idées européennes, et je crois que Sa Majesté aurait introduit des réformes importantes dans les institutions du royaume, s'il n'avait craint de mécontenter le parti des mollahs.

Mais, Henri de Rochefort, qui n'a jamais touché d'honoraires sur la cassette impériale, ne garde pas une aussi bonne opinion de l'assassiné. …. »

« X » du 2 mai 1896 :

« L'ASSASSINAT DU SHAH DE PERSE

Nouveaux détails -Les dépêches- La crise en Perse - A l'Élysée -

Au Vatican - L'impression en Europe.

LES FANATIQUES PERSANS ET LE BABISME

Par une dépêche télégraphique adressée à notre ministre à Téhéran, Monsieur le Président de la République a chargé cet agent d'exprimer au prince héritier les condoléances du gouvernement de la République au sujet de la mort tragique de Nasser-Eddin.

Par le même télégramme, le Président de la République, s'associe personnellement à la douleur de la famille impériale.

A la légation de Perse

Les ministres se sont fait inscrire à l'hôtel de la légation de Perse.

M. Hanotaux a rendu visite au général Nazare-Aga.

Lettre de condoléances du Pape.

A l'occasion de la mort du shah, le pape a fait adresser une longue dépêche de condoléances à son fils.

Sait-on que Léon XIII était avec le souverain en correspondance régulière et que les deux illustres personnages avaient l'un pour l'autre une haute estime.

Le shah avait offert au chef de l'Église un anneau avec une émeraude qui est une pierre unique.

La Crise persane

Nasser-Eddin shah était le quatrième prince de la famille des Kandjars. La tribu Kandjar, qui est originaire de Syrie et qui fut chargée par le shah Abbas de garder les frontières les plus menacées, a donné à la Perse, particulièrement sous le règne de Tamasp II, des hommes de guerre justement renommés. Il est intéressant de constater que cette dynastie, malgré l'opposition constante des ulémas, a toujours cherché à entretenir avec l'Occident des relations durables.

Le deuxième prince kandjar, Feth-Ali, sur les conseils du patriarche arménien, écrivit à Napoléon qui envoya en Perse le capitaine Romieu, l'interprète Jaubert et le général Gardanne.

Mohamed shah, père de Nassr-Eddin, avait reçu une éducation européenne. On conte même, à ce sujet, une histoire assez romanesque. Le hasard avait amené en Perse, après les événements de 1814, une jeune dame française, accompagnée de son mari. Celui-ci mourut; la jeune femme fut admise dans le harem de Feth-Ali; elle y devint l'institutrice des jeunes shahzadehs (fils de roi). Mohamed fut un de ses élèves. Il profita beaucoup, dit-on, de ses enseignements et garda toute sa vie, un vif penchant pour les arts et la civilisation du Frengnistan.

Nassr-Eddin.

Nassr-Eddin, fils de Mehamed shah, naquit en 1811. Il succéda à son père le 13 octobre 1848 et, la même année, il faillit être assassiné par des fanatiques. Intelligent et désireux d'introduire de sérieuses réformes dans l'administration de son pays, il eut à lutter, pendant les premières années de son règne, contre un mauvais vouloir général. Jusqu'en 1885, la Russie et l'Angleterre seules exerçaient une influence à la cour de Téhéran. Mais, à cette époque, une ambassade française, sous la direction de M. Bourrée, obtint du shah un traité de commerce et d'amitié avec la France.

En 1856, l'occupation d'Herat par les Russes amena une rupture entre la Perse et l'Angleterre. Le général anglais Outram pénétra en Perse, s'empara de Karrack, de Buschir et s'avançait sur Téhéran lorsque fut signé à Paris, entre lord Cowley et Ferroukh Khan (4 mars 1857), un traité qui mit fin à la guerre en donnant satisfaction à l'Angleterre.

En 1860, voulant organiser son armée, le shah demanda à la France un officier qui serait chargé de cette tâche. Le commandant Duhousset lui fut envoyé, et réussit à discipliner l'armée persane.

En 1861, la première ligne télégraphique fut inaugurée en Perse.

Nassr-Eddin aimait les arts et les sciences. Calligraphe émérite, il dessinait bien et prenait grand plaisir à la musique. Très simple d'habitudes, il était d'une grande fragilité. D'un caractère doux et bienveillant, il avait su gagner l'affection de son peuple.

Son esprit

Nassr-Eddin éprouvait pour la France une réelle sympathie. Tous ces visages joyeux, un peu goguenards, qui à Paris l'accueillaient par un salut, lui plaisaient. Il voyait réellement des gens heureux et, avec beaucoup d'esprit, faisait cette différence entre la France et sa voisine d'outre Manche. « En Angleterre, disait-on, on sent que « Time is money ».

En France, au contraire, « Time is pleasure ». Oh ! Ce n'est pas que l'on travaille moins à Paris qu'à Londres; mais on a le travail plus facile et le temps consacré au plaisir est rattrapé par une activité plus grande. »

Sa succession

On pourrait croire que c'est le fils aîné Zellé sultan qui devrait être le successeur au trône. Mais les uns disent que ce prince étant le fils d'un esclave ne peut y prétendre, tandis que d'autres affirment que si la succession au trône a été réservée à son frère cadet Mouzaffar-Eddin, c'est que Zellé sultan était menacé de devenir aveugle.

Il a été soigné et guéri il y a quelques années par le docteur Galezowski qui avait été appelé en consultation à Téhéran.

M. Galezowski a raconté d'une façon intéressante les conditions dans lesquelles il fit cette cure. Laissons-lui la parole:

« Les formalités de politesse échangées, je voulus commencer par interroger le malade. Il m'arrêta dès le début. « Regardez, dit-il, rendez-vous compte; je n'ai plus rien à vous dire. » Je procédai donc à l'examen des yeux de son Altesse. Je ne tardai pas à constater que la maladie du prince ne présentait aucune gravité. Contrairement à l'avis du docteur Collens, qui soignait Zelllé sultan, je ne découvris aucun signe de glaucome.

Les symptômes caractéristiques du glaucome, tels que diminution du champ visuel, paresse de la pupille, dureté de l'œil, manquaient totalement. J'en ai conclu que les douleurs provenaient d'une névralgie de la cinquième paire, avec spasmes des voies lacrymales et accès périodiques de migraines ophtalmiques. Dès le troisième jour du traitement, qui consista dans l'élargissement du canal lacrymal et des injections répétées, le prince, à ma grande satisfaction, m'annonça que depuis deux ans, il ne s'était aussi bien trouvé de ses yeux. A partir de ce moment, l'amélioration ne fit qu'augmenter, et, au bout de dix-sept jours la guérison était complète. Elle s'est maintenue jusqu'à présent, ainsi que l'attestent plusieurs télégrammes du prince.

Il n'y avait pas moins de dix ans que Zellé sultan n'y voyait plus ou y voyait mal. Aussi après l'opération, il ne se tenait pas de joie. Il m'a embrassé avec effusion en s'écriant que j'étais son sauveur ».

A la suite de cette cure merveilleuse, le docteur Galezowski donna 2.800 consultations, car, à cause de la chaleur et d'une mauvaise hygiène, les Persans ont souvent les voies lacrymales bouchées.

Compétitions.

En recouvrant la vue, Zellé Sultan a repris aussi, paraît-il, l'espérance de succéder à son père. On prétend qu'il a fait graver sur un yatagan ces paroles significatives: « C'est avec ce sabre que je trancherai la tête de mon frère. »

Depuis, à diverses reprises, les nouvelles de Perse nous présentaient ce prince entouré, à Ispahan, d'une cour et d'une armée absolument dévouées à sa personne et très disposées à soutenir son droit au trône. Les Anglais, naturellement, se montraient favorables à ce projet, car le prince désigné par le shah comme devant lui succéder était, selon l'usage, tenu éloigné de la cour et enfermé dans son palais de Tauris. On disait alors que, sans l'appui militaire de la Russie, jamais le prince héritier ne pourrait venir à bout des forces dont disposerait son frère aîné, et ainsi s'expliquait l'attitude de l'Angleterre.

La situation, on le voit, n'est pas des plus claires, et il est à prévoir qu'une guerre civile ne tardera pas à éclater et que ni l'Angleterre ni la Russie ne laisseront échapper l'occasion de soutenir les partis qui paraissent les mieux disposés à favoriser leur politique. Cela ne simplifie point la situation européenne: aux questions d'Égypte, d'Arménie, du Transvaal, d'Extrême Orient, il ne manquait plus que d'ajouter la question persane !

Il est vrai que ce n'est pas pour effrayer les Anglais, plus ils ont d'affaires sur les bras, plus ils ont matière à marchandage et par conséquent occasion de tromper leurs adversaires. »

Extrait de Presse : “ DEMAIN “, Paris, du 28 mai 1896:

« Un Régicide en Perse

Le shah de Perse, Nasr ed Dine, se rendait en pèlerinage à la mosquée

d'Abdul-Azim, située à huit kilomètres environ de Téhéran, quand un fanatique de la secte Bâbi, Mollah Reza, lui tira presque à bout portant un coup de revolver. Frappé en pleine poitrine, le chah s'affaissa en poussant un cri. Transporté dans son palais, malgré les soins que lui prodigua le docteur français Tholozan, il expirait quelques instants après.

La France perd en lui un ami; il ne cachait pas, en effet, ses sympathies pour notre pays, qu'il visita trois fois: en 1873, en 1878 et en 1889. Prince éclairé, il inaugura dès 1860, en Perse, le premier télégraphe électrique; an 1 des lumières, il s'entoura de savants français: le docteur Tholozan était son ami; le célèbre oculiste Galezowski fut plusieurs fois appelé auprès de lui. Ce fut un Français, le commandant Duhouzel, qui réorganisa l'armée persane; enfin, il fonda, à Téhéran, un collège français.

C'est là, on le voit, un grand règne que vient d'interrompre violemment l'assassin Mollah Reza. Heureusement pour la Perse, les prédictions de mauvais augure des Anglais ne se sont point réalisées; l'ordre n'a pas cessé de régner dans ce pays et le nouveau chah, Mozaffer ed Dine, a jusqu'ici trouvé moins difficile - qu'on ne l'aurait cru - à recueillir la succession de son père.

Le principal mérite de Nasr ed Din fut d'avoir su louvoyer entre les trois écueils de la Turquie, de la Russie et de l'Angleterre. Il avait compris qu'une lutte d'influences étrangères en Perse deviendrait un danger pour la paix de ce pays et même de l'Europe. Cependant les Anglais ne semblent - ou ne veulent pas - le comprendre; sans même attendre qu'on ait rendu au chah les derniers honneurs, le Morning Post, le Times, le Standard,... ne déclarent-ils point que l'Angleterre ne saurait laisser s'établir une influence étrangère (lisez l'influence de la Russie) sur un pays placé sur la route des Indes?

Mais n'est-ce point assez d'avoir occupé Gibraltar, Malte, l'Égypte, le canal de Suez, Périm et Aden, pour la sécurité de cette fameuse route et l'Angleterre n'a-t-elle point actuellement assez d'affaires sur les bras, sans vouloir se créer de nouveaux embarras ? Et d'ailleurs, n'exerce-t-elle point sur l'Afghanistan un véritable protectorat ? De quel droit alors Messieurs les Anglais voudraient-ils empêcher la Russie d'exercer en Perse une influence prépondérante ?

Mais à quoi bon s'occuper des articles de journaux anglais ? Le Foreign Office ne souscrira certainement point au programme du Morning Post et du Times, ces organes du chauvinisme agressif.

DANIEL LOR »



« THE DAILY TELEGRAPH » , Londres, le 18 octobre 1896:

« Next week the son of General Lazare Aga, the Persian Minister here, and himself attached to his father's Legation, is to be married to the eldest daughter of Dr. Galezowski, the oculist who was summoned to Persia to operate on the late Shah's eyes. The bride's mother is the daughter of Tamberlick, the famous tenor »

Journal “ x “ date inconnue:
“NASHR-ED-DIN
son journal de voyage en France :

Lorsqu'en ses trois voyages à travers l'Europe, les foules massées sur son passage, qui contemplaient le shah promenant son orientale impassibilité parmi nos villes machinées par le progrès se demandaient quelle impression, le souverain ruisselant de pierreries, emporterait de notre civilisation.

On le disait ami des sciences et des arts, observateur attentif et avisé, prêt à doter son empire des ressources immenses d'une industrie qui, devant lui, étalait ses merveilles les plus nouvelles, et l'on ne doutait pas que, philosophe, il ne tirât pour ses peuples un remarquable profit de toutes les études qu'il lui était donné de faire.

Certes les trois séjours, parmi nous de Nasr-Ed-Din, ne sont pas demeurés infructueux, et le souverain importa en Perse bien des nouveautés, vieilles déjà pour notre civilisation; mais, outre que l'esprit iranien n'a pas la puissance assimilatrice de l'esprit japonais, que par conséquent le roi des rois dut se heurter à son retour à Téhéran à des résistances latentes; il était venu en Europe moins pour faire un voyage d'études qu'un voyage de plaisir. Cela ressort de la relation de ses voyages qu'il publia dans la Gazette de Téhéran et qui a été traduite en anglais par M. S. W. Redhouse.

Nasr-Ed-Din, en ces récits, passe rapidement, quand même il en fait mention, sur les grandes questions modernes d'industrie, de commerce et d'économie politique. Ce sont les mêmes incidents du voyage, sa santé, l'heure de ses repas, et même le mal de mer qui l'intéressait. Les galas donnés en son honneur, les réceptions officielles, les visites aux chefs d'Etats tiennent aussi peu de place dans ce carnet, mais pas celle que l'on attendait. On ne trouve pas à ce souverain d'idées générales.

Il considère comme absurde l'idée qui lui est exposée par M. de Lesseps d'un chemin de fer qui, par la Perse, relierait l'Europe à l'Inde, mais il note la forme et la nature des pavés de Berlin, où les chevaux ont les oreilles recouvertes d'une toile généralement rouge pour les protéger des mouches. A Paris, où il visite le Louvre, en courant, il ne trouve qu'un mot à dire au conservateur du musée qui s'est constitué en cicérone :

« Marche ». Cependant il remarque la statue d'une femme qui manque de bras ! De Saint Petersbourg il ne voit que les tramways, les femmes et les chiens.

En général, les établissements scientifiques et artistiques l'ennuieraient fort, s'ils ne lui donnaient l'occasion de quelques pointes dont il s'égaie, mais qui sont plutôt pour étonner l'auditoire.

A Londres, par exemple, on lui fait les honneurs d'une galerie de tableaux:

“ On nous montre, écrit-il au retour, un tableau représentant un âne: j'en demande le prix. Le directeur de l'exposition, un gros homme à barbe blanche, me dit que cela valait cent livres sterling - ce qui équivaut à 250 tomens de Perse. Sur quoi je dis : « La valeur d'un âne vivant est au plus de cinq livres - Comment donc que ceci qui n'est que le portrait coûte si cher ? Le directeur me répondit ; “ Parce que l'entretien de cet âne ne me coûte rien ; il ne mange ni foin ni avoine ». Je répliquai: “ Cela est vrai, on n'a pas cette dépense là; il ne peut servir à porter ni un homme ni un fardeau. » - Nous nous mîmes à rire de bon cœur.

Fier des coups de canons que l'on tire pour le saluer, des acclamations de la foule et des manifestations populaires, il oblige parfois ceux qui l'accompagnent à se plier à ses désirs fantastiques et les met dans l'embarras.

Pendant une fête inoubliable, qui lui fut offerte à Versailles, le shah se promenant dans le parc en compagnie du Maréchal de Mac-Mahon et des états-majors français et persan, passe devant les bains d'Apollon.

“ Il me vient le désir, écrit-il, de monter auprès de ces statues, sous la cascade. Le maréchal et le général X... m'assurèrent qu'il serait fort difficile d'y arriver, attendu que le chemin était fort roide et encombré de pierres. Je répondis que je voulais y aller. Je descendis de voiture et je montai. Il est vrai que le chemin était bien désagréable, mais pour nous autres qui avons vu et parcouru des chemins bien autrement difficiles dans nos chasses en Perse, c'était fort peu de chose »

..../....

Cette méfiance, d'ailleurs, se manifeste en toute occasion. Lorsque le docteur Galezowski fut appelé en consultation auprès de Nasr-Ed-Din, il souffrait d'une légère ophtalmie; le diagnostic établi, il fallait instiller quelques gouttes d'un collyre dans l'œil du souverain.

Le shah demande au médecin:
- Cela fait-il mal?
- Pas du tout.
- Essayez sur mon ministre.
- Mais, sire, votre ministre n'est pas malade.
- Essayez quand même.

Le docteur Galezowski dut s'exécuter; mais il laissa tomber la goutte du liquide médicamenteux sur la joue du ministre. Celui-ci surpris fit une légère grimace. Le shah qui l'observait lui dit:

- C'est douloureux ?

- Pas du tout, sire.

Le shah, rassuré, se soumit aux soins du célèbre oculiste qui plus tard, appelé en Perse auprès de Mouzarffer-ed-Din, constata que les médecins anglais, auxquels il s'était confié, avaient institué un traitement destiné à lui faire perdre la vue.

La méfiance de Nasr-Ed-Din qui devait tomber sous la balle d'un assassin, était justifiée.

Ce n'est pas, au reste, sur ses notes de voyage écrites et publiées pour ses sujets qu'il convient de juger ce prince, mais sur ses oeuvres; on constate alors que, malgré l'énergie barbare de certaines répressions, il a contribué à faire entrer la Perse dans la voie du progrès et de la civilisation.”

Lettre de Roger de Beauvoir du 17 mars 1897 au docteur Galezowski:

« Mon bon docteur,

Pensez-vous que j'aie des chances de recevoir la croix de commandeur du Soleil si j'adresse au Schah et à votre gendre un exemplaire de mon « Armée française »?

Si cette récompense pouvait m'arriver en même temps que celle que je vous ai demandée pour l'abbé Morancé, l'aumônier du 4 ème Corps, j'en serai ravi vraiment.

Mes hommages les plus respectueux à Madame Galezowska et veuillez me croire, mon bon docteur, toujours très cordialement à vous.

ROGER de BEAU VOIR »

Lettre de Farman Farma de Chiraz du 3 octobre 1898 au Docteur Galezowski:

« Mon cher Docteur,

Je vous remercie beaucoup des aimables soins que vous avez eus à Téhéran pour mes yeux. Depuis ce moment je suis toujours tranquille, mais malheureusement il y a un mois que les yeux sont souffrants.

Mon Docteur vous a écrit une lettre je vous serai très obligé de vouloir bien nous répondre le plus tôt possible.

Mes compliments respectueux à Madame.

FARMAN FARMA ».

Lettre de Madame Banoure Ozma à Augusta Galezowska, d'Ispahan du 16 juillet 1902:

« Ma chère Madame Galezowska,

Ayant besoin de quelques lunettes, j'ai fait écrire à Mr le Dr Galezowski, votre mari, par mon médecin le Dr Amanollah Khan et ne voulant pas perdre cette occasion qui s'est présentée, je vous écris ces quelques lignes d'abord pour vous adresser mes amitiés et m'informer de l'état de votre précieuse santé, et ensuite vous dire que je garde un souvenir bien agréable de votre séjour parmi nous; certes il vous vient quelque fois dans la pensée votre voyage en Perse et l'amie que vous vous êtes faite à Ispahan.

Je ne sais pas quelle a pu être votre impression de ce voyage mais celle que m'a laissée votre séjour est une des meilleures que je puisse imaginer. J'espère que tous les membres de votre distinguée famille se portent bien et que vous jouissiez tous d'un bonheur parfait. Mes meilleurs compliments au vénérable Docteur votre mari et mes sentiments distingués et mes amitiés pour vous-même avec une bonne poignée de main.

Votre affectionnée

BANOURRE OZMA »

Visite du Shah à Paris (1902)

« L'ÉCHO DE PARIS », Paris du 13 septembre 1902:

« La journée du shah:

Le souverain persan a reçu hier matin la visite du docteur Galezowski et de son élève, le docteur Ismaïl Khan, qui est chargé de l'organisation en Perse de trois Facultés médicales d'ophtalmologie. Ces trois Facultés seront créées à Téhéran, Tauris et Ispahan.

Le shah quittera Paris dimanche matin, vers 10 heures. La Compagnie du Nord a organisé un train spécial dont la vitesse ne devra pas dépasser 40 kilomètres à l'heure jusqu'à Verdalen, frontière russe. De là, le shah se rendra en train spécial russe à Varsovie, où il assistera, le 17 courant, à la grande revue militaire organisée en son honneur à Koursk par le tsar pour clôturer les grandes manœuvres.

Aujourd'hui à 4 heures, un grand concert sera offert Sa Majesté par l'orchestre Marquetti, venu tout exprès d'Ostende. »

« LE SOIR » Paris, du 13 septembre 1902:

« La journée du chah

Le chah a reçu ce matin diverses personnes, notamment le docteur Galezowski et son élève , le docteur Ismaël Khan, qui est chargé de l'organisation en Perse de trois facultés médicales où les affections de la vue seront spécialement étudiées.

Ces trois facultés doivent être créées à Téhéran, Tauris et Ispahan.

A quatre heures, le chah s'est rendu au Grand Palais où il a visité l'exposition du mobilier.

Il assistera ce soir à la représentation du Nouveau-cirque.


Le départ du souverain a été retardé de vingt quatre heures. Il aura lieu dimanche matin, à dix heures.

La Compagnie du Nord, se conformant aux instructions du chah, a organisé un train spécial dont la vitesse ne devra pas dépasser 40 kilomètres à l'heure.

L'itinéraire a été modifié, et c'est à Verdalen, frontière russe, que le chah trouvera le mardi 16 vers six heures du matin, le train spécial qui l'amènera à Varsovie.


Un concert est organisé à l'intention du chah, pour demain samedi. L'orchestre Marqueti viendra tout spécialement d'Ostende pour se faire entendre par Mouzaffer-ed-dine ».

« LE SOLEIL », Paris du 13 septembre 1902 :
« La journée du Shah :
Le Shah a consacré sa journée d'hier aux affaires.

Sa Majesté a reçu dans la matinée M. Léon Castillo, marquis del Muni, ambassadeur d'Espagne.

Dans, l'après midi, Sa Majesté a reçu le docteur Galezowski. Le docteur venait remercier Sa Majesté d'avoir agréé son rapport, qui a trait à la création de cliniques en Perse pour soigner les maladies des yeux.

A quatre heures, le Shah est monté en voiture et s 'est rendu au Grand Palais, où il a fait de nombreux achats.

A cinq heures, Mouzaffer ed Din s'est fait conduire au Bois de Boulogne.

La nouvelle du départ du Shah pour la Russie est maintenant officielle. Sa Majesté partira dimanche matin, à dix heures, par la gare du Nord ».

« LE MATIN » Paris, du 13 septembre 1902

« Départ retardé- L'emballage des colis - Les écoles d'ophtalmologie en Perse - Visite au Grand Palais.

Avant de quitter Paris, Mouzaffer ed-dine tient à prouver une fois de plus qu'il n'agit qu'au gré de son caprice, et qu'il n'est programme si bien élaboré qu'il ne puisse, au dernier moment, bouleverser.

Son départ avait été irrévocablement fixé à aujourd'hui. Il n'aura lieu que demain si tant est que l'on puisse donner à ce sujet un renseignement certain. Le chah a l'intention de partir dimanche matin à dix heures, mais qui peut répondre qu'il ne changera pas d'avis? En tout cas, un train spécial a été organisé, dont la vitesse ne devra pas dépasser quarante kilomètres à l'heure. Mouzaffer-ed-dine n'arrivera à Verdalem, sur la frontière russe que mardi à dix heures du matin. Un autre train spécial l'emmènera à Varsovie.

La journée du chah:

Des colis, des colis, et encore des colis, de toutes les formes, et de toutes les dimensions. Il y en a partout, dans les couloirs, dans les salons et jusque dans l'antichambre des appartements du roi des rois. Il faut se hâter de les expédier, car le départ précipité de Mouzaffer ed-din a diminué le délai sur lequel comptaient les emballeurs. Et de graves personnages, coiffés du bonnet d'astrakan, courent et s'empressent, des listes à la main. Déjà des camions sont partis pour la gare, lourdement chargés. Et il reste des centaines de ballots et de caisses dans la cour de l'hôtel.

Malgré cela, il y a des commerçants qui n'ont pas perdu tout espoir de vendre leurs marchandises, et qui attendent, et qui essaient de conclure une dernière affaire, dans la confusion des préparatifs de départ. Mais ils sont éconduits sans pitié. On a assez à faire expédier les achats récents. Ah ! de grâce, plus de caisses, plus de malles, plus de boîtes !

Pendant que les couloirs offrent cette animation, Mouzaffer ed-din, à qui les soucis mesquins sont étrangers, donne paisiblement audience à diverses notabilités.

Il a reçu notamment la visite de M. Perez Caballero. Le chef de la mission espagnole, qui vint lui apporter les insignes de la Toison d'Or, avait tenu à venir saluer le chah de Perse avant son départ.

Puis le souverain s'est longuement entretenu avec le professeur Galezowski, médecin oculiste. Il s'agissait de la création, en Perse, de trois Facultés médicales où les affections des yeux seront soignées particulièrement. Le docteur Ismaïl Khan, élève du professeur Galezowski, sera chargé de l'organisation de ces Facultés, qui auront leur siège à Téhéran, Tauris et Ispahan.

Quand il eut déjeuné, puis fait la sieste, Mouzaffer ed-dine quitta l'Elysée-Palace pour se rendre au Grand-palais des Champs-Élysées où il a visité l'exposition du mobilier. Il a été reçu par M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, et s'est particulièrement intéressé aux tapisseries des Gobelins.

A cinq heures moins le quart, malgré la pluie, le chah s'est rendu au bois de Boulogne. Il a passé la soirée dans un établissement des Champs-Élysées. »

« LE FRANÇAIS » Paris du 13 Septembre 1902 :

« MONITEUR PROFILS ET TISSUS » Paris du 13 septembre 1902:

« Le chah de Perse

Derniers jours passés à Paris - Les préparatifs du départ-

La journée d'aujourd'hui

Mouzaffer-ed-dine a retardé de vingt quatre heures son départ. C'est dimanche matin d'après les derniers ordres donnés par le souverain, que celui-ci quittera Paris. Toute la matinée a été employée aux premiers préparatifs du départ. Les derniers commerçants venaient encore proposer de nouveaux bibelots au roi des rois. Naturellement, la plupart

étaient éconduits.

Tandis que les personnages de la suite, les secrétaires de la légation surtout, s'occupent fiévreusement de faire préparer tous les colis, le chah donne audience, comme chaque matin.

Aujourd'hui, M. Perez Caballero, chef de la mission espagnole, qui vint apporter la Toison d'Or au roi des rois, est venu saluer Mouzaffer ed-dine avant son départ.

Le chah a ensuite eu un long entretien avec le docteur Galezowski. Il ne s'agissait pas d'une consultation, mais de l'exécution d'un projet formé par le souverain. Celui-ci désire, en effet, créer à Téhéran, une école d'ophtalmologie, dont la direction sera confiée au docteur Ismaïl Khan.

Cet après midi, à quatre heures, Mouzaffer ed-dine doit se rendre au Grand Palais des Champs Élysée.

Ce soir, le chah assistera à la représentation du Nouveau Cirque.

Un concert est organisé à l'intention du chah, pour demain samedi. L'orchestre Marqueti viendra tout spécialement d'Ostende pour se faire entendre par Mouzaffer ed-dine »

« LE JOURNAL », Paris du 13 septembre 1902:

« Le départ - Les réceptions - Au Grand-Palais - La soirée.

La date du départ du shah de Perse est maintenant définitivement fixée. Mouzaffer-ed-dine quittera Paris demain dimanche, à dix heures du matin; il arrivera à Virbauhen mardi prochain, et un train spécial le conduira ensuite à Kourks.

Le 17, le shah pourra donc passer, avec l'empereur Nicolas II, la revue des troupes qui clôturera les grandes manœuvres russes.

M. Paoli, en compagnie du chef de la traction de la Compagnie du Nord, a étudié hier les graphiques de l'itinéraire que suivra le train qui emportera Mouzaffer-ed-dine en Russie.

Notre hôte, qui s'était levé de très bonne heure, a reçu avant midi plusieurs visiteurs, notamment M. Perez Caballero, le chef de la mission, qui vint lui apporter la Toison d'Or au nom du roi d'Espagne Alphonse XIII, et le docteur Galezowski. Ce dernier venait soumettre au roi des rois un projet important ayant trait à l'installation à Téhéran d'une école d'ophtalmologie. Le shah a approuvé le projet du docteur Galezowski, et il a aussitôt désigné, comme directeur de cet institut et de deux cliniques qui seront créées par la suite, l'une à Teris, l'autre à Ispahan, son médecin oculiste particulier, le docteur Ibrahim Khan, ancien élève de l'École de médecine de Paris.

Si le shah a fait de nombreux achats, il reçoit aussi quelques cadeaux. Hier par exemple, on lui a envoyé une cage fleurie contenant deux couples de chardonnerets magnifiques. Mouzaffer-ed-dine a été ravi de cet envoi.

Dans l'après midi, après s'être reposé pendant une heure et demie, a voulu, malgré la pluie, se rendre au Grand-Palais, afin de visiter l'exposition du Mobilier.

Sur tout le parcours, une chaude ovation a été faite au roi, qui a été reçu par M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, et les organisateurs de l'exposition.

Un orchestre a joué l'Hymne persan à l'arrivée du souverain. La visite commença aussitôt, et le shah parut très intéressé par les divers produits de l'art du meuble qu'on lui fit admirer;

En sortant du Grand-Palais, Mouzaffer-ed-dine se fit conduire au Bois de Boulogne.

Ce soir, le shah a assisté à la représentation du Nouveau Cirque.

Très amateur de ce genre de spectacle, le souverain s'est beaucoup amusé aux facéties des clowns, et il a fort goûté les autres «numéros » figurant au programme.

A minuit le shah rentrait à l'hôtel.

On ignore encore comment le shah emploiera la dernière journée qu'il va passer à Paris. Un plan de promenades et de visites a été élaboré hier soir; il sera soumis ce matin à Sa Majesté.

Tout ce que l'on sait, c'est qu'un orchestre venu spécialement d'Ostende offrira dans la soirée un concert au shah dans la grande salle des fêtes de l'Élysée-Palace Hôtel. »

« TRIBUNE FRANÇAISE », Paris du 13 septembre 1902:

« Le Chah à Paris:

Mouzaffer-ed Din ne quittera Paris que dimanche matin pour se rendre à Werbalew.

A Eydt-Kuhmen, un train impérial russe sera mis à sa disposition. On s'occupe à la gare du Nord, d'une façon toute spéciale, de la formation du train impérial, car le chah est absolument réfractaire aux vitesses qui dépassent 40 kilomètres à l'heure.

De Werbalew, ville frontière russe, le train spécial conduira Mouzaffer-ed-Din sur le terrain de la revue de clôture des grandes manœuvres russes.

On se souvient que Nicolas II a invité le chah à assister à cette revue.

La journée d'hier, l'une des dernières que le roi des rois passera à Paris, a été sensiblement pareille aux précédentes.

Mouzaffer-ed-Din n'a point quitté ses appartements de la matinée. Après s'être occupé des affaires de Perse, tandis que le grand vizir recevait les fournisseurs, le Chah a donné audience à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, M. Léon y Castillo, puis les docteurs Galezowski et Ismaël Khan. Ce dernier, élève du premier, est chargé de l'organisation, en Perse, de trois facultés médicales où l'on étudiera surtout les affections de la vue. Leurs sièges seront : Téhéran, Tauris, et Ispahan »

« LE GAULOIS » Paris du 13 septembre 1902:

« Le Chah de Perse à Paris :

La pluie vient attrister les dernières journées du Chah à Paris. Habitué à la féerique splendeur des cieux d'Orient, Moussaffer-ed-Dine supporte mal la grisaille et l'humidité de l'automne précoce dont nous sommes gratifiés. Il a dû renoncer aux excursions qu'il s'était promises à Satory et à Compiègne. Enfermé dans son appartement une grande partie de la journée, les heures, pour lui s'écoulent lentes et monotones. Le Roi des Rois connaît ce mal subtil et élégant qui s'appelle le spleen. Pour le combattre, il fait appel à la virtuosité de son musicien particulier; il se grise, des heures durant, de sons harmonieux, de mélodies ailées, qu'il écoute dans une vague rêverie, tout en aspirant lentement les bouffées odorantes du narghilé royal.

Le matin en se levant, le Chah s'enquiert aussitôt du temps qu'il fait. Hier, comme on lui annonçait que le ciel était sombre et qu'il allait pleuvoir, le Chah a esquissé un geste d'ennui. Pour se distraire, il s'est mis aussitôt au travail, dictant à son secrétaire particulier des dépêches et des lettres. Puis le souverain a donné audience au marquis del Muni, ambassadeur d'Espagne à Paris, qui était absent de son poste lorsque Moussaffer-ed- Dine a reçu les insignes de la Toison d'Or. D'autres personnes ont été également admises auprès du Chah, notamment le docteur Galezowski et son élève Ismaël Khan, qui est chargé de l'organisation en Perse, de trois Facultés médicales, où les affections de la vue seront spécialement étudiées.

Les maladies ophtalmiques sont très fréquentes en Perse; aussi le Chah a-t-il décidé la création de ces trois Facultés qui seront installées à Téhéran, à Tauris et à Ispahan. En même temps, le souverain a créé dans les Indes un poste de ministre-résident qui a été confié à Mahmoud Kan Mofakhamès Sultan, ancien attaché à la légation de Bruxelles. A onze heures, on a apporté au Chah une grande caisse renfermant de magnifiques coqs, des poules et de jolis faisans qui iront peupler les volières du palais de Téhéran. Le déjeuner a été servi à midi. Le menu était ainsi composé: Consommé à la niçoise, œufs à la moscovite, carré d'agneau aux fonds d'artichaut, haricots verts au beurre, faisans de Bohême grillés, cœurs de laitues, corbeilles de fruits.

A quatre heures, le Chah, escorté par un peloton de gardes à cheval est allé visiter le Salon du mobilier au Grand Palais. Sa Majesté accompagné du grand-vizir, de Mahmoud Khan, Youissef Khan, Nazare Aga, colonel Kharaman Khan, colonel Mondain, M. Paoli, commissaire spécial, etc.

A l'entrée du palais, le souverain a été reçu par M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police. A peine le Chah a-t-il franchi le seuil du palais que l'excellent orchestre de M. Gabriel Marie a exécuté l'hymne persan.

Au nom de M. Pérol, président de la chambre syndicale d'ameublement, absent de Paris, M.O. Lartigue, secrétaire général, entouré de MM. Bardin, Boverie, G. Guérin, Linke, Moulin, etc., membres du comité de direction a souhaité la bienvenue à sa Majesté.

Moussaffer-ed-Dine s'est longuement arrêté devant un certain nombre de stands. Avant de se retirer, Sa Majesté a fait d'importants achats, principalement dans les maisons Dumas-Barbediene, Pérol frères, Jansen, Linke, Allez, Rollet, Ringuet, Orlhac, etc…

A cinq heures, le Chah est remonté en voiture, enchanté de sa visite. Avant de rentrer à l'hôtel le souverain a fait une petite promenade au Bois. Le soir il a assisté à la représentation du Nouveau-cirque.

Moussaffer-ed-Dine quittera décidément Paris dimanche matin, à dix heures. La Compagnie du Nord, se conformant aux instructions du Chah, a organisé un train spécial, dont la vitesse ne devra pas dépasser 40 kilomètres à l'heure. L'itinéraire a été modifié, et c'est à Wirballen, frontière russe, que Moussaffer-ed-Dine trouvera, mardi 16 septembre, vers six heures du matin, le train russe qui le mènera à Varsovie. La grande revue militaire, organisée en son honneur par l'empereur de Russie, pour la clôture des grandes manœuvres, aura lieu le 17, à Koursk.

Aujourd'hui, à quatre heures, un grand concert sera offert au Chah, par l'orchestre d'Ostende, sous la direction de M. Marquetti. On y exécutera une suite de marches persanes et des airs américains »

« LE PETIT JOURNAL », Paris, du 13 septembre 1902 :

« Le Chah de Perse à Paris.

Le départ du chah aura lieu demain matin à dix heures par train spécial. Une modification a été apportée à l'itinéraire précédemment arrêté. Ce n'est plus à Alexandrovo que le souverain persan quittera son train spécial pour prendre place dans le train impérial russe, envoyé à sa rencontre, mais à Vierbalen.

Le chah sera, le 16 septembre, à sept heures du matin, à la frontière russe, d'où le train spécial le mènera à Koursk, près de Varsovie, où doit avoir lieu la revue passée par le tsar en son honneur.

La journée du chah :

Le chah de Perse est resté hier matin dans ses appartements, s'occupant de ses préparatifs de départ. Il n'a reçu que le docteur Galezowski qui venait le remercier d'avoir accepté son programme pour la fondation des cliniques d'ophtalmologie en Perse.

Le chah a déclaré qu'il était heureux de l'occasion qui lui était fournie de propager la science médicale française en Perse. Il a aussitôt nommé chef des cliniques ophtalmologiques persanes son médecin oculiste particulier, Ismaël Khan, ancien chef de la clinique de M .Galezowski.

Ces établissements médicaux vont être fondés dans les trois principales villes de Perse, Téhéran, Tebriz, ancienne Tauris,, et Ispahan.

Dans l'après-midi, le souverain après avoir été, à quatre heures visiter le Grand-Palais , s'est rendu au bois de Boulogne, où il a pris le thé.

Il a passé la soirée au Nouveau Cirque. »
“ LA SUISSE “ Genève des 14/15 septembre 1902:
“ Le shah de Perse s 12- Paris

Le shah a reçu ce matin la visite du docteur Galezowsky et du docteur Ismail Kahn, qui doit diriger à Téhéran l'École d'ophtalmologie. S. Exc. Isaac Khan a ensuite introduit auprès de Sa Majesté M. Pery Caballero, le chef de l'ambassade extraordinaire de la Toison d'Or. S. Exc. Issac Kahn, ambassadeur de Perse à Washington, aide de camp général de Sa Majesté, qui a une connaissance approfondie des langues européennes, traduisait en français l'entretien.

Le shah quittera Paris dimanche matin vers dix heures, par train spécial, le train le conduira jusqu'à Verbalem, à la frontière russe, où il arrivera mardi matin à sept heures. De Verbalem, il ira par train impérial à Varsovie pour assister, le 17 courant, à la grande revue militaire organisée en son honneur à Koursk par le tsar, pour clôturer les grandes manœuvres.

Demain après-midi, à quatre heures, un grand concert sera offert à l'Élysée Palace à Sa Majesté; l'orchestre d'Ostende, dirigé par le célèbre Marquetti, fera entendre des airs américains avec chants et des marches persanes »

Rapports ultérieurs avec la Perse

Lettre de Asiz Kkan de Yerde du “ dimanche 22 mois Persan” à Henri Galezowski:

« Très cher Monsieur,

Je regrette vivement de ne pas pu vous donner de mes nouvelles le plus tôt possible vu que nous étions continuellement en voyage de Broudjerd à Téhéran, de Téhéran à Esphahan, d'Esphahan à Yerde où nous avons été. Nous sommes un peu tranquille, et que le temps m'a permis de vous écrire de mes nouvelles puisque cela avait été convenu.

Pendant le voyage d'Esphahan, je vous avais promis de vous envoyer

des timbres d'Afghanistan. je n'en ai qu'un et je me fais un plaisir de vous l'envoyer. J'espère que vous accepterez.

Je vous ai envoyé le numéro de lunettes de mon père, et je vous prierai de me le faire parvenir par la poste en indiquant le montant que je me ferai un plaisir de vous faire parvenir.

AZIR KHAN

P.S. Saluez de ma part monsieur votre père docteur Galezowski et votre mère Madame Galezowski et toute votre famille ainsi monsieur Ladislas.

Le Prince Hormoz Mirza, frère de S.A. Djelaled Doulet en vous saluant beaucoup. Mon père, il salue votre père et vous-même. Je prie à notre monsieur de me faire écrire de temps en temps de votre nouvelle et de ne pas m'oublier.

En vous priant de m'envoyer votre photographie et celle de Monsieur votre père par la poste. Merci bien

très cher monsieur

votre très dévoué : AZIZ KHAN

chez Son Altesse le Prince Djelaled doulet, gouverneur de Yerzde.

Une phrase Persan: .......... »

Invitation à dîner du 18 juillet 1904 à Mademoiselle Galezowska à la légation de Perse :

« Menu :
Consommé à la Royale
¤¤¤¤ Melon
¤¤¤ Saumon à la Nantua
¤¤¤ Timbale Toulousaine, Canetons à la Bigarade,
Noisettes d'agneau aux petits pois
¤¤¤ Sorbets au Kirsch
¤¤¤ Dindonneaux rôtis, Poulardes froides à l'estragon,

Salade ¤¤¤ Haricots verts à la française ¤¤¤ Glace viviane

¤¤¤ Desserts. »

Lettre de Zellé-Soltan d'Ispahan du 9 octobre 1904 au docteur Galezowski:

« Cher Docteur,

Il y a longtemps que je n'ai pas eu des nouvelles de votre santé, et, j'espère que vous portez en parfaite santé et en même temps Madame Galezowski.

Il y a quelque temps que je souffre de granulations et de conjonctivite chronique aux paupières, et je viens d'entendre qu'on a nouvellement trouvé une médecine pour les yeux qui se nomme ( collyre Horst modifié par les Autrichiens ) et qui est très bon pour les granulations aux yeux, et, je vous demande si c'est une bonne médecine pour les yeux, je vous demande de m'envoyer et de m'écrire comment il faut l'utiliser, et je serai fort obligé si vous voudriez bien m'envoyer une autre médecine mieux que ça, et, c'est après une fièvre intermittente composée de migraine que la conjonctivite chronique et l'épaisseur des paupières viennent et dès que la fièvre se disparaît tout ça se finit et les yeux sont encore en bon état, et je lave souvent les yeux avec la solution de sulphate de ... et de .... de soude et d'acide .... , et je serais bien obligé si vous vouliez bien me dire que faudrait que je fasse pour mes yeux.

En n'oubliant jamais votre visite ici chez moi et les peines que vous avez prises pour moi, je reste votre ami dévoué.

ZELLE SOLTAN »

Lettre du Docteur Hoceyn-Azad, de Paris du 17 décembre 1904:

« Cher Monsieur,

J'ai reçu dernièrement une lettre de S.A.I. Zéllé-Soltan, contenant une enveloppe pour vous. La missive m'a été adressée par une voie indirecte, et comme j'étais absent de Paris, il en est résulté un certain retard.

Le Prince m'a écrit aussi assez longuement, me donnant des détails sur l'état de ses yeux et sur sa santé en général.

Sur le premier point, je ne vois rien à ajouter à ce qui est dit dans la lettre ci-incluse: phénomènes nerveux, granulations (ou pseudo- granulations), migraines; nous connaissons tous cela, ce sont précisément les symptômes que nous avons eu à traiter naguère.

Quant à l'état général tout peut se résumer en quelques mots;

1 ° / Dans les derniers temps, quelques légers accès de goutte seulement.

2 ° / Impaludisme, fièvres larvées, sur lesquels les médicaments habituels (quinine, arsenic, antipyrine, etc...) paraissent sans action.

3 ° / Constipation fréquente, qui ennuie beaucoup le Prince, à cause de la difficulté de la combattre. S'il fait usage de certains aliments, tels que légumes, fruits, etc... , il en résulte un dérangement d'estomac fâcheux; et, d'autre part, les purgatifs, laxatifs etc. produisent un bouleversement, et comme conséquence, une aggravation des symptômes morbides.

Ayez la bonté de me faire tenir votre réponse à Son Altesse, et, dans le cas où vous recommanderiez ce collyre Horst, ou quelqu'autre remède particulier, veuillez me donner des indications précises et me dire où il faut se procurer le médicament.

Car s'il s'agit d'une préparation spéciale qui ne se trouve pas en Perse, nous devrons l'envoyer nous mêmes.

Comme voici quelques années que je ne m'occupe pas activement de médecine, je ne suis pas bien au courant de ces questions.

J'espère que vous vous portez à merveille, ainsi que toute la famille; quant à moi, ma santé laisse quelque peu à désirer.

Veuillez présenter mes compliments les meilleurs à Madame Galezowska.

En attendant votre réponse, je vous prie, cher Monsieur, d'agréer l'assurance de ma parfaite considération et de mon attachement sincère.

DR HOCEYN AZAD »

Brouillon de lettre du Dr Galezowski à Zéllé-Soltan, suite à la lettre reçue du Docteur Hoceyn-Azad

« Altesse Impériale,

Je reçois par l'intermédiaire de mon très distingué confrère le Docteur Hoceyn, la lettre que V.A. m'a fait l'honneur de m'adresser, et je viens y répondre.

Les accidents oculaires que votre Altesse éprouve actuellement, sont, à mon avis, provoqués par un rétrécissement du canal lacrymal. Les larmes ne pouvant s'écouler, s'accumulent sous les paupières, et produisent une irritation conjonctivale.

Tous ces accidents sont forcément aggravés par l'état fébrile général

(fièvres intermittentes, etc ...)

Pour combattre ces accidents, il faudrait suivre pendant au moins six semaines, le traitement que j'indique dans l'ordonnance ci-jointe.

Je regrette vivement de ne pouvoir donner moi-même à V. A. les soins qui lui sont nécessaires, mais je suis sûr qu'Elle aura auprès d'Elle des médecins expérimentés et dévoués, qui voudront bien se charger d'exécuter mes prescriptions.

Je profite de cette occasion pour renouveler à V.A. l'expression de ma profonde reconnaissance pour toutes les bontés dont Elle a daigné me combler pendant le séjour que j'ai fait à Ispahan, et pour la prier d'agréer, avec les respectueux souvenirs de ma femme et de mon fils Henri, l'assurance de mon inaltérable dévouement. »

Lettre de Zéllé-Soltan, de Perse du 20 avril 1905
au Dr Galezowski:
“Cher Docteur,

J'ai reçu à l'occasion de notre ” Norouz “ votre dépêche aussi amicale dont je vous remercie infiniment. Je n'ai pas manqué de répondre tout de suite, mais ci-joint vous trouverez la réponse que j'ai reçue de l'Office.

En tous les cas je vous prie d'accepter mes sincères remerciements et de donner mes compliments à Madame Galezowski en la remerciant en même temps.

Agréer, cher Docteur, l'assurance de mes sentiments très distingués

ZELLE SOLTAN “.

Brouillon de lettre du Docteur Galezowski, non datée à “ Son Excellence “

“ A Son Excellence,

Profondément touché de l'intérêt que Sa Majesté daigne me témoigner, je prie Votre Excellence de déposer à Ses pieds, l'hommage de ma plus respectueuse gratitude.

Grâce à Dieu et aux soins dont je suis entouré, je suis à présent complètement rétabli.

J'ai la grande joie d'annoncer à Sa Majesté que les légers troubles oculaires dont se plaignait Son Altesse Impériale Zéllé-Soltan ne sont dus qu'à son état général et ne présentent aucune gravité.....

Décès du docteur Galezowski le 22 mars 1907

Dans les documents numérisés (Gallica) · The New York Herald, 23 mars 1907 : l'annonce de sa mort, « dans sa soixante-quinzième année » · La Patrie, 26 mars 1907 : les obsèques : Joseph Galezowski et Alfred Tamberlick, « ses frère et beau-frère » · Le Petit Parisien, 26 mars 1907 : les obsèques à Saint-Augustin · Bulletin polonais littéraire, 15 avril 1907 : nécrologie : « le colonel Joseph Galezowski », son frère · La France médicale, 1907 : hommage : « des deux fils, l'un, Henri, est avocat à la Cour d'appel »

Extraits de Presse :

« LE TEMPS » de Paris du 23 mars 1907 :

« …. Il fut bientôt un des oculistes européens les plus renommés. Cette réputation le fit mander dans plusieurs cours étrangères, notamment en Perse, où il fut appelé par le chah Nasser eddin. … »

« LA PRESSE » de Paris du 23 mars 1897 :

« Le professeur Galezowski, le spécialiste oculiste, célèbre par tant de délicates opérations, le savant qui fut appelé en consultation auprès de l'ancien shah de Perse Mouzafer-ed Dine …. »

« LE MONDE ELEGANT » de Nice du 28 mars 1907 :

« … sa renommée fut universelle.

A ce sujet, on nous a raconté une de ses opérations originales. Une dame avait eu l'iris d'un oeil enlevé à la suite d'un accident ; elle était défigurée. Le docteur Galezowski décolla l'iris d'une poule et le greffa sur l'orbite de l'œil de la malade. Cette opération hardie réussit à merveille, et, après guérison, l'on ne pouvait s'apercevoir de l'infirmité de la dame.

Une opération semblable eût été encore plus curieuse si le docteur, lorsqu'il fut appelé, il y a treize ans, auprès du Shah de Perse, eût greffé sur la pupille du souverain un iris de poule. Le souverain aurait perdu tout de bon son œil de chat. »

« X » date : ? :

« … Durant son voyage en Perse, il guérit le Schah et son entourage de diverses affections d'yeux ; il obtint la création à Téhéran d'une chaire et d'une clinique ophtalmologiques en langue française pour lesquelles il désigna le docteur Ratuld, son ancien chef de clinique ; il fut à cette occasion décoré du grand cordon du Lion et du Soleil de Perse et publia à son retour une très intéressante relation de son voyage… »

Lettre de Zellé Sultan du 3 avril 1908 à Madame Galezowska

« Madame,

J'ai reçu votre aimable lettre me félicitant de renouvellement de l'année, de votre part aussi bien de Mr Henri et je vous suis parfaitement obligé; En même temps, je vous assure que j'ai les mêmes regrets que vous et votre famille de la mort de mon ancien ami le Dr Galezowski et je ne l'oublierai pendant toute ma vie aussi bien que sa respectable famille.

Veuillez agréer Madame, l'expression de mes sentiments distingués »

La Perse et la Guerre de 1914-1918

Extrait de presse :

« … X … » de Paris le 5 mars 1915 :

« La Perse va-t-elle au suicide ?

Une information de Constantinople à la fameuse agence de mensonge « Wolf » (agence officielle de presse allemande) reproduite par les journaux suisses, annonce urbi et orbi qu'un remaniement ministériel vient d'avoir eu lieu en Perse.

Nous ne savons si cette nouvelle est aussi authentique que toutes les informations fantaisistes de cette agence, qui ne dit la vérité que par erreur, mais néanmoins elle est significative et néfaste pour la Perse.

« Suivant une information de Téhéran, dit le télégramme en question, un remaniement s'est produit dans le cabinet, à la suite de l'entrée de l'ancien président du conseil Ain Ed Dowish, comme ministre de l'Intérieur et de Munir Es Saltaneh, comme ministre de la justice.

Ain Ed Dowish, qui était adversaire de la politique russophile, avait été jadis éloigné de son poste à la suite des intrigues de la Russie. Muhir Es Salataneh a fait ses études en Allemagne.

Le portefeuille des Affaires Etrangères a également changé de titulaire. Il a été confié à Muaz Ed Dowleh, dont les sentiments anti-russes sont connus ».

Le télégramme se termine, comme d'habitude, par une insinuation à la mode de Wolf qui annonce tendancieusement : « ce remaniement est accueilli avec vive satisfaction ».

Nous, qui connaissons les choses de la Perse de très près et à fond, voyons ce qu'il y a de vrai dans tout cela.

Ain Ed Dowleh est un titre qui veut dire : « Yeux du Gouvernement ».

Eh bien, ces yeux du gouvernement ont toujours été néfastes à la Perse et ne contribuèrent qu'à jeter cet antique pays dans le malheur.

Ain Ed Dowleh, prince de sang d'une des branches de la maison des Kadjars, dynastie actuelle, était ministre du temps de feu Mozaffer Eddin Shah.

Par la suite de ses exactions, une émeute éclata à Téhéran. Elle se termina en révolution à laquelle vinrent prêter assistance les révolutionnaires du Caucase et de la Turquie.

Et c'est depuis ce temps-là que la malheureuse Perse ne fait, parlant métaphoriquement que « cuire dans son jus ».

C'est aussi depuis ce temps-là que l'antique Iran est arrivée à perdre peu à peu son indépendance et à devenir virtuellement une « fiction diplomatique ».

Autoritaire, excessivement fanatique, imbu de tendances féodales, Ain Ed Dowleh déteste les Russes autant que les Anglais.

Appelé au pouvoir par le gouvernement de la « Jeune Perse » ou parlant clairement, du gouvernement révolutionnaire, a voulu remanier tout à sa façon et commander les « rouges », comme il avait jadis l'habitude de traiter ses esclaves.

Exaspérés, les révolutionnaires tentèrent de l'assassiner. Mais, le complot fut découvert à temps et c'est ainsi qu'Ain Ed Dowleh a dû démissionner sur l'instance des « Jeunes Perses ».

Par conséquent, l'information de l'agence Wolf disant que ce vieux despote a été éloigné, par suite des intrigues russes, pèche déjà à sa base.

Ayant mis le feu aux quatre coins du pays, Ain Ed Dowleh ne pensa certainement pas à une chose : que la Perse atteinte du marasme de la vieillesse n'avait ni hommes capables, ni ressources financières, ni force armée pour pouvoir éteindre cet incendie et piloter à bon port le navire gouvernemental.

Et à côté de ça des convoitises sans fin. Les vieux aristocrates, tout autant que les « Jeunes Perses », arrivés au pouvoir, ne rêvaient que de s'accrocher au gouvernail du navire branlant, et de le piloter…dans un but lucratif « pro domo sua … ». S'enrichir, en brandissant la bannière de la liberté et de la fraternité- tel était le but de tous ces patriotes d'occasion, de tous ces hommes plutôt de sac et de corde que d'Etat.

Depuis 1908, les partis politiques n'ont réussi que de se battre et de se dévaliser les uns les autres.

Le pays, mis à feu et à sang, fut ruiné, dévalisé, dévasté.

La Russie et l'Angleterre qui avaient des intérêts considérables en Perse durent intervenir et envoyer des troupes pour mettre fin à ses querelles intestines.

Et depuis ce temps-là, la Perse a perdu, de fait, son indépendance.

Voilà les services qu'Ain Ed Dowleh, prince de sang, rendit à son pays.

Il se peut que, voyant tous les malheurs de son pays, il soit revenu à de meilleurs sentiments, qu'il se soit repenti du mal qu'il a causé et à son pays et à son Souverain Mohamed Ali, mais c'est bien douteux car « le loup meurt toujours dans sa peau ».

Du moins, c'est ainsi que le pense le génie populaire.

En ce qui concerne Muhr Es Saltaneh et Muez Ed Daowish, l'agence Wolf est, contrairement à son habitude, dans le vrai.

Le premier de ces ministres est réellement une créature allemande ; quant au second, il ne peut pas voir les Russes même en peinture.

Savoir maintenant à quoi aboutira cette « nouvelle aventure persane ? ».

Le peuple ne désire qu'une chose : la tranquillité et la possibilité de travailler paisiblement, de ne pas être pressuré, et de pouvoir manger un morceau de pain, même bis, si on en trouve.

Le gouvernement n'a ni hommes d'Etat capables, ni argent, ni armée. Il ne fait qu'intriguer et louvoyer entre Scylla et Charybde.

Le souverain, Ahmed Shah, intronisé de force, après qu'on obligea son père Mohamed Ali d'abdiquer, est un enfant. C'est un jouet entre les mains de toute une meute de courtisans peu scrupuleux.

Or il est évident que la Perse ne peut ni se remettre sur pied, ni même exister par ses seules forces ».

Et la Russie et l'Angleterre ont de trop grands intérêts, surtout actuellement, dans ce pays pour qu'elles puissent envisager d'un œil indifférent le « lavage de linge sale », auquel se livrent les politiciens persans.

Bien avant cette guerre mondiale, la Perse était occupée au nord par des troupes russes et au sud par des troupes anglaises.

Or, depuis longtemps déjà ce pays était sous double tutelle et avait perdu son indépendance.

Ce n'est que maintenant qu'un édit du ministre mal choisi pourra même sous la pression des intrigues teutonnes, faire renaître un pays qui meurt de faiblesse marasmique.

En tout cas, l'aveuglement du gouvernement persan est bien grand, s'il se fait guider par des convoitises allemandes qui ont été déjà si fatales à la Turquie.

Quelques mots encore pour résumer : « Ce remaniement est accueilli avec vive satisfaction » dit l'agence Wolf.

Par qui ? lui demanderons-nous.

Par le peuple ? non, car, en Perse, le peuple n'est qu'une masse asservie et habituée depuis des milliers d'années à garder le silence et à s'incliner, comme un troupeau de moutons, devant un fait accompli. Il ne gouverne pas et ne se mêle pas des affaires gouvernementales.

Alors, c'est l'aristocratie ? non plus. La vraie aristocratie ne tendra pas la main à ceux qui contribuent à piller les sanctuaires persans de Kerbela et de Nedjin.

Il ne reste donc que le parti affilié aux jeunes Turcs.

Ceux-là, peut-être, accueillirent ce ministère avec une vive satisfaction. Mais ce faisant ils signèrent la condamnation à mort de l'indépendance persane.

Et avec un tel ministère, la Perse ne cheminera que vers le suicide.

Qui vivra, verra. J. MERCIER »



Table des matières de l’exemplaire d’origine d’Alain (les numéros de page renvoient au papier ; les titres liés mènent au texte ci-dessous)

TABLE DES MATIÈRES

1. Avant le départ

  • 1879 – 1893 : Correspondances (p. 4)

2. Préparation au voyage

  • Janvier – mars 1894 : Correspondances (p. 15)
  • Extraits de presse (p. 19)

3. Le voyage Paris – Ispahan

  • De Paris à Vienne et Constantinople par l'Orient-Express (p. 19)
  • 25 mars : Départ de Paris (p. 25)
  • 26 au 29 mars : Vienne (p. 25)
  • 30 mars : Les Balkans, la Serbie et la Bulgarie (p. 27)
  • 31 mars au 2 avril : La Turquie, Constantinople (p. 28)
  • De Constantinople à Batoum sur la mer Noire
  • 4 au 14 avril : Odessa (p. 34)
  • 15 et 16 avril : Sébastopol et Yalta (p. 39)
  • 17 au 19 avril : Batoum (BAT'UMI - Géorgie) (p. 40)
  • De Batoum à Bakou en train
  • 19 et 20 avril : Tiflis (T'BILISI - Géorgie) (p. 44)
  • 21 au 24 avril : Bakou (BAKI - Azerbaïdjan) (p. 47)
  • De Bakou à Rescht sur la mer Caspienne (p. 55)
  • 24 et 25 avril : Traversee de la mer Caspienne (p. 55)

4. Le séjour en Perse

5. Le voyage de retour

6. Après le voyage