Les Galezowski
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août 1914 (écrit en 1917) · 55 min de lecture

Mémoires de guerre

Dr Jean Galezowski

Mémoires de Guerre du Dr Jean Galezowski

Ambulance 8/21 (Août 1914 – Octobre 1917)

Reconstitution intégrale des 17 pages manuscrites et dactylographiées rédigées à Deauville en octobre 1917


Texte intégral consolidé (Pages 1 à 17)

DEAUVILLE — OCTOBRE 1917

C'est à Deauville, où je suis depuis 14 mois, que je jette sur le papier ces quelques notes que me suggère la lecture des lettres que j'ai envoyées à ma Mère et à ma Sœur pendant la période active de la guerre.

C'est pour moi un plaisir de revivre les heures angoissantes du début de la campagne, de repasser dans ma mémoire les évènements de ces moments tragiques au cours desquels des détails de la vie qui normalement paraissaient insignifiants, prennent un intérêt et une valeur extraordinaires. Aussi ces notes ne sont-elles écrites que pour moi ou les miens. Seule, l'affection d'une Mère, d'un frère ou d'une sœur pourra leur trouver quelque intérêt. Peut-être toucheront-elles sous les yeux de mes camarades d'ambulance, je serais heureux qu'ils éprouvent quelque plaisir à les parcourir. J'ose espérer qu'ils en excuseront quelques narrations parsemées d'une certaine ironie : qu'ils ne m'en veuillent pas ; qu'ils pensent au contraire que nous avons été liés par une étroite camaraderie qui tendait à devenir une profonde amitié. Après nous être quittés, nous avons échangé d'assez fréquentes missives ; petit à petit les lettres se sont espacées. Nous avons vécu chacun notre nouvelle existence. Le jour de la Victoire nous nous retrouverons tous, espérons-le, et plus unis que jamais. Mais le retour ne sera pas ce que, au cours de nos pérégrinations du mois d'août 1914, nous aurions pu espérer qu'il serait : un défilé triomphal sous l'Arc de Triomphe, avec notre pauvre ambulance, nos pauvres haridelles et nos vieilles tenues bien usées…

La guerre a changé d'allure ; on s'est installé dans la guerre. Les idées sur le fonctionnement du service de santé se sont complètement modifiées ! Que reste-t-il de l'ambulance 8/21 ?

Deauville ! C'est d'autant plus bizarre pour moi d'être à Deauville, où j'ai toujours tant aimé à venir en été depuis ma plus tendre jeunesse, que c'est là que j'ai vu le commencement de la guerre.

Après les journées d'anxiété fébrile de la dernière semaine de Juillet, j'étais parti de Paris, ordre de mobilisation en poche, le 1er août pour la côte normande. On savait que l'ordre de mobilisation ne tarderait plus à être affiché. Déjà plusieurs de mes amis avaient reçu un des ordres télégraphiques de départ. La veille au soir à Neuilly, j'avais vu un maréchal des logis d'artillerie installé sur une avenue, une lampe fumeuse sur une table, réquisitionnant des chevaux. Malgré cela, par cette chaude journée d'été, Paris gardait tout son calme. Les abords de la gare Saint-Lazare étaient formidablement encombrés. On aurait cru un ordinaire départ de vacances.

L'ordre de mobilisation de Jean Galezowski · voir l'original

Notre train partait à 4 heures moins 5 ; tout le monde était très anxieux. Sur le quai de la gare, un député-diplomate vient tranquilliser tout le monde : « « L'ambassadeur d'Allemagne est avec le ministre des Affaires Étrangères : tout s'arrange ». » Et l'on part en voulant se convaincre que ce qu'il dit peut être vrai. 6 heures 44 – on arrive à Deauville. Le train n'est pas arrêté que nous devinons déjà à la mine des baigneurs qui viennent attendre leurs parents que la mobilisation générale est décrétée.

Scène de grande émotion, on s'embrasse, on pleure… La vie de Deauville qui commençait à battre son plein a perdu tout son caractère de fête.

Les courses devaient commencer le jour même : elles ont été supprimées. Les départs sont déjà nombreux : par la route, par les trains de nuit, car le premier jour de la mobilisation est demain dimanche. Finis les trains de voyageurs.

Adieux touchants et tristes de très bons amis. Rencontre d'un collègue, le Docteur M. mobilisé à Deauville. L'Hôtel Royal est réquisitionné comme hôpital et il y est affecté comme chirurgien. Il trouve cela fou ; et moi je suis bien convoqué au Grand Palais, mais où irai-je avec mon ambulance 8/21 ? Quelle différence avec M. qui vient tranquillement villégiaturer au bord de la mer ! Je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où moi aussi, je serais attaché à un des hôpitaux de Deauville, deux ans après.

Je repars lundi soir. Train militaire. Je suis mobilisé le 4e jour. J'ai encore jusqu'à mercredi soir pour me rendre au Grand Palais. Je suis heureux d'être venu respirer pendant deux jours l'air de la mer. J'avais besoin d'un peu de repos et la campagne peut être très dure.

De Deauville à Lisieux presque personne dans le train. J'assiste à un coucher de soleil fantastique dans la vallée de la Touques. Est-ce un présage de guerre, de feu, de sang ? Le ciel est complètement embrasé, d'un rouge rutilant qui se reflète sur les murs des fermes, sur le chaume des toits, sur les arbres, les haies. Un immense incendie s'allume : jusqu'où s'étendra-t-il ? et quand s'éteindra-t-il ?

Adieu la douce villégiature de Deauville, les chaudes soirées d'été sur le sable fin, les jolies promenades dans la verte campagne. Adieu les plaisirs des Cours, le Casino, les fins dîners. Reverra-t-on jamais tout cela ? Et seul dans mon compartiment, tout en regardant le féerique et tragique éclat du soleil couchant, je pense aux bons souvenirs que j'ai de ce coin de la côte normande. Je pense aux touchants et tristes adieux des êtres aimés.

Lisieux… changement complet, ce n'est plus la solitude. La gare bruyante, remplie de jeunes hommes robustes et vigoureux, à l'œil vif et clair. Leur regard est ardent. On voit en eux la haine de l'envahisseur. Ils chantent, sont gais. Quelques-uns un peu trop, mais avant d'aller se sacrifier pour la patrie on a bien eu le droit de dire un dernier adieu au Calvados…

Le train qui nous emmènera à Paris est un train militaire composé de vachères et d'un seul wagon de 1re réservé aux officiers ; mais tout le monde veut y trouver place ; on se bouscule, on envahit les compartiments, les couloirs. J'arrive à me caser avec des officiers déjà en tenue. J'ai un peu honte de ma tenue de bain de mer. Je suis encombré par mes valises. Ah ! ce n'est plus le train de luxe d'avant-hier, et l'on passera une nuit blanche, car le train s'arrête à toutes les haltes, prend partout des mobilisés, en laisse aux gares d'embranchement. À chaque halte, sur le quai, les mères, les femmes, les fiancées sont venues accompagner celui qu'elles ne peuvent laisser partir sans verser de larmes. L'homme est triste aussi, mais aussitôt le train en marche il est pris par l'ambiance. Les quolibets vont leur train : on en mange du Prussien, du Guillaume ; et l'on va au Rhin, à Berlin… Et tristement on songe à 70 ! et l'on frémit en songeant que les Allemands se sont armés jusqu'aux dents, et que chez nous on n'avait pas envisagé la guerre. Qu'on se laissait aller à un doux pacifisme ; qu'on ne voulait pas ouvrir les yeux. Où en sont nos armements, nos munitions, nos approvisionnements de toute nature ? Qu'a donné le service de trois ans à peine rétabli… mais on ne veut pas de ces réflexions moroses. Le sort est jeté ; pourquoi penser au passé ; regardons fièrement l'avenir. Si nous ne sommes pas tout à fait prêts, est-ce que notre courage ne suppléera pas au manque de matériel ? Hélas !

La guerre actuelle n'est plus une guerre où le courage individuel puisse jouer un rôle important… Allons, on a beau chasser ces idées, elles vous obsèdent, vous poursuivent ; et l'on voudrait arriver à dormir pour ne plus les avoir. Tous les jeunes hommes qui eux vont se battre sont pleins d'enthousiasme. Soyons comme eux.

Paris ! cinq heures du matin. Plus de voitures aux gares ; enfin on en attrape une avec un premier camarade de guerre, un officier d'artillerie qui va rejoindre un des forts de l'Est. Que se passe-t-il déjà là-bas ?

J'ai trente-six heures pour mettre en ordre mes affaires avant de me rendre au Grand Palais à mon ambulance. Trente-six heures bien employées. Quelques dîners d'adieux. Le grand centre de réunion est Maxim's. C'est ce que devait être autrefois Tortoni. Hommes politiques et journalistes y viennent prendre leurs repas, et colportent et discutent les dernières nouvelles. On est tout feu, tout flammes : nous sommes entrés en Alsace ; nous marchons sur Colmar. Tous les espoirs sont permis. La mobilisation se passe à merveille et les bonnes nouvelles excitent l'enthousiasme. Tout le monde part avec entrain. On sent la victoire et la victoire prochaine. La revanche tant attendue.

Mercredi 5 août. Me voici en tenue. Ai-je l'air guerrier ? Pas trop : culotte rouge, tunique noire à boutons d'or, bien serrée à la taille, car depuis mes derniers 28 jours j'ai pris un peu d'embonpoint. Képi rouge, bande de velours. J'ai heureusement avant de partir pour Deauville, commandé la nouvelle tenue ; vareuse bleue ample, à ceinture, avec de nombreuses poches et je l'aurai juste pour me mettre en route. Ma cantine était prête depuis plus de 18 mois. Mes camarades m'avaient-ils assez blagué à ce sujet ! Signe des temps. Le matin étant chez le coiffeur, je sors en bras de chemise, sur le trottoir du boulevard Haussmann. Épatement de quelques rares personnes de connaissance que je rencontre.

J'empile dans ma cantine ce que j'estime pouvoir m'être utile, mais c'est joliment petit une cantine et, n'ayant jamais fait de manœuvres, je ne sais ce que je dois mettre dedans. Et pour combien de temps part-on ? Quand pourra-t-on avoir du linge de rechange ?

À côté des objets de toilette, n'oublions pas le papier à lettres, l'encre, des plumes, quelques bons cigares, une petite provision de cigarettes. Allons, en forçant un peu tout finira par tenir. La cantine est fermée, descendue, chargée sur un sapin (fiacre) et en route, en compagnie de mon fidèle Vincent à qui je fais mes recommandations dernières. À midi moins le quart, je débarque au Grand Palais. Entrée par la porte de côté sur les Champs-Élysées. Je trouve mon oncle T. venu me dire adieu… Je franchis le seuil, l'épée au côté… Quel guerrier ! et dis définitivement adieu à la vie civile. Adieu la liberté ! Je ne suis plus, moi qui aimais tant mon indépendance, qu'un simple aide-major de 1re classe. Je vais être sous la coupe d'une masse de gens bien plus galonnés que moi. Comment cela marchera-t-il ? Pour le moment il ne faut pas s'inquiéter de l'avenir. Le présent est plus important…

Le Grand Palais, où l'on n'a coutume de venir que pour des cérémonies mondaines, concours hippique, expositions d'automobiles, salons de peinture, n'est plus reconnaissable. L'atmosphère est à peine transparente ; poussières, fumées l'obscurcissent. Une odeur saumâtre vous prend à la gorge. On a du mal à respirer. Un va-et-vient continuel de voitures et de chevaux soulève des nuages de poussière. Ici c'est l'automobile d'un état-major qui vient de se former : Corps Colonial ! qui ne tardera pas à être si éprouvé. Puis ce sont des voitures d'ambulance rangées de chaque côté de la nef avec leurs fanions de la Croix-Rouge. Des attelages entrent et sortent, amènent des fourgons, en emmènent d'autres. Sur les marches d'un escalier, je vois plusieurs cantines d'officiers de ma formation. Je fais déposer la mienne à côté. Je vais à la recherche du chef de mon ambulance. Je finis par le trouver : il a trois galons. C'est un homme de taille moyenne aux traits assez marqués, ce qui lui donne l'air plutôt énergique : il me fait un aimable accueil. Réunion des officiers, parmi eux je retrouve deux camarades : Gougerot et Stepinski. Le journal de mobilisation porte que nous devons partir dans le courant de la nuit de Jeudi à Vendredi devant le Grand Palais, mais il nous faudra porter nos cantines à Vanves où est le dépôt du matériel du service de Santé et où sont nos voitures d'ambulance. Nous sommes libres pour le déjeuner, mais devons être réunis ici à 6 heures ; serons libres pour dîner et devons coucher sur la paille au Grand Palais.

Décidément je ne comprends pas la discipline et l'obéissance les yeux fermés sans raisonner. J'explique à mon chef que j'habite tout près ; qu'en cas de besoin on me préviendrait en cinq minutes. Il veut que nous couchions là, car lui, habitant les environs de Paris, a clos sa maison et n'a nul endroit où aller coucher. Les hommes couchent sur la paille le long des galeries du rez-de-chaussée dans une atmosphère empestée. Lui, le chef, doit rester avec son ambulance, mais nous qui ne sommes rien… Finalement nous avons gain de cause. Nous irons coucher en ville.

Dans la journée je me décarcasse pour avoir une auto qui portera nos cantines à Vanves. Je finis par en avoir une. C'était bien utile ! C'était pour les mettre dans la voiture d'ambulance qui descendra demain matin au Grand Palais et nous ramènera nos cantines ! (À Vanves est l'officier gestionnaire, officier d'administration de l'active, aussi gradé que notre médecin-chef et qui se dispute avec lui dès qu'ils se rencontrent. Éternelle lutte entre les médecins et les officiers d'administration.)

On essaie le soir de passer gaiement la dernière soirée qu'on a à vivre à Paris.

Le lendemain, à la réunion où l'on nous dit de nous trouver à 9 heures, on apprend que nous ne partirons pas le soir : nous n'avons pas de chevaux. Alors pendant ces deux journées de jeudi et de vendredi, je n'arrêterai pas de courir du Grand Palais au quartier Fontenoy (où est le 19e Escadron du Train. Dans la cour du quartier sont des masses d'autos réquisitionnées avec leurs propriétaires. Masses d'amis ou de têtes de connaissance). À la direction du Service de Santé de la Place, on me renvoie à l'État-Major aux Invalides. Je finis par pénétrer dans le bureau où siège un capitaine chargé de la cavalerie des ambulances. « « Ambulance 8/21… Attendez » »… Il tire un grand registre, le feuillette quelque peu et arrive à la page concernant notre ambulance… et où il trouvera les renseignements concernant nos chevaux. Mais la page est toute blanche ou du moins en travers il y a écrit : « « à remplir » ». Le pauvre capitaine est affolé. Il m'envoie dans un autre bureau où l'on ne peut me renseigner davantage. Je retourne au quartier Fontenoy. Le Colonel du Train me dit alors de m'adresser à Issy-les-Moulineaux. Mais il me faut revenir vite au Grand Palais pour être là à l'heure convenue. J'aurai le temps de dîner, mais après dîner il faudra revenir encore. Comptant partir ce soir-là, j'avais commandé un bon dîner froid. Ce sont les… qui en profitent. Je déniche encore une auto pour courir en pleine nuit à Issy-les-Moulineaux. J'ai toutes les peines du monde à trouver l'Escadron du Train qui doit nous fournir des chevaux. Hélas ! Ce n'est pas encore là. Il me faut rentrer dans Paris, aller à une vague caserne rue de Vaugirard.

Les hommes dorment - on les réveille – c'est bien là mais ceux qui doivent venir avec nous ont fait des libations un peu abondantes. Enfin tout s'arrange, on pourra partir. Oui, mais nous avons perdu notre tour de départ. Tout est réglé mathématiquement dans la mobilisation. Vendredi matin nos ambulances et fourgons font leur entrée triomphale au Grand Palais. Mais on ne sait quand on pourra remettre un train pour nous. Cette journée est énervante, on sent qu'on va partir incessamment. On a envie de s'absenter, de s'éloigner un peu du Grand Palais. Finalement nous apprenons que nous ne devons partir que dans la nuit de samedi à dimanche. Encore 24 heures. Samedi soir, dîner avec des camarades chez Maxim's. Les dernières nouvelles de guerre nous arrivent. Victoire, triomphe : nous sommes entrés en Alsace. Nous marchons sur Colmar. L'Angleterre, au sujet de laquelle, dans le public, on avait des inquiétudes, marche avec nous. Tout s'annonce bien. Après dîner, dernier tour dans Paris ; sur les Boulevards, on a détruit la devanture des restaurants boches – Appenrodt, le Café Viennois.

Nous montons rue Rochechouart voir le Laboratoire complètement saccagé, et à onze heures nous allons au Cours-la-Reine, voir mon ambulance quitter le Grand Palais en route pour la gare de La Rapée-Bercy où elle s'embarquera. Elle a vraiment bon air, mon ambulance. Le médecin-chef, en tête, à cheval, les infirmiers suivent au pas, et la voiture du personnel, le panier à salade, suivi des fourgons de matériel ; ils s'éloignent dans l'obscurité sur les quais. Quant à moi, je vais me coucher, gardant à ma porte un des rares taxis qui circulent encore à Paris, pour être sûr d'avoir à 5 heures un véhicule qui me conduise à La Rapée. Cette fois c'est fini de rire, j'ai eu la chance d'avoir ces quelques heures en rabiot à Paris. À l'aube je partirai. Personne ne nous dit où nous devons aller. C'est une des caractéristiques de l'armée : un chef, c'est du moins ce qui se passe dans le service de santé, ne veut jamais rien dire à ses collaborateurs directs. La confiance règne… Faut pas s'en faire, on verra bien, on sera vite fixé. On parle de Langres comme point de direction… Les nouvelles, les dernières que nous aurons avant longtemps, sont toujours bonnes. En Alsace nous avançons. Mais les Allemands ont envahi la Belgique en force, semble-t-il. On se bat vers Liège, vers Dinant : on parle de brillants combats de cavalerie.

Dimanche 9 Août 1914

Ma cantine et tous les objets que j'ai pu emporter sont partis avec l'ambulance. Grâce au retard et grâce aussi aux conseils de quelques officiers plus expérimentés que moi, j'ai complété mon fourniment. J'ai pu trouver à la Belle Jardinière un superbe manteau noir réglementaire jusqu'à l'année dernière. Dans la voiture du personnel il y a beaucoup de place, aussi en plus de ma cantine, ai-je pu y fourrer un sac à furet. Il me sert de bibliothèque car j'emporte pas mal de livres – des cartes des Vosges et de la vallée du Rhin. D'ailleurs un de mes amis m'a généreusement fait cadeau de la carte routière de Renault. J'ai pu prendre des chaussures supplémentaires, ma lorgnette, mon appareil de photo ; mon épée à la poignée toute dorée est accrochée dans la voiture. Je n'ai pas de revolver… on ne peut plus en trouver un seul à Paris. Je pars donc de chez moi avec un seul paquet : un panier à provisions. Un bon dîner froid que j'ai fait préparer hier au soir chez Maxim's. Nous ne mourrons pas de faim, d'autant plus que j'ai conseillé à notre popotier (l'officier qui doit s'occuper du ravitaillement) de faire quelques emplettes : saucissons, conserves, etc. Il a raflé ce qu'il a pu… tous les magasins d'approvisionnement étant dévalisés.

Je retrouve mon taxi et mon panier que j'avais laissé dans la voiture et nous partons pour « la Rapée » Bercy gare, que nous ne connaissons ni le chauffeur ni moi. Par une délicieuse matinée d'été. Tout à Paris est calme. On ne peut songer que, d'ici un mois la panique sera folle parmi la population parisienne. Enfin voilà la gare. On embarque déjà; la plupart de mes camarades ont passé la nuit dans notre wagon. Le seul wagon, voiture mixte de 1ère et 2ème classes. Nous avons droit à deux compartiments : nous sommes neuf officiers pour l'ambulance. Nous ne sommes donc pas trop serrés. Les hommes du train s'occupent à charger les voitures sur les trucs, à caler les roues avec des tampons de bois, à faire entrer les chevaux récalcitrants dans les vachères. Le médecin-chef et l'officier d'administration gestionnaire, celui qui commande le personnel, infirmiers et tringlots, s'occupent de tout. Nous n'avons qu'à nous croiser les bras. Ce n'est pas notre affaire, aussi ressortons-nous de la gare. Nous mangeons quelques croissants arrosés d'un verre de vin blanc. C'est bien militaire déjà. Mais l'heure fixée pour le départ approche. Tout est embarqué. Les hommes s'installent dans les vachères, nous montons prendre nos places et disons au revoir à un camarade d'une ambulance autre venu nous accompagner jusque-là (A. Léri). Notre médecin-chef, plus ancien en grade que le chef de l'autre ambulance, a le commandement de tout le train. Il sait où nous allons, le bougre : mais la confiance règne. Il ne veut rien dire. Tout ce que nous savons c'est que nous allons vers Dijon. On marche à petite allure, le temps passe assez vite, on fait connaissance, ou du moins on cherche à se connaître, un peu plus les uns les autres. Le soleil devient de plus en plus chaud. Petit à petit les vareuses se déboutonnent, elles seront rapidement dans les filets. Finalement nous sommes tous en bras de chemise, ce qui n'est pas très correct, car à tous les arrêts nous sommes fort chaleureusement accueillis par des dames de là qui nous offrent des rafraîchissements, des cigarettes, des cartes postales. Nous en profitons pour nous désaltérer et nous n'oublions pas d'envoyer un premier souvenir de guerre à la famille, aux amis. Melun, Alésia, Montbard. À chaque arrêt, tous les hommes descendent se dérouiller les jambes. Je contemple notre train formé d'un grand nombre de trucs sur lesquels sont calés nos fourgons. Les vachères pour les hommes et les chevaux portent déjà de belliqueuses inscriptions « « À Berlin, on les aura, mort aux Boches, etc. » ». Des drapeaux improvisés sont attachés aux portières, des branches d'arbres et des fleurs donnent une allure de fête à ce train. Dijon. On arrête un peu plus longtemps. On a mis 12 heures pour venir ici. On pourra dîner…

Buffet horriblement encombré. Quel mouvement dans cette gare. C'est inimaginable. On fait un dîner lamentable: il faut aller se servir soi-même et, Dieu sait ce qu'on peut trouver. Heureusement on a bien déjeuné, on a fait honneur à mon panier, il y en a eu pour tout le monde, car j'ai été le seul à penser à emporter un repas froid, il était, Dieu merci, assez abondant pour que nous puissions tous nous régaler avec un excellent poulet froid et de très bons fruits. En cours de route nous avons pris une bonne bouteille de Bourgogne.

On s'installe pour la nuit; nous allons vers Gray, qui est notre régulatrice, et doucement bercés par notre train-colimaçon, on est vite assoupi. Quelques légers ronronnements se joignent au bruit de la machine. Je suis dans un coin, je puis par mon carreau voir un clair de lune merveilleux sur la campagne tout embrumée et vague d'argent, on ne serait pas étonné de voir sortir quelque fée.

Gray : nouvel arrêt important ; sur le quai je ferai ma première opération de guerre. Un soldat a reçu une escarbille dans l'œil : je l'en ai débarrassé. On repart, nous entrons dans la zone de guerre, nous nous dirigeons cette fois vers Épinal, et après avoir dormi aussi tranquillement que possible, nous nous réveillons au petit jour en haut du col par où la voie redescend vers cette importante place forte. Toilette sommaire avec de l'eau fraîche d'une petite station. Soudain un léger émoi pour chacun de nous : le canon tonne ! On entend le canon ! On regarde aux portières et dans le ciel bleu nous voyons une série de petits nuages blancs, de petites boules floconneuses qui se forment les unes en arrière des autres et, en écarquillant bien les yeux, on voit un petit point noir qui file au milieu d'eux. Un aéro ! un aéro boche ! Nous assistons à l'attaque d'un avion par notre artillerie. Nous n'en verrons pas la fin, mais nous saurons le lendemain que l'avion a pu être abattu, il est tombé dans les environs de Charmes.

Au moment où nous nous arrêtons pour débarquer à la petite station de Darmières (?) l'avion boche est encore en vue, aussi nous donne-t-on des conseils de prudence, il ne faut pas rester trop près des bâtiments de la gare, il faut se dépêcher et vite s'éparpiller un peu autour de la station. Mais un débarquement de deux ambulances est assez long, aussi envoyons-nous en avant les infirmiers. Il y en a une quarantaine sous le commandement d'un sergent fourrier, un type celui-là ! le méridional bluffeur, blagueur, mais pas courageux du tout. Il est fou de joie de s'éloigner d'un endroit que le pilote de l'avion pourrait choisir comme cible pour ses bombes. On lui fixe un rendez-vous à quelque distance de là sur la route : il devra s'y arrêter et faire préparer la soupe, pendant que nous continuons à surveiller le débarquement des voitures et des chevaux. Nous avons six voitures, cinq fourgons contenant le matériel de l'ambulance ; paniers de pansements, d'instruments de chirurgie, récipients de toutes espèces, tout ce qu'il faut pour monter un petit hôpital. Autour de deux des fourgons sont montées les tentes qui nous permettront d'hospitaliser des blessés quand nous ne trouverons pas de locaux suffisants. La première voiture du personnel médical: grande boîte carrée, deux petites fenêtres de chaque côté, une porte à l'arrière : une petite voiture cellulaire, mais peinte en gris clair ce qui est plus gai. À l'intérieur deux banquettes avec des coussins assez confortables, sous le siège un large coffre où nous entassons nos cantines. En plus des deux chevaux de chaque fourgon nous possédons quelques chevaux haut-le-pied, pour remplacer ceux qui seraient indisponibles, trois chevaux pour les officiers : un pour le médecin-chef, un pour un des médecins, un pour l'officier d'approvisionnement. Toute la cavalerie, hommes et bêtes, est sous les ordres du maréchal des logis Godart, très gentil garçon, dans le civil journaliste du Matin. Lui-même dépend d'un capitaine du train, le capitaine Carlier, pas très malin, qui avant notre départ du Grand Palais s'est fait attraper d'une façon effroyable par le Colonel du Train, devant tous les hommes. Pauvre homme, je crois qu'il aurait bien voulu rentrer sous terre et n'en plus jamais sortir. Nous reverrons de temps en temps le colonel qui a la haute main sur tout le service du Train du Corps d'armée, ce qui le force à circuler continuellement pour chercher ses formations éparpillées de tous les côtés.

Il fait un temps superbe, la journée chaude. On se met en route gaillardement. Le médecin en chef en tête juché sur un petit cheval qui lui donne un peu de fil à retordre, et moi en queue car j'ai voulu aussi monter à cheval, mais ma monture, qui n'a jamais été montée auparavant et que le trajet a énervée, ne veut rien savoir, ce sont des tête-à-queue continuels ; finalement j'en ai assez. Je remets cette bête capricieuse à un homme du train et je suis à pied.

Arrivée à l'endroit qu'on avait fixé au fourrier pour faire la halte et pour déjeuner : personne. Le médecin lève les bras au ciel, fulmine, tempête. Mais que faire ? Nous allons un peu à sa recherche dans les routes de traverse et finissons par le ramener. Il se fait passer un suif sérieux, mais la soupe n'est pas prête et dans une heure il nous faudra nous remettre en marche. On s'installe au bord de la route, les hommes ramassent des branchages, vont chercher de l'eau dans un petit ruisseau qui traverse le champ au bord duquel nous sommes arrêtés. Bientôt le feu pétille, l'eau bout et la viande cuit. On déballe notre cantine : les assiettes et timbales en fer battu, et à table. Chacun s'assied du mieux qu'il peut au bord du fossé. Voilà la soupe… Je n'ai jamais goûté rien de si horrible. Le ruisseau recevait les eaux sales d'une usine et donnait un goût infect à la soupe qu'on aurait voulu appeler du bouillon. Quant à la viande, elle était plus dure que tout ce qu'on peut imaginer.

Il faut dire que le cuisinier qu'on nous avait choisi, un paysan normand, très gouape, garçon de ferme avant d'être soldat, n'avait jamais rien fait cuire de sa vie. Et cependant il s'y connaissait en cuites ! Il nous reste heureusement quelques bribes du dîner froid emporté de Paris: c'est un supplément que nous apprécions fort, en particulier ce brave Gougerot à qui, très gourmand, ces fâcheux débuts culinaires font très mauvaise impression. Que sera-ce plus tard ? On lave sommairement notre vaisselle plate, on l'emballe et nous voilà en route pour tout de bon, vers la guerre. Il fait très chaud, aussi je m'installe sur le siège de notre omnibus à l'intérieur duquel on ne peut guère tenir tellement on y cuit.

Les hommes entonnent des airs populaires et entraînants. Les chevaux les suivent d'un pas indolent; on avance bien lentement. Cette allure d'enterrement a quelque chose de véritablement agaçant, à notre époque où l'on est accoutumé à filer comme le vent sur les routes. Nous contournons Épinal, car ce sera le destin de notre petite ambulance de ne jamais entrer dans les grandes villes, et d'être envoyée cantonner dans de tout petits villages. Activité fébrile autour d'Épinal. Des soldats travaillent de tous côtés à abattre des arbres, à tendre des fils de fer barbelés.

Peut-être l'ennemi tendra-t-il son effort. On a fermé un immense parc à bétail avec des milliers de bêtes à cornes. Épinal pourra soutenir un siège de longue durée sans craindre la famine. Nous sommes dépassés ou croisés continuellement par des automobiles rapides, dont l'allure nous laisse rêveurs. Ce sont des officiers d'État-Major qui vont et viennent. Mais quelle poussière ! Nous sommes tous blancs, la bouche est sèche. Heureusement du haut de notre mail-coach nous pouvons attraper des branches de merisiers, et nous nous régalons; nous en avons les mains et lèvres toutes noires.

Nous nous sommes arrêtés avant de nous éloigner d'Épinal à côté d'un petit débit où le médecin-chef, qui cherche à se rendre populaire parmi ses hommes, offre une tournée générale de bière. Mais son caractère apparaîtra bientôt dans une altercation qui se produit entre lui et l'officier gestionnaire aussi galonné que lui, à l'occasion de la lecture de la carte de la route. Car nous nous sommes trompés de route. Il a fallu sortir les cartes et nous avons un certain mal à nous remettre dans la bonne voie. Sur le ton le plus dur et le plus bourru, Monod fait sentir à l'autre qu'il n'y a que lui qui commande ici, qu'il est le chef etc. Nous rions un peu sous cape, mais ce ton d'autorité nous donne à réfléchir, nous pourrions bien l'éprouver à notre tour.

Girécourt. Petit village des Vosges où nous arrivons péniblement, possède un joli petit château entouré d'eau. Je voudrais bien que nous nous arrêtions là. Hélas ! il n'y a pas moyen. Nous nous précipitons chez le marchand de tabac, raflons quelques paquets de cigarettes (en trouverons-nous demain ?), faisons provision de cartes postales et nous voilà bientôt de nouveau en route pour notre dernière étape. Nous arrivons bientôt à Gugnécourt.

Nous trouvons le village entièrement occupé par des masses de troupes : fantassins, artillerie, services. On nous a réservé une partie du village, notre secteur où nous devons nous installer et nous loger. Notre petite caravane pénètre cahin-caha dans un pré qui borde la route. Les voitures sont fortement secouées à l'entrée. Enfin toutes y entreront, sans trop d'encombre. On les place alignées dans le fond du pré. Les chevaux sont dételés, attachés à des cordes. On place des hommes en garde, et on déballe. Le maréchal des logis a fait le cantonnement. Nous avons, les officiers, chacun une chambre. La mienne est dans la maison du garde-champêtre. J'ai pris dans ma cantine mes objets de toilette et pendant qu'on prépare la soupe, je vais enlever un peu de la poussière de la route. Aussi suis-je tout frais pour aller dîner. On a installé notre table dans la voûte d'entrée d'une ferme. Nous y ferons un dîner pas trop mauvais, ma foi. Meilleur que le déjeuner : un véritable pique-nique. On est assez gai, on cause.

Notre gestionnaire qui est de l'active, et a longtemps habité l'Algérie, nous amuse avec des histoires sur les Arabes. On se quitte à la nuit, on va se coucher. Notre première nuit de campagne. Avant de m'endormir, j'écris quelques lettres. À dix heures tout le village dort. Je me glisse entre les draps rugueux sur le matelas de paille, dans ma petite chambre si simple, aux murs passés à la chaux. Et malgré le bruit des souris à l'intérieur et du canon dans le lointain, je ne tarde pas à m'endormir. La journée a été assez fatigante et il faudra se lever de bonne heure. Que nous réserve la journée de demain ? Eh bien ! demain sera une journée très calme. Une journée de repos. Et c'est très appréciable car il fait horriblement chaud. Les troupes qui ont cantonné avec nous, partent de bonne heure. Elles sont vite remplacées par d'autres, qui derrière elles, se dirigent vers la frontière. Les hommes paraissent éreintés ; ils ne sont pas encore entraînés et le soleil fait pas mal de victimes. Ce n'est pas notre rôle de les soigner. Nous sommes en réserve et devons nous tenir prêts à partir à tout moment. J'avais emporté des vêtements de toile et toute la journée je resterai ainsi tout en blanc. J'ai mis des souliers de repos de caoutchouc, bains de mer. C'est bien peu guerrier.

Nous déjeunons au même endroit où nous avions dîné la veille. À la fin du déjeuner arrivent deux lieutenants d'Infanterie pas mal éreintés ; ils n'ont pas encore mangé ! Je propose de les convier à partager les restes de notre repas. Ah ! ouiche ! Je suis bien reçu de mon médecin-chef : « « Laissez-les donc tranquilles, qu'ils se débrouillent ces sales fantassins, etc. » » Décidément c'est un drôle de type notre médecin-chef. Il faut s'incliner et je laisse les deux malheureux lieutenants chercher ailleurs un meilleur accueil.

L'après-midi nous nous étendons dans l'herbe toute fleurie de mille fleurs au bord d'un petit ruisseau le Durbion, et même nous nous baignons dans ses eaux fraîches. Vers le tard : alerte ! Nous partons. Nous préparons tout pour partir, mais le contre-ordre arrive et nous changeons seulement de secteur à Gugnécourt même. Ma chambre étant toujours libre, je m'y installe ; mais combien je le regretterai ! J'avais bien été un peu piqué par quelques parasites la première nuit, la seconde je suis complètement dévoré.

Nous restons là encore vingt-quatre heures. Nous voyons défiler sans arrêt les troupes qui se dirigent vers la frontière : fantassins couverts de poussière, les pantalons sont devenus gris. Adieu la culotte rouge ! Il y a de l'active, de la réserve et des territoriaux. Les jeunes ont un entrain superbe, les autres manquent d'entraînement ; il fait d'ailleurs très chaud, mais on vient de quitter qui son bureau, qui son usine, qui son travail un peu indolent de la terre, et les marches forcées en plein soleil sont dures à supporter. Sous l'épaisse capote ils suent abondamment, beaucoup ont défait les boutons de la tunique et de la capote et d'abondantes gouttes ruissellent sur leur poitrine déjà hâlée.

Quelques-uns tombent d'insolation sur le bord de la route. Nous ne devons pas nous en occuper : ce sont les médecins de leurs corps qui arrivent à leur donner des soins. Nous devons nous tenir prêts à partir. En effet l'ordre arrive, nous devons nous mettre en marche le lendemain au petit jour, à 4 heures du matin… On se retrouvera au campement pour prendre un jus chaud avant de partir.

Jeudi 13 Août 1914

Départ : Nous nous approchons de la frontière, on est toujours enthousiasmé ; les communiqués – nous n'avons pas le moindre journal – affichés à la Mairie nous remplissent de joie et d'espoir. Nous ne tarderons pas à rejoindre nos braves troupes déjà en Alsace.

On s'est levé allègrement, on a refait sa cantine et on s'est retrouvé pour prendre un petit déjeuner avant de partir. Les tentes Tortoises sont remontées sur les voitures, les chevaux sont attelés. Un dernier coup d'œil du médecin-chef qui s'assure que tout est en ordre, qu'on n'oublie rien et l'on part. Hélas, on entend un coup de feu. C'est notre officier gestionnaire Guinanbert qui, en vérifiant son revolver, fait partir le coup. Il est blessé : la balle lui a traversé le pied. Gros émoi, on le panse, mais il faut partir, on le laisse avec une voiture qui nous rattrapera, après l'avoir laissé à l'hôpital de Bruyères. Le personnel de l'ambulance va encore diminuer : notre camarade Stepinski qui a eu quelque temps avant la mobilisation un accident d'auto souffre beaucoup d'un genou. Il faudra l'évacuer lui aussi sur l'hôpital de Bruyères. Nous ne serons plus que six officiers : le médecin-chef Monod, Gougerot, Bribon et moi comme médecins, le pharmacien Fébry et l'officier d'approvisionnement Bonneuil. Notre cortège suit une jolie vallée au bout de laquelle on remonte sur Bruyères. Il fait très froid et humide, un fin brouillard s'est levé de la terre et jusqu'à ce que le soleil se lève l'humidité nous pénètre. Perché sur le haut de notre voiture, j'éprouve de temps en temps le besoin de descendre et de faire quelques mètres à pied.

Après Bruyères, petit bourg planté au haut d'un piton, contrefort des Vosges, nous redescendons une autre vallée, jusqu'à Brouvelieures. Nous entrons dans la montagne. Le paysage est superbe. La route passe entre deux collines couvertes de forêts, au pied du vallon coule un gai ruisseau serpentant dans la verdure. Le ciel est pur : le soleil commence à être chaud. Halte à Brouvelieures. Les chevaux boivent à la fontaine et nous courons chercher du tabac et du chocolat dans les misérables petites boutiques de la localité. Nous nous dirigeons ensuite directement à l'est par la vallée de plus en plus belle qui aboutit au col du Haut-Jacques. Ce sont les Rouges-Eaux. Les chevaux montent péniblement la côte. Nous sommes heureusement du côté de l'ombre. Vers onze heures on s'arrête pour la grande halte : une importante ferme barre le vallon ; c'est là que nous déjeunons. Nous avons, en route, trouvé des paysans qui nous ont vendu des œufs et des poulets. Notre cuisinier, ce n'est plus celui du premier jour, grâce à Dieu, nous fera faire un très bon déjeuner dans une salle de la ferme qui est très sale, bien couverte de mouches, mais on n'y regarde pas de si près, on a faim, on ne se fait pas prier. Après le déjeuner, sieste sous les hauts arbres de la forêt ; c'est délicieux. Bientôt je pars à cheval avec le maréchal des logis, nous allons faire le cantonnement à La Boule avant Saint-Dié. L'autre ambulance rejoindra. Nous voilà donc passant le col, le maréchal des logis sur un joli petit cheval fringant, moi sur un gros cheval de cuirassiers ; c'est une promenade ravissante. En haut du col nous nous arrêtons à un petit estaminet pour nous rafraîchir et pour laisser souffler les chevaux.

La descente est encore plus belle que la montée : on longe le précipice aussi faut-il faire très attention aux chevaux ; de là on domine toute la vallée jusqu'à Saint-Dié. Le paysage se découpe entre le feuillage des arbres : l'effet est ravissant. Petit à petit le panorama se tasse. Nous arrivons au bas de la côte, aux… Toutes les formations militaires du corps d'armée sont là ; aussi y a-t-il un bel encombrement. Je trouve heureusement à La Boule une ferme perchée à flanc de coteau d'où on a une très jolie vue sur la vallée d'où nous venons et sur la vallée de la Meurthe. Je décide que c'est là que nous coucherons. Il y a des chambres pour tout le monde : les chevaux et les voitures seront dans un pré attenant à la maison. Les hommes s'installeront dans une confortable grange. À la craie, j'écris sur les portes le n° de notre ambulance. C'est ainsi que l'on fait lorsque l'on a choisi un local pour sa formation : les autres ambulances ne pourront me chiper mon « « palace » ». On y sera joliment bien dans ce palace : dîner en plein air par un temps radieux sur la terrasse qui domine les deux vallées et après le dîner nous pouvons admirer un superbe coucher de soleil qui couvre de teintes roses et violettes les cimes et les pentes des Vosges.

Vendredi 14 Août 1914

Si on doit rester quelques jours dans cette ferme, ce sera charmant. Nous apprenons que le lendemain nous pourrons nous reposer. Aussi, après une bonne nuit dans des lits suffisamment bons, nous profitons d'une voiture pour aller jusqu'à Saint-Dié. Je fais quelques emplettes pour compléter ma garde-robe, je me procure tout un matériel pour la pêche à la ligne et je fais quelques incursions chez des charcutiers et des épiciers de façon à augmenter nos approvisionnements. Saint-Dié est extrêmement animé : il y défile sans cesse des troupes, du matériel, des convois.

En rentrant au « « palace » » nous apprenons que notre beau rêve de rester quelques jours dans cet endroit rêvé s'est évanoui. De nouveau, il faut partir. Nous pouvons heureusement déjeuner, avant de reprendre nos pérégrinations.

Cette fois nous ne sommes plus isolés. Toutes les formations sanitaires partent ensemble. Bientôt on franchit la Meurthe, et l'on descend le long de la rive droite. Bientôt on tourne à droite vers Saint-Jean-d'Ormont d'où l'on prend un chemin en lacets qui nous conduira au col de la Grande Fosse près du Ban-de-Sapt. Il fait toujours très beau et très chaud. C'est un peu la débandade et la pagaille parmi tous les attelages des ambulances. Beaucoup de chevaux n'ont pas la force de remorquer leur fourgon ; les attelages s'égrènent. Les fourgons des différentes ambulances se mêlent les uns aux autres : les fourgons d'une même formation sont éparpillés le long de la route. On aura bien du mal à faire monter toutes les voitures. Je suis monté assez rapidement à pied et je vois d'en haut un spectacle assez curieux : les fourgons échelonnés dans les zigzags de la route avec leurs petits drapeaux tricolores et leurs fanions de la Croix-Rouge et, entre eux, les pantalons et le képi rouges de nos infirmiers font des taches gaies sur le fond vert des prairies et du bois. Un de nos camarades, le Docteur Alexandre, a loué un fiacre à Saint-Dié et fait l'ascension du col confortablement installé dans une victoria, en vrai touriste. En haut, près du Ban-de-Sapt, il fait délicieusement bon et frais, son petit vallon très vert est parsemé de myosotis : « « Vergiss mein nicht » ». C'est l'Alsace qui a parlé ; nous allons y entrer. Le plus gros de la montée est fait. La route monte encore un peu, mais la pente est moins forte. On est de nouveau dans les bois.

Soudain nous voyons des arbres coupés, des branches jonchant les bas-côtés de la route : ce sont des barricades que l'on a faites là pour empêcher les incursions de l'ennemi, les premiers jours, mais le traité de Francfort nous a laissé ici toute la crête des Vosges. La frontière passe plus à l'est dans la vallée, dans le village de Saales. Nous n'allons pas si loin aujourd'hui : nous devons nous arrêter après cette dure ascension près du col même, à la Grande Fosse.

Le nom du village où nous cantonnons n'a rien de bien engageant pour les apprentis guerriers. La Grande Fosse ! Pourvu que ce ne soit pas un nom fatidique. Nous ne sommes heureusement pas superstitieux. Cette Grande Fosse est un hameau où nous trouvons déjà installés les artilleurs du parc de l'artillerie de notre corps d'armée et la section des munitions. Aussi reste-t-il bien peu de place disponible dans les pauvres petites maisons de l'agglomération. Dans le coin qui nous est réservé se trouve l'École ; c'est là que nous élirons domicile : dans la salle des classes nous faisons étendre de la paille après avoir tassé les tables de travail et nous pourrons ainsi passer une nuit assez confortable. On fera la cuisine sur le fourneau de la maîtresse d'école, une bien brave petite vieille qui n'hésitera pas à sortir de derrière les fagots une excellente bouteille de vieux Kirsch qui dormait là depuis de nombreuses années. Elle est heureuse d'en faire profiter de braves officiers qui vont reconquérir les provinces ravies en 70. On dort d'un bon sommeil. L'ascension de la veille et l'air frais de la montagne nous ont un peu fatigués et nous ne serons presque pas dérangés par les ronflements formidables d'un de nos camarades ni par le bruit du canon qui se rapproche.

Samedi 15 Août 1914 — Fête de l'Assomption

Toilette de jour de fête au robinet de l'abreuvoir de la ferme attenant à l'école. On met ses plus beaux atours et on fait un tour en ville. Les caissons des sections de munitions sont rangés à la queue leu leu sur le bord de la route. Au coin d'un chemin de traverse, une fontaine : un camarade d'une ambulance voisine (la 7/21), Kakimono, ainsi appelé parce que Monod est son nom de famille (cousin de notre médecin-chef) et qu'il est toujours en kaki. Kakimono donc faisait sa toilette, la veste enlevée, les bras nus, la chemise largement ouverte ; il lave ses dents, mais il a une façon particulière de pratiquer cette partie de sa toilette : il tient d'une main son râtelier bien fourni, et de l'autre brosse à tour de bras ; nous partons d'un gros éclat de rire ! Nous continuons notre visite de la « « Grande Fosse » ». Nos équipages sont restés le long de la route avant l'entrée du village.

Tout est en ordre parfait. Pendant que nous vérifions l'état des fourgons, un long convoi d'autobus parisiens passe sur la route, soulevant un énorme nuage de poussière. Les conducteurs sont tout blancs: képis, sourcils, moustaches, capotes sont de la même couleur. Ces autobus apportent la viande fraîche au corps d'armée. Ils se sont admirablement comportés et ont grimpé les côtes des Vosges comme s'ils n'avaient jamais fait que cela ! (souvenir de la rue des Martyrs). C'est une impression très curieuse que celle de voir ces véhicules si parisiens servir en pleine montagne d'engins de guerre. Quelques-uns reviennent à vide ; ils ont pris des écriteaux en boche dont ils se sont ornés, faisant de la réclame pour le chocolat Menier et d'autres produits français ou ennemis.

N'oublions pas que c'est grande fête aujourd'hui, et allons à 10 heures 1/2 faire un tour à l'église où un aumônier célèbre la Grand-Messe en musique, s'il vous plaît, avec un chanteur de l'Opéra qui est capitaine à la section des munitions. Très jolie et très impressionnante cérémonie : l'église est remplie de soldats de tous grades, un aumônier officie et d'autres aumôniers lui servent d'enfants de chœur.

Déjeuner à notre École. Après déjeuner nous n'avons pas d'ordre de départ ; promenade autour de la Grande Fosse : nous visitons les installations faites par le parc d'artillerie pour le cantonnement de ses chevaux. Sur la route nous sommes croisés par des artilleurs qui ramènent le premier canon pris aux Boches et des cuisines roulantes chipées à l'ennemi. Le médecin des artilleurs : Grimbert, un petit type trapu, à barbe rousse carrée, portant lunettes, apporte au trophée un morceau de drapeau allemand, des havresacs fauves, des revolvers, des casques : on a envie de lui en mettre sur la tête, ça lui irait admirablement bien. Puis nous montons au-dessus de la Grande Fosse et arrivons à un point d'où l'on a une vue superbe sur les Vosges d'Alsace: le Climont dans le fond avec un observatoire.

Nous voyons quelques avions, et dans la vallée de nombreux petits nuages blancs d'éclatements d'obus: nous voici vraiment à la guerre, bien qu'étant tout à fait en sécurité. Le temps se gâte, il se met à bruiner et c'est bientôt la pluie, toute petite pluie fine, pénétrante qui a l'air de vouloir durer. Nous rentrons à notre École où nous apprenons l'arrivée de renforts : le personnel officier de notre ambulance est complété par trois camarades arrivant de Chaumont : de Cuvillier et Roerich, aides-majors de 2e classe, et Lemaire, officier d'administration de 2e classe, bien jeune pour prendre la direction administrative de notre ambulance. Nous avons entendu dire qu'une de nos ambulances fonctionnait à peu de distance d'ici au Sanatorium de Saales. Nous demandons et obtenons l'autorisation d'y aller pour nous instruire, voir comment elle est installée et organisée. Notre panier à salade nous y conduira donc demain matin à Saales.

Dimanche 16 Août 1914

Nous voilà donc partis le lendemain matin de bonne heure vers Saales. Nous franchissons l'ancienne frontière, qui, nous en sommes certains, ne sera plus jamais là. La borne a été arrachée et jetée loin de la route : je la photographie avec mes camarades qui l'ont redressée. Nous voilà en pays reconquis. Nous entrons à Saales : beaucoup de troupes, de voitures de ravitaillement, d'automobiles d'État-Major. Celles-ci sont réunies sur la place de la Mairie, du Rathaus. Sous l'inscription allemande on voit encore, mal effacée par la couche de peinture, l'ancienne inscription française d'avant 70 : « « Hôtel de Ville de Saales » ». Saales se compose de deux parties : cette partie est l'ancienne, et plus loin sur la route du col de Saales, le Saales français, composé de maisons espacées. Là on s'est battu déjà sérieusement : c'est la première impression de destruction que nous avons ; toutes les maisons à moitié démolies, à moitié tombées. Un piquet de chasseurs à pied empêche d'en approcher : il y a encore par-ci par-là des obus qui éclatent. Nous allons grimper à la gare terminus de chemin de fer: on avait fait des barricades à l'entrée de la voie, mais nos poilus ont enlevé tout cela très brillamment. Sur le clocher de l'église flotte gaiement le drapeau tricolore. Notre curiosité satisfaite, il faut penser aux choses sérieuses, au but de notre expédition. Le sanatorium est assez loin, on nous prête heureusement une auto qui nous y mènera en quelques minutes. Le sanatorium est superbe: c'est une belle construction surmontée d'un toit aux tuiles rouges, perché à mi-côte de la montagne, dirigé vers le sud-ouest. Nous y sommes admirablement reçus par les camarades de l'ambulance 2/21, qui commencent par nous offrir un excellent petit déjeuner. Ils ont eu beaucoup à faire. Nombreux sont les blessés qu'on leur a amenés. Ils ont surtout des boches qu'on a installés confortablement dans des lits, ou sur des chaises longues en osier qu'on a placées sur les galeries exposées au soleil. Les blessés y sont fort bien pour attendre leur évacuation. Ça nous est une grande satisfaction d'ordre plus matériel : nos camarades, qui ont trouvé un ravitaillement considérable dans le sanatorium, font mettre dans notre voiture des quartiers entiers de gruyère, des paniers de vins du Rhin et de kirsch, des poulets vivants (il y a une volière pleine de poules blanches superbes). Voilà qui va joliment améliorer notre ordinaire. Aussi remercions-nous chaleureusement nos camarades. Et nous saurons plus tard que nous avons joliment bien fait d'accepter ces provisions : 48 heures après, les Boches étaient revenus à Saales et avaient réoccupé leur sanatorium. C'est de bonne guerre d'avoir diminué leurs approvisionnements.

Après déjeuner, pendant lequel nous nous délectons aux frais des Boches, alerte : nous devons partir à 4 heures. On remet tout en place : les voitures sont attelées, les chevaux sellés, mais au moment de partir, contre-ordre : le départ est remis à quatre heures du matin, demain. Encore une bonne nuit à passer sur la paille dans la salle de l'école de la Grande Fosse, avec un accompagnement de musique, les ronflements sonores d'un voisin de lit, ou plutôt de litière. Nous profitons de la fin de l'après-midi pour faire un petit tour dans la montagne, vue superbe. On voit au loin le Climont surmonté de son observatoire, on se bat très fort par là.

Le roulement du canon est incessant et dans le lointain nous voyons les éclatements des schrapnells. En redescendant nous croisons sur la route les premiers canons pris aux Boches ramenés par nos artilleurs, auxquels on fait fête. Ils amènent aussi des cuisines de campagne boches que nous admirons : elles semblent très pratiques. Nous n'avons rien de semblable chez nous.

Pendant notre séjour à la Grande Fosse, le temps, qui était si beau à notre arrivée, s'est gâté. Il a plu une petite pluie fine et pénétrante, mais heureusement il y a des éclaircies.

Lundi 17 Août 1914

Le réveil de très bonne heure : les ronronnements du voisin ont été odieux et j'ai passé une très mauvaise nuit. Après un bon nettoyage à l'eau courante de la fontaine du village, on se sent frais et dispos : le cousin Monod de l'ambulance 7/21 est là à côté de moi ; il fait aussi sa toilette et j'ai bien ri en le voyant laver ses dents.

Nous reprenons notre formation de route et partons. On descend sur Saales. Le passage de l'ancienne frontière est impressionnant. Le chef et le maréchal des logis ont mis sabre au clair : les hommes se sont mis au pas, et en entrant sur la terre reconquise nous saluons. Nos troupes ont été admirables : notre armée si décriée avant la guerre, si négligée par nos gouvernants, à laquelle on a refusé tout ce qu'il fallait pour la maintenir à la hauteur de la préparation de celle de nos ennemis, a fait cependant des merveilles : elle a bousculé les forces allemandes. Nous sommes facilement entrés en Alsace. Le bruit court que nous sommes à Colmar, que nos avant-gardes sont sur le Rhin. Bravo ! Mais nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe sur le reste du front. Que résulte-t-il en Belgique de la rencontre de nos troupes avec les hordes allemandes ? Rien, nous ne savons rien. Mais nous sommes pleins d'espoir. Sûrement, de même qu'ici, nous sommes victorieux. Nous descendons la gentille vallée de la Bruche, charmant vallon, très vert. On a dû s'y battre sérieusement : on commence à avoir des tableaux de guerre ; fils télégraphiques coupés par les obus, pendant lamentablement le long des poteaux souvent cassés ou arrachés. Le sol le long de la route est jonché de débris de toutes sortes : voitures en miettes, sacs de fantassins, capotes maculées de sang, casques, képis, tout cela est mêlé. Mais la vue des vêtements abandonnés là par nos malheureux soldats nous attriste beaucoup. Nous avons été victorieux, mais à quel prix ? Sans doute beaucoup de tués et de blessés ; il n'est pas encore question de faire fonctionner nos ambulances.

Bourg-Bruche. Petit village sur le cours de la Bruche : c'est le terme de notre étape. Nous allons faire le cantonnement. Les hommes seront logés dans une filature qui a pas mal souffert du bombardement. Les officiers, comme d'habitude, logés chez l'habitant. Nous avons la tristesse de nous voir bien mal accueillis par le curé du village qui nous traite presque en ennemis. Plus tard nous apprendrons qu'il aura été fusillé après notre départ. On aurait déjà fusillé le chef de gare qui aurait donné par téléphone aux Allemands des renseignements sur le passage de nos troupes. J'ai la chance d'être très bien logé, et fort bien logé, ma foi, dans un petit hôtel rustique tenu par Monsieur Johann Cripon, un Alsacien de bonne race, heureux de revoir les pantalons rouges. J'ai un excellent lit sur lequel je me suis étendu dès mon arrivée : j'ai pu aussi me reposer confortablement sans être dévoré. C'est dans cet hôtel, dans la salle de restaurant que nous ferons popote. Avant de déjeuner nous faisons une petite promenade sur les bords de la Bruche, il doit y avoir de la truite là-dedans, ce sera l'occasion d'utiliser les ustensiles de pêche que j'ai apportés de Saint-Dié (pliant, canne à pêche) ; un brave homme du pays nous montrera les endroits où nous aurons le plus de chance de faire une pêche fructueuse. À l'heure fixée nous allons au rendez-vous. Notre homme n'y est pas : mais au bout de quelques minutes nous le voyons passer sur la route encadré de deux gendarmes : c'était un espion ! Nous étions bien tombés.

De la fenêtre de ma chambre je vois passer des masses de troupes surtout de l'artillerie. Nous apprenons que c'est l'avant-garde du 18e corps qui arrive. En effet on annonce aussitôt l'arrivée de l'état-major d'une brigade de ce corps. Il nous faut céder nos cantonnements à cet état-major. Arrive en effet, le général furieux de nous voir là. Nous devions, paraît-il, être déjà partis, mais qu'y pouvions-nous ? De l'infanterie arrive bientôt. Les hommes sont dans un état lamentable. Ils viennent de se battre du côté de Sainte-Marie-aux-Mines, puis ils se sont mis en marche pour redescendre par ici : depuis 48 heures ils n'ont pas dormi. Leur ravitaillement n'est pas arrivé et ils ont marché sans arrêt sous la pluie.

Ils sont pâles, verts même et défaits. Nous leur apportons quelques-unes de nos boules et ils se jettent dessus comme la misère sur le pain. Nous dînons à la Co 4-2 et allons prendre nos nouveaux emplacements pour cantonner. J'ai bien fait de profiter pendant quelques instants de mon bon lit, car je n'aurai pour dormir qu'un pauvre matelas bien plat, étalé par terre. Je suis dans une pauvre maisonnette où habite une bonne vieille qui nous accueille comme si nous étions ses enfants. La pauvre aimait bien les Français et les attendait depuis 70.

On dort bien, car la journée a été assez fatigante. Nous avons depuis ce matin vraiment l'impression d'être en guerre. Jusque-là c'était plutôt des manœuvres ou même de simples promenades. La toute petite gare de Bourg-Bruche nous a montré ce qu'était une maison pillée : tout y est démoli et dévasté, les meubles sont renversés, les tiroirs jetés à terre, leur contenu – papiers de toute sorte, billets de chemin de fer – répandu sur le sol et foulé aux pieds. Nous avons déjà vu la gare de Saales, qui, elle, n'avait pas souffert. Quelques rails seulement enlevés pour faire des barricades, les aiguillages démolis par les Boches avant leur départ pour les rendre inutilisables. À son faîte flottait gaiement le drapeau tricolore, mais en dehors de la gare, Bourg-Bruche n'a presque pas souffert ; on ne s'y est pas battu. Les Allemands se sont repliés de là sans résistance. Nous avons pu, la veille, visiter une usine, une filature arrêtée en plein travail. Elle appartenait à un Alsacien mobilisé dont nous avons retrouvé les papiers militaires dans un tiroir. Sur les murs du village nous sommes intéressés par les affiches de mobilisation : j'aurais bien voulu en prendre une comme souvenir, mais elles sont trop bien collées.

Mardi 18 Août 1914

Réveil précipité ; on part. On est vite lavé, habillé, j'allais dire pomponné. Les chevaux sont attelés et en route. Nous descendons la vallée de la Bruche, nous pensons que nous continuerons à avancer, que nous sommes toujours des vainqueurs. Seul notre médecin-chef sait la vérité : c'est que nous allons rentrer en France en contournant le Donon ! Mais il se garde bien de nous le dire, la confiance règne !

Le spectacle est le même qu'hier : le long de la route qui suit la riante vallée, képis, casques, sacs allemands et français, poteaux télégraphiques démolis, arbres coupés. Nous pensons que nous allons aller jusqu'à Schirmeck. Hélas, il n'en est rien, et nous sommes tous bien désappointés quand à Saint-Blaise, où on s'est battu ferme (le village en porte les traces : nombreuses maisons éventrées, nombreux toits défoncés), on nous fait prendre la gauche. Nous quittons la vallée de la Bruche et remontons dans la montagne par une jolie route toute plantée de sorbiers en fleurs. Très beau panorama sur les Vosges d'Alsace : de loin nous voyons le village de La Plaine où le combat a été très dur. La terre est labourée par les obus qui y ont fait de larges trous sur le sol ; quantité de gargousses en cuivre à l'endroit où étaient les batteries. Nous ne sommes pas seuls à remonter par cette route assez raide, aussi y a-t-il pas mal de pagaille ; c'est le mot consacré pour dire encombrement et désordre. Les sections de munitions nous dépassent : l'officier qui les commande crie, tempête : on n'aime pas beaucoup le service de santé dont les ambulances encombrent les routes. Puis nous voyons défiler le convoi administratif : c'est lui qui nous fournit notre ravitaillement ; il est très pittoresque à voir, étant composé de voitures de grands magasins de Paris aux couleurs éclatantes et gaies : Bazar de l'Hôtel de Ville, Bon Marché, Printemps, Louvre, il y a de tout. On livre à domicile !

Nous arrivons à Saulxures : c'est la douane allemande. Vous n'avez rien à déclarer ! Heureusement les douaniers ne sont pas là. Leur maison a été complètement pillée par nos troupes. Tout est saccagé, renversé, démoli. Le contenu des armoires épars sur le sol, linge, vaisselle, livres, papiers, vêtements de femmes.

Tout cela gît pêle-mêle, vingt fois remué par des soldats qui se sont succédé là et qui ont essayé de trouver quelque chose à chaparder. Les tableaux sont arrachés des murs ou déchirés. Je trouve un chromo de l'anniversaire du cinquantenaire de l'Empereur. Je me l'approprie ; malheureusement je n'ai pu le rapporter : on me l'a chipé dans la voiture du personnel. Des paysans viennent avec des voitures à bras prendre tout ce qu'ils peuvent emporter du mobilier (Nous ne pouvons rester là que quelques instants). Il leur en coûtera cher sans doute, car les Boches reviendront bientôt et leur feront payer cher leur chapardage : le temps de laisser souffler les chevaux fatigués par la montée et par le soleil très chaud. Nous continuons notre ascension sur la route du col du Hantz pour revenir en France par le Donon.

Bientôt on s'arrête. C'est la grande halte, on va déjeuner. Les cuistots cherchent du bois, font bouillir leur eau et nous nous installons pour un pique-nique en un très joli endroit avec une vue superbe pour faire un frugal déjeuner.

La route continue à être très belle, on ne s'est pas battu par là, pas trace de lutte. Nous repassons la frontière bien tristement d'autant plus qu'on nous montre les premières tombes françaises. Ce sont celles des douaniers qui ont été surpris par des patrouilles allemandes avant la déclaration de la guerre. Nous allons leur rendre un pieux hommage et mettre quelques fleurs au pied de la croix de bois qui porte le nom de braves gens.

Puis nous redescendons vers la vallée de la Meurthe. Nous chantons tous pour entraîner nos hommes qui commencent à en avoir assez. Nous allons suivre pendant assez longtemps une délicieuse petite vallée où coule un charmant ruisseau, Le Rabodeau: partout de la verdure. Nous arrivons au cantonnement qui nous a été assigné : Moussey, petit bourg voisin de Senones. Nous y arrivons les derniers, le train (le 19e Train), le ravitaillement, le parc d'artillerie nous y ont précédés. Aussi, quand il s'agit de nous loger, on nous répond à la Mairie qu'il n'y a plus rien, que si nous voulons des chambres, il nous faudra nous éparpiller dans les maisons isolées à plusieurs kilomètres de l'agglomération… C'est navrant. Nous avons assez trimballé toute la journée et n'avons même plus envie de courir à droite et à gauche.

J'ai aperçu en passant une très belle propriété au fond d'un jardin ou plutôt d'un parc, d'un superbe parc et je dis à un camarade, on va essayer de se faire loger dans ce palace. Je sonne, je frappe, rien ne bouge, on ne répond pas. Je retourne à la mairie et dis au maire : « « Monsieur le Maire, je viens de voir une belle propriété inoccupée où nous pourrions tous nous loger, voulez-vous nous la faire ouvrir ? Personne ne répond, elle doit être inoccupée. » » « « Pardon, me répond le Maire, je regrette de ne pouvoir vous y installer, le propriétaire est parti pour Épinal ; il a emporté la clé, on ne peut vous ouvrir. » » « « Je regrette aussi, Monsieur le Maire, mais je dois vous informer que si dans 10 minutes d'ici on n'a pas trouvé les clés, nos hommes enfonceront la porte. » » Dix minutes après on avait retrouvé les clés, le concierge, le maître d'hôtel et, quelque temps après, nous faisions notre entrée triomphale dans le château de Monsieur Loederich, grand filateur de la région, régent de la Banque de France qui s'était arrangé avec le maire pour ne pas avoir à loger de soldats chez lui : mais les Boches ont dû être chez lui 48 heures plus tard et n'ont pas dû avoir beaucoup de difficultés à pénétrer dans le château.

L'intérieur est épatant, chambres à coucher superbes, lits moelleux, cabinets de toilette avec bains et douches. Quelle nuit exquise on va passer ! Un incident fâcheux se produit : deux de nos camarades, Bonneuil et Lemaire, se disputent à cause d'une chambre ; ce sont les plus jeunes et ils voulaient chacun avoir la plus belle chambre. Les esprits sont très excités et ils en arrivent aux voies de fait. Tout s'arrangera bientôt : le lendemain on n'y pensera plus, il n'y aura pas de duel. Nous dînons avec les officiers d'une ambulance voisine, la 7/21. On nous sert des écrevisses des Vosges. Une par tête et elles ne sont pas très grosses, n'importe c'est un régal. Notre médecin-chef se croit obligé de prononcer un discours : je crois qu'on a trop bien dîné, on dort admirablement bien, on prend une bonne douche en se réveillant. Le maître d'hôtel nous a préparé notre petit déjeuner. Un petit déjeuner délicieux avec un beurre excellent et, en route.

Mercredi 19 Août 1914

Réveil au petit jour, succulent petit déjeuner ; on sait les Boches tout près et on devient plus aimable. Rassemblement : on prend l'ordre de marche. En route, où allons-nous ? Mystère ! Le médecin-chef le sait sans doute, mais la confiance règne ! Il ne se confie pas à nous. Nous suivons comme des moutons. Il est installé à ma place de prédilection avec Gougerot, sur le haut de notre coach. Nous semblons nous éloigner du front. Nous descendons vers Raon-l'Étape en passant par Senones et M… [Moyenmoutier].

Il continue à faire très beau; les promenades sont charmantes. Jusqu'à présent la guerre pour nous consiste en une promenade assez confortable à travers un très joli pays. À La Petite-Raon, nous rencontrons d'autres ambulances du corps d'armée avec lesquelles nous marchons pendant quelque temps, la 2/21 entre autres. Comme distraction, j'accompagne notre voiture de ravitaillement qui va chercher le pain à Celles-sur-Plaine. Ce qui a failli me coûter cher. En effet, sur le pavé de Raon, une des roues se détache du fourgon et nous voilà, le conducteur, l'homme de service et moi, projetés sur le pavé, heureusement sans mal, un peu contusionnés, mais pas de casse. Par exemple nous voilà en panne avec une roue en miettes : impossible de continuer, il nous faut attendre l'arrivée de l'ambulance. On décide de faire réparer la roue chez un charron de la localité ; et j'ai l'idée de demander une roue de rechange au parc d'artillerie. Mais celui-ci nous devance sur la route de Badonviller, où nous allons aller tout à l'heure, et on aura bien du mal à le rattraper et surtout à le dépasser, puisqu'il faudra demander cette roue à l'officier qui commande le parc et qui marche en tête.

On ne se douterait pas de ce qu'est un parc d'artillerie sur la route ; il occupe environ 4 kilomètres de longueur : caissons, chevaux, ateliers de réparations, ça n'en finit plus. Je trouve heureusement un civil qui possède une auto qui veut bien m'emmener. Ce n'est vraiment pas facile de dépasser un tel convoi. Il faut faire ranger chaque attelage. Enfin j'arrive à la tête. Je connaissais un des officiers de l'état-major du Colonel. Il me fait obtenir satisfaction et je rentre triomphalement dans Raon avec la roue qui nous permettra de ne pas laisser le fourgon en arrière. Nous circulons un peu dans les rues de Raon et faisons quelques emplettes. Nous raflons tout ce que nous trouvons de tabac.

Je fais connaissance avec notre directeur du Service de Santé, le Médecin-Inspecteur Loup, gros petit homme à figure rubiconde qui n'a pas l'air de s'en faire. Il semble par contre, qu'il aime assez boire et bien manger. Même dans les moments les plus difficiles, on est sûr de le trouver au café en train de déguster un énorme bock : il s'entraîne pour son arrivée en Allemagne. Si l'armée compte sur lui pour aller là-bas, je doute fort qu'on y arrive jamais. Il a comme officier d'ordonnance (dans le service de santé, cela s'appelle médecin-adjoint) un très gentil garçon, le médecin-major de 2e classe Sibilla, le fils de l'ophtalmologiste d'Épinal qui connaissait beaucoup mon Père. Une des particularités de notre Médecin-Inspecteur est sa manie de faire des citations latines. Il ne peut dire deux phrases sans en placer.

On repart… nous ne reculons plus. Chic ! le moral est meilleur, car vraiment être entrés en Alsace et avoir dû en filer si rapidement, c'était un peu déprimant ; nous remontons le long du versant nord du Donon, dans la direction de Cirey – Blâmont. Il paraît que les Boches sont venus là dans les premiers jours des hostilités et que nous les avons refoulés, bravo ! Voilà de bonnes nouvelles qui mettent du baume dans le cœur. Jolie montée au-dessus de Raon à travers une belle forêt. De l'autre côté de cette crête nous redescendons vers Neufmaisons et Badonviller. Bientôt nous voyons les vestiges des premiers combats : tranchées bien peu profondes, les premières tranchées. Fils de fer barbelés et débris de toute nature.

Mais voici Badonviller. Là on s'est battu ferme, de nombreuses maisons sont détruites ou incendiées. Sur presque tous les murs on voit les traces de balles ou d'éclats d'obus. Nous entrons au café de la gare qui fonctionne de nouveau. Il est démoli. Un hangar qui en dépendait est incendié. Il ne reste plus que des fils de fer tordus et rougis dans lesquels on peut reconnaître une automobile. Nous apprenons toutes les horreurs qu'ont commises ici les Allemands pendant leur courte occupation. Le maire a été fusillé en présence de sa femme. Il y a eu de nombreuses victimes exécutées sans aucune raison, sans la moindre enquête, le moindre procès, pour satisfaire les passions sanguinaires des officiers d'outre-Rhin. Ah ! il est temps qu'on entre chez eux. Ce sang crie vengeance.

Nous allons cantonner à quelques kilomètres de là à Bréménil. Là aussi on s'est battu ; c'est un tout petit village où il y a aussi pas mal de maisons détruites, incendiées ou pillées. Le parc d'artillerie occupant la plus grande partie du hameau, on nous fait installer dans quelques masures situées à l'entrée de l'agglomération. Ça, c'est vraiment la guerre. Je coucherai dans une grande pièce où ont logé déjà des tas d'hommes français et allemands. Il n'y a pas de carreaux, le parquet est dégoûtant ; on y met de la paille et nous y coucherons pas trop mal, ma foi, pêle-mêle avec des sous-officiers et des hommes de notre formation. On a le temps de faire cuire le dîner chez une vieille femme du pays qui nous accueille d'une façon touchante. Là encore nous saurons que les Allemands ont commis des horreurs : un enfant de 15 ans atteint de fièvre typhoïde a été tué à coups de revolver dans le lit de sa mère. Le curé dont on voulait obtenir des renseignements et qui s'obstinait à rester muet a été mis dans le cimetière devant un peloton d'exécution. Au dernier moment, une heureuse intervention lui a saved la vie, mais on l'a emmené comme otage.