Lettres de Guerre (1914–1918)
Recueil Chronologique des Lettres Transcrites & Corrigées
Recueil intégral et corrigé (orthographe, coquilles de frappe/OCR et ponctuation, sans remaniement des phrases) des lettres de guerre transcrites échangées entre le Dr Jean Galezowski, sa mère Augusta Galezowska, sa sœur Marie et son frère Henri (août 1914 – mai 1916).
1. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 2 août 1914
Lettre de Jean GALEZOWSKI à sa mère Augusta au château d'Ourout à Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées)
Deauville (Calvados), le dimanche 2 août 1914 — Mobilisation Générale
Ma chère Maman,
Tu seras un peu étonnée, si toutefois tu reçois cette lettre, de voir que je suis à Deauville. Je suis venu me reposer ici, respirer un peu d'air de la mer avant de partir. J'ai pris le train hier après-midi à 4 heures. Au départ du train, on ne savait encore rien ; au contraire quelques députés venus à la gare accompagner des parents disaient que « ça allait un peu mieux ». En arrivant à Deauville, on apprenait que la mobilisation générale était décrétée.
Tu peux penser si Deauville est vide – plus personne, il ne reste que quelques Américains qui, ne sachant où aller, restaient ici pour jouer au golf. Moi-même je ne pars que le 4e jour ; et le premier jour étant aujourd'hui, je n'ai à me rendre au Grand Palais que mercredi matin.
J'ai donc encore largement le temps. Les trains civils ne marchent plus à partir d'aujourd'hui, aussi je prendrai demain un train militaire qui, je l'espère, ne sera pas par trop inconfortable, à moins que je ne trouve un ami pour me réintégrer en auto (Paul Dupuy est à Villers, mais je ne puis communiquer avec lui, le téléphone ne marchant pas). Les populations paraissent très calmes. Hier matin, à Paris, on se serait cru en temps absolument normal. Je vous enverrai le plus souvent possible des nouvelles.
Amitiés à vous toutes. Ton fils affectionné,
JEAN
P.S. — Nous avons conseillé, Henri et moi, à l'oncle Joseph d'aller vous rejoindre avec Wicia.
2. Augusta Galezowska à son fils Jean — 3 août 1914
Lettre d'Augusta GALEZOWSKA à son fils Jean
Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), le lundi 3 août 1914 — Déclaration de la guerre
Mon cher Jean,
Nous avons reçu ce matin un mot d'Henri, qui nous a fait bien plaisir, qui était daté du 1er… or… depuis !
Quelle chose épouvantable !
Dieu veuille que toute la jeunesse soit aussi enthousiaste que celle d'ici ! Toute la soirée et ce matin, les réservistes ont fait des promenades, drapeau en tête, en chantant la Marseillaise, et avec eux, aussi emballé, marchait le vicaire qui est parti ce matin.
Je te prie instamment de faire parvenir nos lettres à Henri, par Monsieur Dupuy ou par le Ministère de la Guerre ; cela te sera plus facile qu'à nous, d'autant plus que nous ne savons pas le numéro de son régiment. Argelès est lugubre aujourd'hui : pas de journaux, pas de dépêches. On dit qu'un zeppelin a été détruit par Garros, et que deux régiments de uhlans ont été faits prisonniers ! Mais que croire ?
Demain, Marie et la cuisinière, accompagnées du jardinier, qui couche au château et est notre vigilant gardien, iront en ville pour tâcher de faire de la monnaie et des provisions. Nous en avons déjà fait un peu, mais il n'y a presque rien et le charbon manquera certainement, aussi sommes-nous rationnées.
Le sous-préfet est parti hier et il pensait que Mesdames Paul et Pierre Dupuy partiraient. Et que fera Madame Paul ?
Il fait, ici, très calme, mais c'est encore plus douloureux en pensant à ce qui les frappe là-bas. Dieu veuille que mon Henri et mon neveu aient la vie sauve ! J'espère que, toi, tu resteras à Paris et que ces affreux Allemands n'en approcheront pas !
Je suis heureuse de pouvoir faire des vœux pour ma chère France, puisque l'Italie a eu la grandeur de ne pas se joindre à ses ennemis !
Nous voudrions bien que Joseph et Wicia viennent nous rejoindre, mais le feront-ils ?
Vois-tu quelquefois les Alfred ? Je pense bien à eux ! Si tu n'as pas le temps de nous écrire, et que le télégraphe marche, envoie-nous quelques dépêches.
Nous t'embrassons tendrement.
A. X. Galezowska
3. Augusta Galezowska à son fils Jean — 4 août 1914
Lettre d'Augusta GALEZOWSKA à son fils Jean
Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), le 4 août 1914
Mon cher Jean,
La journée d'hier a été navrante : pas de journaux, pas de trains, temps affreux, orages sur orages ! Cela nous avait assez fortement déprimées. Aujourd'hui, avec le soleil et la lecture de deux journaux de Bordeaux du 1er, nous sommes un peu remontées. Mais cette absence de nouvelles est on ne peut plus pénible.
Tantôt est venue me trouver une délégation des Dames d'ici, ayant à leur tête la Mairesse et la représentante de la Présidente de l'Union des Femmes de France de Tarbes, pour me remercier d'avoir pris l'initiative de faire quelque chose, ici, pour les soldats.
Nous avons d'abord décidé de demander à la Présidente des 3 sections réunies de la Croix-Rouge si l'on enverrait des blessés (ce mot seul me fait frémir !) à Argelès. Dans l'affirmative, nous fonderions un ouvroir et la Ville préparera l'emplacement et les lits nécessaires pour les recevoir. Ce sont plutôt des convalescents qu'on nous enverra, car le trajet est bien loin de la frontière ici.
Ces dames voulaient que les réunions de notre Comité eussent lieu au château, mais je leur ai expliqué que, n'étant pas chez moi, je déclinais leur proposition. Et en effet, cela aurait pu déplaire à Monsieur P. Dupuy, sans compter que cela nous eût beaucoup dérangées. Madame xxxxxx était du nombre, et m'a été, tout de suite, très sympathique.
Les petites de Mme Rose pourront jouer avec ses enfants.
Jaja veut absolument partir comme infirmière dans l'Est !
J'espère encore que tout cela sera inutile, et que l'affreuse guerre n'éclatera pas réellement. Je viens d'écrire à Henri, et te prie de lui faire parvenir ma lettre, et de me donner le numéro de son Régiment. Si tu n'as pas le temps de m'écrire, prie Monsieur Martinet de le faire à ta place.
Que deviennent l'Oncle Joseph et Wicia ? Les Alfred ont-ils des nouvelles de leur fils ?
Marie et moi t'embrassons bien tendrement.
A. X. Galezowska
4. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 4 août 1914
Lettre de Jean GALEZOWSKI à sa mère Augusta à Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées)
Deauville (Calvados), le lundi [mardi] 4 août 1914
Ma chère Maman,
Voici mon adresse où vous pourrez m'écrire : Ambulance n° 8 de Corps d'Armée, 21e Corps.
Je prends le train militaire à 7 heures du soir pour Paris. Quand arriverai-je ?
Je t'embrasse tendrement,
JEAN
5. Augusta Galezowska à son fils Jean — 5 août 1914
Lettre d'Augusta GALEZOWSKA à son fils Jean
Château d'Ourout, Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), le 5 août 1914
Mon cher Jean,
La dépêche, reçue ce matin, nous a positivement rassurées. Quand tu pourras, ne manque pas de nous en envoyer d'autres, car notre grande souffrance est d'être sans nouvelles ! Ainsi donc, cette chose monstrueuse est accomplie. Dieu veuille que cet affreux carnage soit vite enrayé ! Jamais je n'ai tant senti combien j'aimais mes fils et… la France ! De tout le monde, c'est encore ce pays qui possède les plus nobles, les plus admirables qualités de courage, d'endurance et de dignité !
C'est aujourd'hui que tu prends ton tour de service au Grand Palais et que tu vas mettre ta science et ta bonté de tout cœur au service des pauvres blessés, comme ton Père l'a fait il y a 44 ans en son ambulance de l'Église Saint-Gervais.
Nous allons tâcher d'organiser, ici, une modeste ambulance, espérant que nous aurons aussi l'occasion de nous dévouer. Nous aurons enfin un ouvroir, où nous confectionnerons des chemises et du linge.
Je me souviens qu'en 66, si je ne me trompe, nous faisions de la charpie pour les blessés italiens et français. C'était au moment de la guerre contre l'Autriche et de la reprise de la Vénétie. Maintenant, la charpie a été bien distancée, bien heureusement, et l'hygiène sauvera beaucoup de vies humaines.
Nous voulons, aussi, nous occuper, afin de penser le moins possible, car cela nous est trop douloureux. Si tu as besoin de linge pour l'ambulance, il doit y avoir aussi un gros paquet de vieux draps, au 128.
Marie te remercie des papiers que tu lui as envoyés. Elle va constantly aux nouvelles, à la Mairie, car elle est profondément affectée bien qu'elle s'en cache. Madame Rose, aussi, est bien affligée.
Je vais écrire à Henri, et Marie me rapportera tout à l'heure, j'espère, le numéro de son régiment. Inutile de te dire que je prie Dieu aussi pour vous du plus profond de mon âme et lui demande de ranimer en vous les sentiments de votre enfance.
Ta Maman,
A. X. Galezowska
6. Cartes de Jean Galezowski à sa mère et à sa sœur — 9 août 1914
1° Paris, le samedi [dimanche] 9 août 1914 (à sa mère Augusta, Château d'Ourout, Argelès-Gazost)
Ma chère Maman, Ainsi que tu as dû le savoir par ma dépêche, mon départ a été retardé. Je pars cette nuit pour Langres (?). J'ai vu Henri ce matin, il va rester à Paris dans une superbe caserne toute neuve. Stepinski est dans mon ambulance, avec ses décorations. Je t'embrasse très tendrement. JEAN.
2° Alésia (Côte-d'Or), le dimanche 9 août 1914 (à sa sœur Marie, Château d'Ourout, Argelès-Gazost)
De passage à Alésia, par le train. Tout est bien. Il fait très chaud. Ça marche bien. JEAN.
7. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 11 août 1914
Ambulance n° 8 (21e Corps), Gugnécourt, le mardi 11 août 1914
Ma chère Maman,
Il faut que je te raconte un peu mon début dans le métier des armes, bien que je sois moi-même bien peu guerrier. Tu as su que j'étais convoqué mercredi au Grand Palais. Notre ambulance se formait là, mais nous ne devions pas y rester, nous devions en partir jeudi, mais par suite de je ne sais quelles circonstances, nous avons attendu là jusqu'à dimanche matin. J'ai pu heureusement toujours aller coucher chez moi et aller dîner et déjeuner dehors. Pendant ce temps, j'ai pu voir le territorial Henri qui lui-même est venu passer une nuit au Grand Palais. Je me suis embarqué dimanche matin vers 6 heures à la gare de La Rapée. J'avais dû garder un taxi toute la nuit pour être sûr d'avoir un véhicule et de pouvoir transporter mon fourniment. Très bien installé dans le train, dans un compartiment de 1re, j'ai voyagé jusqu'à lundi. Je suis arrivé à Épinal (ou du moins dans ses environs) vers 8 heures du matin. Tout le long de la route, aux stations, des femmes de France nous offraient des fleurs, des boissons très rafraîchissantes. C'était très touchant et très agréable. Arrivés près d'Épinal, nous avons assisté à la chasse donnée à un aéroplane ennemi par l'artillerie qui a fini par l'atteindre alors qu'il était à 1 400 mètres de hauteur. C'était très émotionnant ; nous sommes alors partis pour le pays où je suis (je te conseille – il n'y a plus d'indiscrétion – de te procurer une carte Taride pour suivre nos mouvements), situé au nord-est d'Épinal. Je suis venu dans la voiture d'ambulance, bien que je sois monté, mais il faisait très chaud et je ne m'entendais pas très bien avec mon cheval (la suite au prochain numéro). Je vais me coucher en entendant dans la maison le bruit des souris ! et au-dehors le bruit du canon ! C'est horrible.
Ton fils dévoué,
JEAN
8. Jean Galezowski à sa sœur Marie — 12 août 1914
Ambulance n° 8, 21e Corps, Gugnécourt, le mercredi 12 août 1914
Dear Mary,
Je trouve à peine le temps de t'écrire. La saison bat son plein. Les hôtels refusent du monde. Ah ! pardon, je me croyais à Deauville et je suis depuis avant-hier dans un petit village de 250 habitants. Juge un peu du confort moderne, mais j'adore la campagne ; il fait, il est vrai, un peu chaud, mais heureusement j'ai des vêtements de toile et puis me promener en blanc (bien vite en gris) et en pantoufles toute la journée. Vers 6 heures il fait moins chaud et nous allons, mes camarades et moi, nous étendre au bord d'un petit ruisseau qui coule, tortueux, au milieu d'une prairie couverte de fleurs de toutes espèces et de toutes nuances, et même nous nous plongeons dans ce mince filet d'eau pour nous décrasser de notre première journée de crasse. J'ai écrit à Maman hier et lui ai raconté mon voyage jusqu'ici.
À notre arrivée nous avons été répartis chez l'habitant et j'ai l'honneur d'être hébergé par le garde champêtre, très aimable : chambre simple, blanchie à la chaux, lit un peu dur et pas mal d'insectes de toutes sortes ; enfin on s'y habituera, ça me rappelle le boulevard Haussmann l'an passé, en mieux. Dans mon ambulance j'ai retrouvé quelques amis. Je te dirai que mon ambulance se compose d'un médecin-chef (actuellement inspecteur au ministère de l'Intérieur) et qui ne fait plus de médecine, de deux médecins, de Stepinski et de moi. Tu vois que c'est peu chirurgical ; le pauvre Stepinski souffre d'un genou qui a été blessé au cours d'un accident de taxi et va être évacué demain, sans doute dans un hôpital. Quant à moi je me porte fort bien. Espérons que ça continuera. On mange pas mal, on dort bien (il est dix heures, je me couche et tout dort déjà depuis longtemps) et jusqu'à présent nous ne faisons pas grand-chose.
Affectueusement,
JEAN
9. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 17 août 1914
Bourg-Bruche (Alsace), le 17 août 1914 — Ambulance n° 8, 21e Corps
Ma chère Maman,
Me voici en Alsace ! C'est vraiment admirable de voir comme dans notre pays, où l'armée était tellement décriée, tout a admirablement marché, et comme on a pu rapidement entrer en Alsace.
J'ai quitté mon cantonnement de la Grande Fosse ce matin à 4 heures. Hier, déjà, on nous avait tous fait lever à 4 heures pour partir, mais c'était une fausse alerte ; pour moi ce fut un soulagement. J'avais un voisin de lit (ô ironie !) qui ronflait si fort que j'en avais mal à la tête. Au moment du réveil, je me faisais, en me roulant dans ma litière aimée, par un effet de la métempsycose, une nouvelle existence à l'état de ruminant.
Aussi est-ce avec une grande joie qu'en arrivant ici (je pense, si tu as une carte, que tu retrouveras cet endroit) j'ai trouvé dans un petit hôtel rustique tenu par Monsieur Johann Cripon une très belle chambre avec un lit ! sur lequel j'ai pu m'étendre dès mon arrivée et prendre un peu de repos, sans être dévoré.
Nous avons donc passé la frontière ce matin avec les hommes, ç'a été un moment très impressionnant ; moi-même je l'avais déjà passée hier. J'étais venu à Saales où existe un sanatorium transformé en ce moment en hôpital et j'étais censé en étudier le fonctionnement. Juge de ma joie et de celle de mes copains quand le directeur de cet admirable sanatorium a d'abord songé à nous donner à manger ; il faut dire qu'à la Grande Fosse on ne trouvait plus rien à se mettre sous la dent, plus de pain, plus de lait, plus de vin, plus de viande, et pour aller se ravitailler, nécessité de repasser les cols et de revenir en arrière de 14 kilomètres pour avoir quelque chose pour nous et pour les hommes.
Aussi nous avons fêté gaiement le panier de bouteilles de vin du Rhin, les poulets, les fromages que nous a fait emporter comme souvenir de notre visite notre aimable amphitryon. C'est en allant visiter Saales que nous avons vu pour la première fois les traces de la guerre. En haut du col de la Grande Fosse il y a bien quelques sapins renversés qui ont servi à abriter les troupes, mais c'est très peu de chose ; à Saales c'est plus sérieux. Saales est à moitié allemand, à moitié français. Cette dernière partie de la ville est complètement démolie (il est vrai qu'il y a très peu de maisons). Partout on voit des traces des obus qui ont éclaté. Les projectiles allemands éclatent très mal ; ils causèrent peu de dégâts. Il y a par ici beaucoup de blessés allemands, beaucoup de prisonniers. Les ennemis ont abandonné de nombreux canons et de nombreux approvisionnements. Espérons que nous continuerons à avoir des succès.
En ce moment, je vois défiler devant moi un régiment d'artillerie qui monte dans la montagne prendre ses positions.
Je dois te dire que je suis très en arrière de la ligne de feu, tout à fait à l'abri. J'ai bien aperçu quelques éclatements d'obus, mais c'est quand j'étais au sommet des montagnes et que la vue s'étendait très loin ; c'était d'ailleurs un très joli spectacle de montagne. Au point de vue de ma santé, je vais très bien et espère qu'il en est de même pour vous. Je n'ai encore reçu aucune lettre depuis mon départ.
Je t'embrasse tendrement, ton fils dévoué,
JEAN
P.S. — Depuis 2 jours, il fait moins chaud.
10. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 21 août 1914
Le 21 août 1914 — 21e Corps, Ambulance n° 8
Je vais admirablement bien, et vous envoie à toutes mon meilleur souvenir. J'espère qu'en ne mettant pas où je suis, vous recevrez plus tôt de mes nouvelles.
JEAN
11. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 23 août 1914
Clairupt (entre Raon-l'Étape et Baccarat), le dimanche 23 août 1914
Ma chère Maman,
C'est dimanche et je fais la grasse matinée. Tu sais si je suis heureux de paresser ainsi un matin. Il est vrai que je viens de passer la nuit dans une grange, tout habillé, sur de la paille, mais j'ai admirablement bien dormi, car j'avais un peu de sommeil en retard et c'est ce matin seulement, au réveil, que j'ai remarqué, en voyant au-dessus de ma tête les larges yeux bêtes d'une superbe vache, que j'étais dans une étable. Le lait de la vache nous a permis d'ailleurs d'avoir un délicieux petit déjeuner. (Je deviens beaucoup moins difficile et ne crie jamais quand je ne trouve pas un plat bon), mais gare au retour ! Je te conseille de faire donner des leçons à ton cordon-bleu.
J'ai reçu depuis deux jours plusieurs de vos lettres, ce qui m'a été très agréable, car jusque-là j'étais sans aucune nouvelle. En même temps je reçois Le Temps que le fils Hébrard me fait aimablement envoyer ; et c'est un plaisir pour nous tous d'avoir des détails sur ce qui se passe dans le monde. Hier j'ai eu la chance d'avoir le numéro du 18, quatre jours de retard seulement, c'est un record.
La dernière lettre que je vous ai envoyée, je l'avais écrite dans une forêt en Lorraine. Je venais de faire une excursion qui aurait été superbe en toute autre occasion – la Roche aux Fées –, où du haut d'un observatoire en bois dominant les hauts sapins, on a une vue admirable sur toute la chaîne des Vosges, mais le tintamarre des canons gâchait un peu le plaisir qu'on pouvait avoir à admirer le panorama. Pendant que j'étais en haut, passait au-dessus de nos têtes un aéroplane allemand poursuivi par les projectiles de notre artillerie.
Cette étape a été la fin de ce que j'appelle mon excursion dans les Vosges. Je me souviens qu'il y a quelques mois, quand on me demandait où je passerais l'été, je répondais souvent (trop bien inspiré, hélas !) : peut-être dans les Vosges. Je dis mon excursion, car jusqu'à ce moment, contrairement à ce que tu supposais, je n'avais eu à soigner aucun blessé, mon ambulance ayant sans cesse suivi le corps d'armée en réserve et n'ayant jamais été utilisée. C'était donc une véritable promenade, puisque nous n'avions rien à faire qu'à essayer de nous installer le mieux possible et manger de même.
Mais à partir du moment dont je te parlais, l'excursion a cédé la place à la guerre. En effet, nous avons reçu la nouvelle que le parc d'artillerie qui marchait en avant de nous s'arrêtait et que nous aussi devions cesser d'avancer. Nous avons donc dû nous installer tant bien que mal dans une vallée, à la tombée de la nuit, vallée verte et riante, encaissée entre deux montagnes de sapins, la vallée de Blanc-Rupt, malheureusement très humide, dans le genre de la vallée de la Touques au point de vue du brouillard.
Nous avons donc fait un frugal repas, sans nous asseoir, et dû nous préparer à passer une nuit peu confortable. Les hommes n'avaient pas le droit de s'asseoir tellement il faisait humide et, quant à nous, nous devions nous entasser dans notre voiture omnibus – j'ai préféré ne pas me coucher et me promener de long en large toute la nuit avec un camarade ; nous avons eu l'occasion d'avoir nos premières sensations de guerre.
Nous étions loin de tout pays habité, entre deux forêts dans lesquelles circulaient les patrouilles de uhlans, et on nous avait prévenus que nous devions avoir des sentinelles aux quatre coins de notre campement avec consigne rigoureuse de nous protéger, mais les hommes étaient un peu inquiets de tout cela, aussi quelques-uns d'entre eux eurent-ils des hallucinations, prenant les buissons pour des uhlans, ayant peur de leur ombre. Moi-même j'eus à un moment une certaine émotion : tout à coup, dans la nuit noire, un bruit de charge sur la route ; c'est le galop rapide de plusieurs chevaux… « Halte-là ! Qui vive ? » crient les sentinelles ; pas de réponse, le galop continue. Je suis sur la route avec mon camarade, les chevaux s'approchent ; ils s'avancent sur nous, les sentinelles n'ont pas tiré, heureusement pour nous, et soudain les chevaux s'arrêtent en arrivant à quelques pas de nous. Il n'y a personne sur leur dos. Ce sont quatre chevaux superbes attachés ensemble qui ont arraché le pieu auquel ils étaient attachés ; leur harnachement qui leur tombait dans les jambes et le pieu qui les fouettait cruellement les faisaient galoper à fond de train. Nous les avons attachés et espérions les garder pour remplacer quelques-uns des nôtres un peu fourbus, mais le parc d'artillerie dont ils s'étaient échappés nous les a réclamés, grâce d'ailleurs à un excès de délicatesse de notre part.
Plus tard, en effet, dans la nuit, notre attention est attirée par un mouvement qui se produit dans le fond de notre vallon : c'est encore un parc d'artillerie qui apporte des munitions, mais un commandant est un peu perdu et c'est nous qui devons les remettre dans la bonne voie et nous en profitons pour prévenir que nous sommes en possession des chevaux égarés… La nuit continue, froide et humide. Un verre de bon cognac nous donne un peu de chaleur, j'aime mieux cela que de mal dormir, et au petit jour tout le monde se réveille. Nous devons partir aussitôt pour Abreschviller au nord de Saint-Quirin où l'on se bat ferme, mais nous ne sommes pas au complet, plusieurs de nos sous-officiers et soldats et quelques-unes de nos voitures sont en arrière ; c'est donc une autre ambulance qui part à notre place, et je le regrette maintenant, car cette ambulance est restée pendant quatre heures tout près du champ de bataille, assistant à un formidable duel d'artillerie, coup d'œil saisissant.
Soudain arrive au galop un médecin de réserve, pâle, troublé, effrayé, il peut à peine parler : « Vite, vite, au galop, partez, fuyez ! » et il repart au galop. C'est épouvantable de se laisser ainsi démonter. Quel effet sur les hommes ! Et pendant ce temps, le bruit du canon est infernal et sans arrêt, des décharges effroyables.
Vite on attelle, on part, c'est un défilé ininterrompu de voitures régimentaires, de fourgons, de parcs d'artillerie sur plusieurs kilomètres de longueur, mais tout marche avec un ordre parfait. Nous revenons à Bréménil, où nous avions logé déjà deux jours, et pour y arriver nous passons par Cirey, par où les Allemands sont tout d'abord entrés. Il n'y a plus rien à manger ni à boire dans la ville ; c'est à peine si nous pouvons trouver quelques canettes de bière pour notre déjeuner (je me remets à aimer la bière, c'est bien utile dans ce pays), déjeuner très simple pris sur le bord de la route, pendant une halte, viande froide assaisonnée de beaucoup de poussière, car les convois continuent à défiler, entre deux haies de gendarmerie. Voici que défilent des prisonniers allemands ; on a peine à retenir les hommes qui voudraient aller les lyncher. Parmi eux est un officier : l'un de nous le reconnaît, il a fait des études avec lui au Quartier latin. L'autre le reconnaît et voudrait en passant lui serrer la main, mais le nôtre se détourne, avec un léger voile de tristesse au fond du regard. Ah ! la guerre !
Nous arrivons à Bréménil ; il a fait bien chaud et orageux, mais l'orage (celui du ciel) n'a pas éclaté. L'autre continue à gronder, et nous nous réinstallons dans notre cantonnement. Cette fois j'ai heureusement une chambre dans une petite maison bien propre habitée par deux pauvres vieilles qui ont dû rester plusieurs jours dans leur cave pendant le séjour des Allemands. Les malheureuses, elles voient que nous reculons et elles savent que les Prussiens nous suivront bientôt. Quel sera leur sort ? Elles se mettent en quatre pour nous être agréables. Tout ce qui leur reste sera pour nous. Elles ne gardent rien pour les autres.
Et j'ai la chance d'avoir un tub dans ma chambre. Je me prépare à me laver à fond – depuis cinq jours je ne me suis pas rasé, je suis frais avec ma barbe ! Quand ma porte s'ouvre, mon ordonnance m'annonce qu'il faut partir : nous revenons en arrière à Badonviller pour aller travailler, pour enfin nous rendre utiles. Nous repartons à la hâte, on avait commencé à faire la soupe. Que mangerons-nous encore ce soir ? Il faut tout laisser en plan et nous reprenons notre randonnée au pas, au milieu des convois interminables ! Bréménil, Badonviller : ces champs de bataille qui nous avaient tant impressionnés à notre premier passage, nous les voyons à nouveau et les regardons tranquillement ; nous nous habituons aux horreurs de la guerre, mais ce que nous devions voir le soir dépassait en horreur tout ce que nous avions vu jusque-là. La suite au prochain numéro. Pas besoin de timbrer vos lettres.
Je suis aide-major de 1re classe. Je t'embrasse tendrement.
JEAN
P.S. — Ci-joint un morceau du zeppelin qu'on a fait descendre (le morceau est épinglé à l'original manuscrit). J'ai vu pas mal de coloniaux, mais pas le régiment d'Henri.
12. Jean Galezowski à sa sœur Marie — 25 août 1914
Sainte-Hélène – Autrey, le mardi 25 août 1914 — Premiers blessés
Sainte-Hélène ! Quelle route pour un vieux militaire comme moi ! Et battant en retraite, car notre marche en arrière continue. Nous ne sommes pas très loin, il est vrai, de la frontière, mais nous reculons sans cesse. Les forces allemandes qui nous sont opposées sont trop considérables, on ne peut résister, mais on recule en se battant et ce matin (agréable et frais), couché dans l'herbe au soleil, lézardant paresseusement, j'entends la plus forte canonnade que j'aie été à même d'entendre.
Après notre marche d'hier, venant de Raon-l'Étape pour venir ici (de la vallée de la Meurthe à la vallée de la Moselle ; Sainte-Hélène est sur la Mortagne, un affluent de la Meurthe, en passant par le col de la Chipotte), je pensais que pendant quelques jours je resterais sans entendre ce bruit infernal auquel, il est vrai, je commence à me faire, mais déjà en arrivant hier soir j'ai vu dans le lointain les éclairs des obus qui explosaient (sans doute sur Lunéville) et, la nuit tombée, les lueurs sinistres d'un immense brasier, un village entier brûlant ; cette nuit et ce matin le canon commence à tonner.
Résisterons-nous sur cette ligne ? Je ne le pense pas. Je crois que nous nous retirerons sur la ligne des forts et, moi par conséquent, j'irai sur Épinal, si on nous y laisse arriver. Car, imagine-toi, une de nos ambulances a été faite prisonnière en Lorraine, mais j'entends dire à l'instant que les médecins ont été relâchés, tant mieux. Je préfère quand même que cette aventure ne me soit pas arrivée.
Je ne t'ai pas raconté ma seule journée de travail depuis mon départ. Le reste du temps je n'ai rien eu à faire, mais ce jour-là, par contre, quel coup de collier ! Je t'ai dit que nous étions revenus à Badonviller pour nous installer et pour panser les blessés. Nous avions à notre disposition une usine, une grande faïencerie éclairée à l'électricité en temps normal, mais en ce moment en manque d'éclairage (allemande, paraît-il) à cause du courant, donc pas de lumière la nuit et nous sommes arrivés à 7 heures. Nous avons trouvé là 200 blessés environ qui attendaient impatiemment d'être pansés. Il a fallu aussi leur installer une place pour les coucher, étendre partout de la paille, trouver de l'éclairage pour un immense hall où on les entassait de façon à pouvoir travailler utilement, déballer les paniers à pansements, trouver les médicaments, et pendant ces préparatifs, les malheureux s'entassaient dans la nuit à la porte de l'usine, s'affalant sur le sol, se pressant les uns contre les autres, se plaignant des douleurs de leurs blessures, de la faim, de la soif, du froid, nous suppliant de les faire entrer, de les soigner.
Je t'assure que nous nous sommes surpassés, nous avons fait un effort considérable, mais on aurait pu être découragé en constatant à la pâle lueur de nos lanternes qu'au fur et à mesure que nous faisions entrer des blessés dans notre hôpital, il en arrivait d'autres du dehors, soit à pied, soit portés par des camarades, les uns appuyés sur une béquille formée d'une branche prise à un arbre au bord de la route, les autres sautant à cloche-pied pour ne pas rester à l'arrière et très sûrs de trouver un abri et des soins, d'autres encore entassés dans ces longues voitures de campagnards, voitures en forme de V au fond desquelles on entasse de la paille, et sur cette paille des malheureux criant, gémissant, prenant pour le moins des positions inconnues qui t'auraient intéressée, toi la dessinatrice, mais qui pour nous n'étaient que l'expression d'une cruelle douleur.
Et ces malheureux, il faut les descendre de leur voiture pour les amener sur des brancards, les poser sur la paille ; malgré toutes les précautions que prennent les infirmiers, on ne peut éviter de les faire souffrir encore au cours de toutes ces manœuvres.
Mais plus on soigne, plus il en arrive. Il y a à la porte de l'usine une file ininterrompue de ces voitures attelées de bœufs ou de chevaux et maintenant aux protestations des blessés se joignent celles des propriétaires des voitures dont les attelages n'ont rien eu à manger et qui veulent rentrer dans leur village, car l'ennemi est tout près et ils ont juste le temps de rentrer chez eux pour faire leur paquet et emporter leurs petites économies.
Et, pour mettre un peu d'ordre dans toute cette cohue, il faut, malgré la pitié infinie que nous inspire toute cette misère, il faut crier, tempêter par moments, car c'est dans leur intérêt à tous qu'il faut mettre un peu d'ordre.
À deux heures du matin, ils étaient plus de douze cents et nous étions cinq pour les soigner, secondés par quelques-uns de nos ambulanciers, en particulier par un caporal – un prêtre – qui est d'un dévouement admirable non seulement d'ailleurs pour les soins des blessés, mais aussi pour nos hommes à nous sur lesquels il a une influence très heureuse. Ce soir-là d'ailleurs tout le monde a fait son devoir : les hommes du train, ce sont ceux qui s'occupent de nos chevaux et de conduire les voitures, se sont transformés en infirmiers.
À cinq heures du matin, j'ai tout de même été me coucher car la veille je n'avais pas fermé l'œil et j'avais vraiment besoin de me reposer un peu ; d'ailleurs tous les blessés étaient couchés, avaient pris un peu de nourriture, et la plupart d'entre eux dormaient.
Vite je me suis couché, sans penser à ce que je venais de voir ; pour dormir il fallait oublier et j'ai dormi admirablement pendant trois heures. À peine étais-je couché que, paraît-il, un zeppelin est passé juste au-dessus de nous. Je ne l'ai pas entendu, et je le regrette ; je me serais volontiers levé pour le voir passer. Quelques minutes après il tombait, blessé à mort, pris dans des arbres, et les officiers avaient eu le temps de se changer et de se mettre en civil pour se sauver.
À mon réveil, j'ai repris mon travail : que de plaies, que de pansements ! Ah ! les malheureux, pourquoi toutes ces horreurs ? Les responsables de cette boucherie auront de bien lourds comptes à rendre.
Soudain, l'après-midi, un ordre arrive : il faut partir et de suite. L'état-major a déjà quitté Badonviller, nous devons partir immédiatement. Nous avons déjà embarqué dans la journée la plus grande majorité de nos blessés dans des trains, mais il en reste encore environ trois cents. Il faut partir et les laisser avec notre plus jeune camarade ; le moment de la séparation sera bien dur. L'émotion nous étreint tous quand nous partons et que lui reste là, fidèle à son poste, sachant bien que les Prussiens vont sans doute recommencer le bombardement. Notre médecin-chef détourne la tête ; quand je revois sa figure, ses yeux sont tout rouges. Mais les blessés restant à l'ambulance ont compris que nous partions : ils nous supplient de les emmener, de les faire partir, ils ne veulent pas être prisonniers des Boches, et comme nous ne pouvons rien pour eux, ils quittent leur grabat et se traînent, s'entraidant les uns les autres, leurs pansements souillés par la poussière de la route, jusqu'à la gare : il y aura encore un train ce soir-là. Ils veulent s'y entasser ce soir et partir coûte que coûte. Notre petite caravane s'ébranle. Un dernier adieu à notre pauvre camarade qui reste (pauvre garçon, il est marié depuis deux mois ; nous le retrouverons d'ailleurs le lendemain), et nous allons vers Raon-l'Étape. Nous voyons de loin les taches blanches que forment les pansements de nos blessés sur la route de la gare, et nous voyons encore une fois les ruines de l'église et des maisons de cette pauvre ville de Badonviller.
Nous n'arriverons d'ailleurs à Raon que très tard, vers onze heures du soir, après une randonnée de nuit dans la forêt et la montagne, par une brume intense. Et dans un petit village, Clairupt, sur une bonne litière de paille, j'ai pu me reposer ; c'est de là que j'ai écrit ma dernière lettre.
Et là-dessus au revoir, je vais déjeuner.
JEAN
13. Jean Galezowski à sa mère Augusta — 27 août 1914
Autrey (Sainte-Hélène), le 27 août 1914 — L'ambulance
Ma chère Maman,
J'aurais voulu t'envoyer une dépêche pour t'adresser mes vœux les plus sincères pour ta fête, mais il n'y a pas moyen ; le télégraphe refuse les télégrammes privés. Aussi en suis-je réduit à t'écrire, mais je crois que mes souhaits seront un peu en retard. Tu voudras bien, j'espère, m'excuser.
J'ai été très heureux de recevoir plusieurs lettres de toi et de Mary et de savoir que vous étiez en bonne santé et que vous vous occupiez à organiser une Croix-Rouge. Tu parlais de Madame Alicot, et cela me fait souvenir que j'avais été en classe à Fénelon avec un Alicot, c'est peut-être le mari de celle-là. Ici j'ai fait connaissance avec le Docteur Sibilla qui est officier d'état-major de notre directeur du service de santé de notre corps d'armée. Il m'a chargé de te transmettre ses hommages.
À propos du service de santé, t'ai-je dit ce qu'était notre ambulance ? Il y a dans chaque corps d'armée dix ambulances comme la mienne. Elles reçoivent, placées en arrière du champ de bataille, les blessés que leur apportent les brancardiers. En général on s'installe dans une maison, une usine – ici c'est un hospice de vieillards qui nous donne asile – et on panse les blessés ; ceux qui peuvent être transportés sont alors expédiés par le train plus à l'arrière, les autres restent dans l'ambulance jusqu'à ce qu'ils soient transportables. Quand l'ambulance est ainsi débarrassée de tous ses blessés, elle repart pour un autre point. Quand tout va bien, quand on avance, c'est parfait ; quand on recule, comme nous l'avons fait ces jours-ci, et qu'on s'attend à devoir partir d'un moment à l'autre, ce n'est pas drôle.
Aujourd'hui ça va mieux, on annonce des succès, le canon s'éloigne : nous avons assisté d'ici, en montant dans le clocher de l'église (l'hospice est un ancien couvent), à un dur combat, surtout un combat d'artillerie du côté de Saint-Benoît, à Rambervillers (?), Baccarat, nous ne savons pas exactement, nous ne savons jamais rien. Je suis sûr que vous êtes mieux renseignées par les dépêches que nous qui sommes cependant aux premières loges. Par les blessés qui nous arrivent nous apprenons de vagues nouvelles ; mais eux-mêmes ne sont pas toujours bien au courant de ce qui se passe.
Le Général Pau serait arrivé et il est déjà excessivement populaire. Sa seule présence suffit à exciter les hommes. C'est drôle comme les réputations se font vite. Le Général de Castelnau aurait remporté un brillant succès, plus au nord vers Lunéville.
Mais je reviens à mon ambulance et je veux te dire comment elle est composée : le médecin qui la commande, le docteur Monod, ancien médecin militaire, actuellement inspecteur au ministère de l'Intérieur ; après lui un de mes amis de l'École de Médecine, Gougerot, professeur agrégé à la Faculté, le mari de Mademoiselle Nicot-Vauchelet, c'est un fort gentil garçon ; puis un médecin qui exerce à Triel (?) et deux jeunes médecins ; pas un chirurgien ! un pharmacien, un officier d'administration qui règle toutes les questions concernant la marche de l'ambulance au point de vue de la paperasserie, de la paye, de l'état civil (il s'appelle Lemaire ; c'est lui qui a remplacé celui qui s'était envoyé par imprudence une balle dans le pied), un officier d'administration qui s'occupe de la nourriture des hommes et des blessés de l'ambulance : souvent il doit faire plusieurs kilomètres avec un fourgon pour aller au point où se fait le ravitaillement, quelquefois il s'appuie 25 ou 30 kilomètres, et souvent on a dû changer le point de ravitaillement et il ne trouve rien. C'est tout à fait charmant. Enfin un jeune pharmacien complète notre état-major. Nous sommes donc neuf ; nous faisons assez bon ménage, mais il n'y a aucune intimité entre nous. Les repas ne sont pas particulièrement gais, mais enfin ça marche, bien que notre chef nous fasse toujours sentir qu'il est le chef !
Notre petite formation se compose de six voitures : celle du personnel, la nôtre, est une sorte d'omnibus avec un siège élevé où on peut se tenir deux à côté du conducteur (ces places sont très recherchées quand il fait beau ; dans cette voiture nous entassons nos cantines, nos vêtements de rechange, notre nourriture), et de cinq fourgons contenant le matériel d'ambulance, plus une voiture réquisitionnée en route : c'est une voiture de livraison qui porte écrit en grandes lettres « Limonade » ; on voudrait bien en avoir toujours. Comme personnel nous avons une vingtaine d'infirmiers et une quinzaine d'hommes du train qui s'occupent de nos chevaux et voitures.
Là-dessus, bonsoir ma chère Maman. Je vais me coucher, il est tard, j'espère qu'on ne me dérangera plus ce soir.
JEAN
14. Augusta Galezowska à son fils Jean — 4 mai 1916
Lettre d'Augusta GALEZOWSKA à son fils Jean
Paris, le 4 mai 1916
Mon cher Jean,
Sachant combien tu t'intéresses à tout ce qui est polonais, je suis sûre de te faire plaisir en te disant que M. Lewandowski a obtenu un subside de 3 000 francs pour l'Œuvre de secours des Soldats Polonais servant dans l'armée française !
Cette grosse somme provient de l'argent envoyé par les Colonies pour les Œuvres de guerre. Marie est pour quelque شيء dans ce beau succès, car comme lieutenant de M. Lewandowski, elle a fait de nombreuses démarches qui ont été d'une grande utilité en cette circonstance.
La répétition des Chœurs Polonais qui seront chantés samedi soir à l'Hôtel des Sociétés Savantes pour commémorer la Constitution du 3 mai vient de finir. Mme Dygat avait amené une nouvelle recrue, Mlle Chelmonska (?), fille du célèbre peintre, et fort belle personne, paraît-il.
Henri nous fait espérer son arrivée vers le 15 ct. Je t'enverrai un télégramme quand je connaîtrai la date exacte.
Peut-être même viendras-tu avant, ce qui, en plus de nous, ravirait tes amis Aub. et Alph.
Au revoir, mon cher Jean. À bientôt ! Nous t'embrassons de tout cœur.
A. X. GALEZOWSKA















