Les Galezowski
← tous les textes

1940 – 1946 · 34 min de lecture

La vie après Deauville

Alain Galezowski · Wanda Galezowska

Ce signe marque une recherche complémentaire de 2026, distincte du texte d’Alain.

Récits Autobiographiques d'Alain Galezowski & Épilogue des Mémoires de Wanda (1940–1946)

Document consolidé réunissant « AD La vie après Deauville » (1940-1943), le récit de la 2e DB (« DB Moissonier.wps », 1944-1945) et les pages finales des Mémoires de Wanda (« Alain W p 70.wps », « Alain W p 71.wps » et « Alain pages Wanda.wps », 1945-1946 & « Les Disparus »).

I. La vie après Deauville : Exode à Biarritz et Paris sous l'Occupation (Mai 1940 – Novembre 1943)

Fin mai 1940

Départ de Deauville

La situation militaire devenant de plus en plus inquiétante, Maman (47 ans) et toute la famille envisageaient de quitter Deauville pour se diriger vers le sud de la France.

Nous avions gardé notre voiture, une Studebaker, dans le jardin de la Villa. Je la mettais de temps en temps en route, pour ne pas décharger la batterie. Iza (17 ans) avait passé son permis de conduire (âge minimum ramené à 17 ans), mais n'osait pas la conduire. Maman est donc partie à la recherche d'un chauffeur ; le nôtre, Philibert, étant belge avait été mobilisé en Belgique.

Maman a, je ne sais comment, trouvé un chauffeur, un barman, non mobilisé, d'un bar près de la Mairie. Elle a également pu obtenir du Commissariat de Police un bon de 50 litres d'essence, quoique l'essence n'était pas encore rationnée. Nous avons pu acheter un petit fût de 50 litres d'essence que nous avons rempli et mis dans la voiture.

Maman a pu aussi joindre par téléphone Georgette DEUTSCH (DE LA MEURTHE) qui était à Niort (Deux-Sèvres) et qui nous a invités à passer la nuit chez elle.

Nous sommes donc partis, Maman et Nanny sur la banquette arrière, Wanda (20 ans) et Iza (17 ans) sur les deux strapontins avec le fût d'essence entre elles ; j'étais (15 ans) devant avec le chauffeur et je m'occupais des cartes routières.

Évidemment nous pensions tous qu'il ne s'agissait que d'un départ provisoire et que nous serions de retour dans peu de temps !

La voiture avait un petit coffre et une malle à l'extérieur. Nous avons emmené quelques bagages, des vêtements, des livres de classe. Mais nous avons laissé beaucoup de choses, nos bicyclettes, clubs de golf, mon meccano, mes collections de timbres et beaucoup de vêtements.

Nous sommes partis les premiers.

Le voyage s'est bien passé, les routes n'étaient pas encore chargées. Nous avons déjeuné, je crois, à Angers. Dès que nous avons passé la Loire, il y avait un barrage de police, tous les étrangers devaient descendre pour un contrôle ; Nanny, ayant un passeport britannique, n'a pas eu à descendre, et nous sommes arrivés à Niort.

Nous avons été hébergés chez Georgette DEUTSCH DE LA MEURTHE et ses enfants : Arlette, Lysiane et Henri GRADIS à Niort. Elle avait trouvé pour nous une charmante villa dénommée « Queen Mab » à Biarritz (Basses-Pyrénées, aujourd'hui Pyrénées-Atlantiques).

Le lendemain matin nous sommes repartis en voiture. J'étais toujours assis devant avec mes cartes, et j'ai eu un problème car nous devions passer par St-Jean-d'Angély, or au départ de Niort, les panneaux indiquaient la direction de « St-Jean-d'Y » !

Après le déjeuner, tout à coup le chauffeur s'est arrêté et est allé s'étendre sur le bas-côté de la route, à notre grand étonnement. Au bout d'un petit moment, il s'est relevé en disant qu'il avait besoin de faire une sieste.

Un peu plus loin, un barrage de police empêchait les voitures de poursuivre la route vers Bordeaux. Nous avons été déviés par Sainte-Foy-la-Grande, Marmande et Mont-de-Marsan. À certains endroits, sur la route, des chicanes avaient été réalisées en coupant des platanes au bord de la route.

La circulation n'était pas très chargée et nous pouvions faire le plein d'essence régulièrement, la voiture consommait près de 30 litres aux 100.

Biarritz

Nous sommes donc arrivés à « Queen-Mab » (on avait dû nous donner un itinéraire d'accès), une charmante petite villa, rue Maurice Trubert, devant le Trinquet, où Gracieuse, la femme de chambre, nous attendait. La villa, petite vue de l'extérieur, était en fait assez grande avec plusieurs chambres, une pour Maman, une pour Wanda et Iza et une pour moi, et une pour Nanny, plus tard une pour Bonne-Maman.

Notre chauffeur est reparti, probablement en train. La voiture était rangée dans le garage attenant à la villa.

Maman s'est débrouillée pour que j'aille au lycée, en seconde, qui était installé dans une villa pas très loin. Il était mixte, garçons et filles, mais aux récréations, les filles et les garçons étaient de chaque côté de la villa. J'ai dû y rester une quinzaine de jours.

La situation militaire empirait de jour en jour. Il y avait un poste de TSF (ancien nom de la radio) dans la villa et nous achetions « La Petite Gironde », le journal régional de Bordeaux (l'ancêtre de « Sud-Ouest ») ou « Le Courrier » de Biarritz.

Nous étions, comme tout le monde, atterrés par l'annonce des avances allemandes de toutes parts, mais rassurés par l'évacuation réussie de Dunkerque.

Le 10 juin nous avons appris que l'Italie nous avait déclaré la guerre. Cela a dégradé un peu plus le moral de tout le monde.

Quelques jours plus tard, nous avons vu devant Biarritz Bonheur une voiture immatriculée en Italie avec de grandes pancartes marquées « Ambassade de France » pour ne pas être lynchée par le public ; tout le monde étant très remonté contre les Italiens, on disait qu'ils nous avaient donné un coup de poignard dans le dos.

De plus en plus de monde arrivait de partout ; et nous retrouvions de plus en plus d'amis.

Maman avait essayé d'aller au consulat d'Espagne à Biarritz pour avoir un visa d'entrée en Espagne, mais elle a dû y renoncer, au moins trois cents personnes faisaient la queue.

Les BRUNO, Tante Jacqueline (46 ans), Oncle Alex (41 ans) et Gloria, sont passés un jour, nous embrasser avant de partir pour les USA, sans problème étant Américains. Ils nous avaient laissé la brave MARTHE qui était au service de la famille depuis avant la guerre de 14, et qui est restée avec nous jusqu'en 1947.

Les HAARBLEICHER, Tante Fanny (52 ans), Oncle André (67 ans) et Gilles (14 ans) sont partis de Deauville pour le Pyla, avec Bonne Maman qui est venue nous rejoindre à Queen-Mab.

Certains hôtels étaient transformés en hôpitaux, pleins de blessés ; on en voyait beaucoup se promenant dans la ville en uniforme.

Biarritz était noir de monde et spécialement l'après-midi la place Georges-Clemenceau était le lieu de rendez-vous et on y rencontrait les nouveaux arrivants dont de nombreux amis : Jacky de FARAMOND, les KOHN, les BELLY, etc.

Puis nous avons appris la démission du Président du Conseil Paul REYNAUD et son remplacement par le Maréchal PÉTAIN et son fameux discours du 17 juin demandant l'Armistice ! Je l'avais entendu d'un café en remontant de la grande plage, café dont le poste de TSF était près de la porte grande ouverte. (Pendant toute cette période il faisait un temps splendide.)

L'état de siège étant déclaré, les rassemblements étaient interdits, aussi des soldats âgés, habillés en « bleu horizon », passaient en essayant de séparer les gens mais sans succès.

Puis nous avons appris qu'un armistice avait été signé avec les Allemands et les Italiens.

D'après les informations des journaux, la France serait coupée en deux : une zone couvrant le nord et l'ouest, comprenant Paris et la Côte basque, serait occupée par les Allemands et une zone centrale non occupée (dite plus tard NONO) ou zone libre.

Les PROPPER, Tante Elizabeth (49 ans), Oncle MICHEL (62 ans) et François (12 ans), sont passés également nous voir avant de partir vers Cannes, en zone libre.

Nous avons été très étonnés de recevoir la visite de deux personnes venant de Rome, de la part des CHARLES-ROUX, grands amis de mes parents et ambassadeurs de France auprès du Saint-Siège. Nous n'avons jamais su comment ils nous avaient trouvés. Ils nous conjuraient de ne pas rester en zone occupée, devant les risques très graves que l'occupation représentait, disant que nous ne pouvions imaginer ce qui pourrait se passer.

Malheureusement, ils avaient entièrement raison, mais nous n'avons pas voulu en tenir compte.

NANNY, qui avait un passeport britannique, avait pu heureusement partir avant l'arrivée des Allemands sur un bateau polonais de Saint-Jean-de-Luz pour l'Angleterre. Ce bateau emmenait un grand nombre de soldats polonais qui se battaient aux côtés des troupes françaises et anglaises, ainsi que quelques Français, malgré les barrages de gardes mobiles (aujourd'hui Gendarmes Mobiles). Je ne sais pas comment elle a fait pour obtenir un billet ni comment elle est allée à St-Jean-de-Luz.

Dans le courant de l'été nous avons reçu d'elle une lettre postée au Portugal. (Copie jointe.)

Bonne-Maman était venue du Pyla nous rejoindre à Queen Mab.

Je ne sais pas comment Maman avait de l'argent pour assurer le train de vie.

En plus de Gracieuse, Maman avait trouvé une jeune femme, Odette, qui est venue l'aider. Elle nous a suivis à Paris puis elle est repartie vivre avec son mari dans une ferme des Landes, à 10 km de Dax, sans électricité. Avant la guerre, la compagnie d'électricité avait installé une ligne électrique jusqu'à l'entrée de sa ferme mais le fermier avait refusé l'installation.

Malgré cela, la vie continuait. Le lycée avait fermé. Nous allions sur la plage, soit la grande plage devant l'hôtel Miramar, en descending à pied et remontant en prenant le tram (BLB) au terminus devant le café « Les Colonnes » jusqu'à « La Rochefoucauld » puis à pied, ou à la plage de la « Chambre d'Amour » en prenant un petit raccourci pour descendre de la falaise. C'est là qu'un jour en me retenant à un poteau en fer tout rouillé, je me suis ouvert la main, ce qui s'est terminé par un abcès, soigné dans un des hôpitaux, désinfection à l'éther : tombé dans les pommes.

Nous avions retrouvé beaucoup d'amis dont les Caldéron qui avaient une grande villa près de la Chambre d'Amour : les parents et leurs enfants : Marie-Alex (Madame Olivier Merlin, son miri a été prisonnier jusqu'à la fin de la guerre, ses enfants : Florence, Lolita, Christian), Metchita (Mme Didier Merlin, son mari était prisonnier mais il a pu être libéré un peu plus tard, ses enfants Fabienne et … et …) et Rosita dont le mari n'avait pas été mobilisé, sans enfant.

On avait entendu parler de l'appel du Général de Gaulle. Il y a même eu un entrefilet dans la « Petite Gironde » (ancêtre de « Sud-Ouest »).

L'occupation

Le 27 juin, jour anniversaire d'Iza (18 ans), nous avons vu passer devant la villa un premier soldat allemand, un motocycliste. Le lendemain, dans Biarritz, sur la plage, partout on voyait un nombre important de soldats allemands, qui paraissaient très jeunes, bien équipés. Sur la plage, sous les arcades du Casino, étaient rangées des autos-mitrailleuses. Les soldats allemands mangeaient beaucoup de fruits et se baignaient en slip.

Un des premiers dimanches de l'Occupation, un motocycliste allemand a dérapé devant l'église Saint-Charles, à la sortie de la messe. Tout le monde était très inquiet, mais il s'est relevé et est reparti.

Un couvre-feu a été immédiatement instauré de minuit à six heures du matin, qui est resté en vigueur pendant toute l'occupation sauf quelques jours où il a été augmenté.

Les soldats blessés étaient toujours soignés dans les hôpitaux militaires. Ils ne pouvaient plus sortir en uniforme.

Maman m'avait acheté mon premier pantalon long à Biarritz au « Biarritz Bonheur », place Georges-Clemenceau, devenu maintenant « Les Galeries Lafayette ».

Maman avait trouvé un professeur de latin, Portugais qui habitait à l'entrée de Bayonne sur la N 10. J'y suis allé plusieurs fois par le BLB. Il fumait quatre paquets de cigarettes par jour, rallumant une nouvelle avec la fin de la précédente. Je ne me souviens pas des leçons de latin.

Nous allions très souvent chez le célèbre pâtissier Dodin l'après-midi prendre des cafés liégeois et manger des « bérets basques ».

Le courrier avait recommencé à fonctionner uniquement à l'intérieur de la zone occupée. Aucun courrier avec la zone libre ni téléphone.

En août nous avons été obligés d'avancer nos pendules d'une heure : l'heure allemande (GMT+2) devenant l'heure légale pendant toute l'Occupation.

Wanda a eu 21 ans le 15 août. Étant majeure, elle voulait sortir en fumant une cigarette, aux grands cris de Bonne-Maman.

En septembre, première carte de rationnement (la première d'une longue liste, jusqu'en 1947…) : 1 kg de sucre par mois, j'avais été les acheter chez « Guyenne et Gascogne ».

Le retour

Il a fallu penser au retour. De plus en plus de gens repartaient chez eux. Maman avait écrit à notre ancien chauffeur à Paris, Philibert, en lui demandant de venir reconduire la voiture.

Il n'a pas voulu venir car il était de nationalité belge, mais il nous a envoyé un ami qui était concierge rue de la Tour.

Nous avons donc quitté le Pays Basque : Bonne-Maman, Maman et Iza en train, Wanda, Marthe, moi et Jean-Pierre Carron, un ami des Merlin, étudiant en médecine qui avait son permis de conduire, et le nouveau chauffeur en voiture. Il avait fallu obtenir un « Ausweis » (laissez-passer) de la Kommandantur, ainsi que des bons d'essence. (Nous avions toujours notre fût de 50 litres plein dans la voiture.)

Dans les Landes, nous avons été arrêtés par un side-car allemand. Nous étions très inquiets ; mais ces soldats voulaient nous vendre de l'essence ; ils nous ont emmenés dans un petit chemin où nous avons versé dans le réservoir un jerrycan de 20 litres. Je ne me souviens pas du prix. Nous avons couché à Poitiers où j'ai eu une crise de foie. Le lendemain nous avons déjeuné (fort bien) à Amboise dans la famille de Marthe, puis repris la route de Paris. Arrivés à quelques dizaines de kilomètres de Paris, barrage de police allemande, contrôle des papiers et ausweis ; sur les voitures à destination de Paris, ils peignaient un grand « P » en rouge sur l'aile droite. Puis nous avons été obligés de changer de route et de rentrer par la vallée de Chevreuse.

Arrivés avenue Foch, la voiture a été garée dans notre box dans la cour. Vers 1941 ou 1942, craignant que la voiture soit réquisitionnée, Maman l'a vendue pour une bouchée de pain, au fils d'une amie.

À cause du couvre-feu, Jean-Pierre Carron est resté couché dans l'appartement, Maman et Iza n'arrivant que le lendemain. Maman a d'ailleurs passé un savon à Wanda pour avoir permis à Jean-Pierre de rester dormir.

C'est amusant de voir que les mots de « Queen-Mab », « Merlin », « J.-P. Carron », et « Biarritz » soient associés plus tard.

Paris sous l'occupation

La vie à Paris reprenait ; à tous les carrefours, les fléchages allemands posés par les différentes troupes et services ont été remplacés par des fléchages d'un même modèle. Le métro fonctionnait normalement, quelques stations étaient fermées. Petit à petit, quelques lignes d'autobus sont remises en service, fonctionnant avec des carburants de remplacement : bouteilles de gaz comprimé sur le toit, gaz de ville (un énorme toit doublant le volume de l'autobus servait de réservoir), gazogène (installé à l'extérieur à la place des sièges du premier compartiment).

Le black-out devait être total. Dans les rues, quelques réverbères distribuaient un très faible éclairage dirigé vers le sol. Les éclairages des bicyclettes étaient recouverts d'un genre de capuchon pour en réduire la puissance, ainsi que les lampes de poche.

Nous avons été obligés de peindre en bleu le haut des fenêtres sur l'avenue qui étaient arrondies tandis que les volets étaient droits. Dans les couloirs, les fenêtres n'ayant pas de volets, j'avais installé des volets roulants en papier noir.

Le chauffage

Pendant le premier hiver 1940-1941, l'immeuble ayant un petit stock de charbon, seule la partie donnant sur l'avenue Foch était légèrement chauffée par l'immeuble.

Maman avait fait installer un gros radiateur électrique à huile dans sa chambre, et des poêles à bois dans le bureau, la chambre de Wanda et Iza, ma chambre et la lingerie où couchait Marthe. On arrivait à se faire livrer du bois de chauffage. Tout le reste de l'appartement n'était pas chauffé.

Maman avait également fait mettre un réchaud à gaz dans la cuisine, n'ayant pas de charbon pour la grande cuisinière.

L'eau chaude

L'immeuble ne fournissant plus d'eau chaude, Maman avait fait mettre un gros cumulus électrique dans un cagibi près de sa chambre qui desservait son cabinet de toilette et la salle de bain de Papa. Un autre gros cumulus avait pu être installé dans la cuisine pour desservir la salle de bain de Wanda et d'Iza, ma salle de bain, la lingerie et la cuisine, mais il fallait surveiller la consommation électrique, aussi on ne les allumait pas tous les jours.

Le Cours Saint-Louis

La fin de la classe de seconde à Deauville puis à Biarritz avait été très perturbée par les événements. En attendant que la classe de 1re ouvre, Maman, dès notre retour à Paris, m'avait inscrit au Cours Saint-Louis que j'avais quitté en juillet 1939 à la fin de la classe de 3e, en classe de mise à niveau.

J'ai donc passé l'année scolaire 1940-1941 en première au Cours Saint-Louis. Mes camarades étaient : Gérald Cazaubon, les jumeaux Gérard et Philippe Georgie, François Blanc, Éric Tuffier, Alain de Roualle, Jean-Claude Sainte-Beuve, Raymond de Lassus…

Deauville

À la Toussaint 1940, Maman, Wanda, Iza et moi sommes allés en train à Deauville, qui était en zone interdite, comme toutes les côtes, et avons couché à l'Hôtel du Siècle, Place Morny.

La Villa était entièrement occupée, mais nous avons obtenu l'autorisation de la Kommandantur d'y aller et de récupérer quelques meubles (dont la table ronde du salon) que nous avons chargés dans un fiacre et déposés chez le Curé de Deauville que nous connaissions bien : il venait chaque année dîner à la Villa, et Bonne-Maman allait toujours à la messe dite chaque année pour la Victoire de la Marne. Malheureusement, après la guerre, il ne se rappelait rien ! Nous n'avons pas insisted…

Un inspecteur de police est venu nous prévenir de partir immédiatement, Deauville étant en zone interdite. Nous avons pris le premier train pour Paris.

En juin 1941, j'ai passé l'examen du 1er Bac. C'est là que j'ai connu Nanou, les places étant attribuées par ordre alphabétique. J'ai été recalé mais je l'ai obtenu à la session de septembre.

Nous avons passé l'été à Paris.

Nos bicyclettes

Nos bicyclettes étant restées à Deauville, Wanda et Iza ont pu en trouver. J'en ai trouvé une dans un garage de l'avenue Victor-Hugo, mais elle n'était pas en très bon état. Tout le monde circulait à vélo, la police organisait la circulation. Les bicyclettes étaient souvent volées malgré les câbles antivol. Celle de Wanda a été volée Avenue Foch en bas de l'escalier. Ma bicyclette ayant rendu l'âme, Maman a pu en commander une, je ne sais comment, elle a été longue à venir, j'étais ravi, mais c'était une « fabrication de guerre ». Un jour avec des amis en revenant de Versailles par la seule portion de l'autoroute de l'Ouest qui était en service (une seule chaussée de Vaucresson au tunnel de St-Cloud, qui était interdit, servant de dépôt de torpilles sous-marines), nous sommes tous tombés dans un carambolage, mais mon pédalier qui était faussé a pu être redressé sur place !!!! Il y avait de grands garages de bicyclettes un peu partout qui étaient tenus par les employés des autobus.

Les agents de police devaient saluer les officiers allemands. J'ai assisté une fois à l'Étoile, au coin de l'avenue de Friedland, à une altercation entre un officier allemand qui disait que l'agent ne l'avait pas salué mais qui répondait qu'il l'avait salué. Finalement l'officier est parti.

Cours Saint-Louis (suite)

Pendant l'année scolaire 1941-42, au Cours Saint-Louis, j'étais en Philo-Math-Elem, et ai présenté ces 2 bacs. J'ai été reçu en Philo, mais recalé en Math. ; je pense toujours que j'avais bien répondu à l'oral à une question de physique mais j'ai eu une très mauvaise note.

À la rentrée de l'année scolaire 1942-43, j'avais été avec Maman m'inscrire à Sainte-Croix à Neuilly en Math-Sup. À cette époque, Maman était obligée de porter l'étoile jaune. Elle l'avait mise sur une petite cape noire, qu'elle enleva avant de rentrer à Ste-Croix, et la remit en partant. Bien qu'ayant échoué au bac de Math-Elem, il avait été convenu que je représenterais ce bac en juin.

Après quelques jours à Sainte-Croix, je me suis aperçu que cela ne serait pas possible de suivre Math-Élém et Math-Sup en même temps. Je suis donc revenu au Cours Saint-Louis en classe de Math-Élém, mais sans suivre les cours de philo. C'étaient donc des classes très allégées, que je partageais avec Philippe Lefèvre-Despeau qui était dans le même cas que moi. Nous passions notre temps à faire de la stratégie en chambre ! Ce n'était pas une année très fatigante. À la fin de l'année scolaire 42-43, j'ai donc passé le bac de Math-Élém.

L'été

À partir de 1942, les élèves des grandes classes devaient effectuer un « Service Civique Rural » dans une ferme pendant l'été pour aider à la moisson.

Pendant une partie de l'été 1942, j'ai donc été dans le Poitou dans une ferme appartenant aux Vergie, près de leur château de TOUFFOU avec Maurice de Vergie, Emmanuel des Courtils, Renaud Sénèque…

L'année suivante, je suis allé dans une ferme près de Fismes en Champagne non loin de Reims avec un camarade Outtenin-Chalandre, la ferme appartenant à un de ses cousins. Nous sommes allés en train visiter des caves à Reims. C'était très intéressant mais la plupart des bouteilles étaient étiquetées « Nur für Wehrmacht ». Au retour, un train de marchandises avait déraillé, sabotage dû à la Résistance. Nous avons marché pendant quelques kilomètres le long de la voie avant de reprendre un train. Les wagons étant en bois, il y avait partout des éclats de bois.

Secouriste de la Croix-Rouge

Pendant cette année, je me suis inscrit comme secouriste à la Croix-Rouge, rue de Berri, où Wanda et Iza travaillaient depuis un certain temps. Françoise (dite « Fan ») de Beaulieu (une tante de Nanou) était la directrice. J'ai participé à des déblaiements après des bombardements (notamment à Colombes, près de l'usine Hispano-Suiza qui fabriquait des moteurs d'avions). Une fois nous sommes allés à Trappes, dans la gare de triage pour recevoir un train de prisonniers français libérés pour leur distribuer du « café ». Une autre fois nous avons été près de la Porte de Saint-Cloud dans un dépôt de la Croix-Rouge qui avait été bombardé (proximité de l'usine Citroën) pour récupérer ce qui pouvait l'être parmi les stocks.

Train SIPEG

Puis toujours à la Croix-Rouge, en septembre 1943, j'ai été nommé secouriste dans le train de secours de la SIPEG (Service de protection contre les événements de guerre). Il y avait un train dans la zone nord et un dans la zone sud (ex-libre). Ce dernier a brûlé lors d'un bombardement à Marseille. Ces trains tirés par des machines à vapeur comportaient : un wagon-hôpital d'une vingtaine de lits-brancards sur trois hauteurs, un wagon salle d'opération, un wagon salle d'accouchement, des wagons-lits pour les médecins militaires français et les infirmières, un wagon-cuisine, en plus un wagon de marchandises avec du matériel de déblaiement et un autre pour coucher sur de la paille les secouristes à qui on avait fourni des casques de l'armée française et une bicyclette.

Pour ce train on m'avait donné un « Ausweis » valable une fois pour circuler pendant le couvre-feu, à condition d'y inscrire la date, et un brassard jaune de « Défense Passive ».

À la mi-septembre, le soir on me prévient par téléphone que le train va partir cette nuit et qu'une voiture de la Croix-Rouge viendra me chercher. J'en préviens Maman qui n'était pas très heureuse. Nous sommes donc partis et avons roulé toute la nuit, le train s'arrêtait souvent pour laisser passer des trains allemands. Les secouristes au nombre de quatre ou cinq ont préparé toute la nuit du matériel. C'est à ce moment que je me suis aperçu de la disparition de mon portefeuille qui contenait mes papiers d'identité et un peu d'argent. Nous avons fouillé partout mais pas de portefeuille.

À la fin de la nuit nous sommes arrivés dans la gare de Nantes qui avait subi un très fort bombardement ; des ambulances nous ont amené très rapidement des blessés ; nous portions les brancards dans le wagon-hôpital, et de là dans le wagon salle d'opération et inversement.

Une fois, le médecin à la porte du wagon-hôpital a refusé une femme disant qu'elle était trop blessée et ne pouvait être soignée. Cela m'a bouleversé ; je ne l'oublierai jamais.

Un jour on m'a demandé d'aller à bicyclette, brassard au bras et casque de l'armée française sur la tête, dans des pharmacies pour acheter un « tire-lait ». Je n'avais aucune idée de quoi il s'agissait, mais j'en ai trouvé.

À propos de casque, on est complètement déséquilibré au début à cause de son poids, surtout en montant sur une échelle. Nous avons tous conservé nos casques en rentrant à Paris, au lieu de les remettre en place dans le train. Le mien est resté dans l'appartement de l'avenue Foch où il a disparu avec le reste.

Un matin, je déchargeais une voiture de la Croix-Rouge qui était venue de Paris pour amener du lait pour les bébés et, miracle, j'ai retrouvé mon portefeuille coincé dans le pare-chocs ; c'était la même voiture qui nous avait emmenés à la gare.

Ce train était constamment accroché à une locomotive à vapeur, prête à démarrer en cas de nouveau bombardement.

Au bout de quelques jours (3 ou 4) nous sommes repartis, mais pas en direction de Paris. Nous sommes arrivés à Vichy ! Le Maréchal Pétain est venu visiter le train.

Il a demandé où étaient les batteries, quelqu'un lui a dit qu'il n'y en avait pas, mais un groupe électrogène. Il a précisé qu'il parlait de batteries de DCA ; on lui a répondu qu'il n'y en avait pas, de grandes croix rouges étant peintes sur les toits des wagons.

Pendant le retour à Paris, nous avons tout remis en place pour que tout soit prêt pour un autre départ.

Math. Sup.

Au mois d'octobre 1943, je suis rentré au lycée Janson-de-Sailly en Math. Sup. dans la même classe que Gilles qui portait son étoile jaune. Le 7 mars 1944, c'est dans cette classe qu'un employé du lycée est venu dire à Gilles qu'il devait venir. Il a très bien compris et en partant il m'a remis son calot d'« hypo-taupe » sachant bien ce qui l'attendait. Un élève avait voulu s'asseoir à la place de Gilles au premier rang, le professeur, Monsieur Marion, a interdit que la place de Gilles soit occupée. J'ai appris plus tard que Gilles recopiait ses cours pour un élève juif qui ne pouvait pas venir.

Les brimades des juifs

Lorsqu'en octobre 1940 le statut des juifs a été promulgué, nous avons appris avec soulagement qu'il fallait avoir trois grands-parents juifs pour être considéré comme juif. Maman fut obligée d'aller se déclarer à la mairie, sa carte d'identité et sa carte de ravitaillement étaient perforées du mot « juif ».

À partir de ce moment, petit à petit, les Juifs ne pouvaient plus aller au cinéma, théâtre, champ de courses ; ils ne devaient voyager dans le métro que dans le wagon de queue ; ils n'avaient plus le droit d'avoir un poste de radio et leur ligne de téléphone fut supprimée. Le couvre-feu pour eux était fixé à 20 heures au lieu de 24 heures.

Maman entreprit les démarches nécessaires pour mettre l'appartement au nom de Wanda, y compris le téléphone, le gaz et l'électricité. Peu de temps après, elle avait entrepris des démarches à la Mairie auprès du « juge de paix » pour m'émanciper. Ce qui fait que j'étais considéré comme majeur (à ce moment-là la majorité était à 21 ans).

Les tickets

La vie sous l'Occupation devenait de plus en plus difficile, surtout pour le ravitaillement. Pratiquement tout était rationné, même le savon à barbe ou la crème à raser et les textiles et même les cahiers de classe. Il fallait avoir un porte-monnaie pour l'argent et un autre pour les différents tickets. Si on allait au restaurant il fallait donner des tickets avant d'être servi. Pour suivre les informations concernant la validité des tickets, nous étions abonnés au « Petit Parisien » (devenu le Parisien Libéré), Le Figaro ne paraissant qu'en zone libre mais seulement jusqu'en novembre 1942. Je collais dans un cahier pour Maman les informations, par exemple : le ticket FY donne droit à une distribution de … kg de …

Même l'électricité et le gaz étaient rationnés ; au-delà d'une certaine consommation leur coût était très fortement majoré et il y avait même un risque de coupure.

Les Alertes

Elles sont de plus en plus nombreuses, quoique souvent on entendait des tirs de DCA, même sans alertes. Un nouveau système de « pré-alerte » a été créé. La fréquence des sirènes était différente. À la maison on ne s'en occupait pas, mais au lycée, on nous emmenait dans une cave marquée « Abri : x places », je crois que c'était rue Greuze. Une fois, nous sommes ressortis par la sortie de secours et rentrés par la porte, la concierge était affolée, disant qu'il n'y aurait pas de place pour tout le monde.

Les éclats de DCA tombaient partout, le matin j'en ramassais sur le balcon. (Les Allemands avaient installé des plateformes sur de nombreux toits avec des postes de DCA. Il y avait des batteries de canons de DCA sur la pelouse du champ de courses de Longchamp qui a été bombardé un dimanche, faisant de nombreuses victimes ; un train spécial de canons de DCA était souvent garé dans la gare de Viroflay.)

Une fois, dans la journée, la DCA tirait très fort (pas d'alerte) et j'ai vu par la fenêtre de la cuisine l'aile d'un bombardier américain (les Américains bombardaient le jour, les Anglais, beaucoup plus précis, la nuit) se détacher et tomber. Elle paraissait énorme. En même temps quelques parachutes sont apparus (Jacques d'Andon s'en souvient).

Nous allions souvent à Versailles chez Tante Marie en train depuis l'Alma ou en bicyclette. Son jardin avait été transformé en potager ; je lui avais agrandi la surface cultivable en réduisant celle des allées. Elle élevait des poules pour avoir des œufs ainsi qu'un lapin. Dans ses carnets quotidiens elle indiquait ses récoltes.

Le « départ de Maman »

Un jour Maman est rentrée affolée parce qu'un officier allemand l'avait interpellée dans la rue lui disant qu'elle cachait son étoile jaune.

Le jeudi 18 novembre 1943 (à cette époque on n'avait pas cours le jeudi après-midi), après le déjeuner, Maman m'avait donné un peu d'argent et des « points textiles » parce que j'avais appris qu'il y avait un arrivage de canadiennes dans une boutique de l'avenue de la Grande Armée. Je me suis précipité et suis revenu avec une canadienne. Mais je n'ai plus jamais revu Maman.

Iza dit que des Allemands sont venus dans l'appartement demandant si Maman était là. Je ne m'en rappelle pas du tout. Maman qui portait son étoile jaune, était partie jouer au bridge chez des amis. Elle devait être rentrée pour 20 heures, l'heure du couvre-feu pour les juifs (au lieu de 24 heures pour les autres personnes).

Odette, qui nous avait suivis depuis Biarritz, venait d'être avisée par un soldat allemand qui travaillait dans un appartement réquisitionné au rez-de-chaussée, et avec qui elle sortait, que Maman avait été arrêtée par des Allemands en rentrant sous le porche.

Je suis parti aussitôt en bicyclette prévenir Bonne-Maman qui habitait avec les Haarbleicher 1, rue Octave-Feuillet, leurs deux appartements du 29 de la même rue ayant été réquisitionnés. En arrivant j'ai demandé à parler à Oncle André, mais Bonne-Maman a tout de suite compris.

De retour avenue Foch, Wanda étant rentrée, nous avons appelé Police-Secours pour tâcher d'avoir des renseignements ; ils nous ont dit d'aller voir le commissariat de l'Opéra. Je suis parti avec Wanda en bicyclette, mais ils n'avaient aucun renseignement. Nous sommes donc rentrés.

Les vaines démarches

Dès le lendemain nous avons essayé de trouver des personnes qui pourraient intervenir pour faire libérer Maman.

La couturière, Mademoiselle Martin, avait une cliente proche de l'ambassadeur d'Espagne. Wanda et Iza sont allées voir Mademoiselle Martin pour lui demander d'intervenir. Nous avons préparé un dossier que nous lui avons remis quelques jours plus tard, mais aucune nouvelle.

Wanda et Iza ont également contacté M. et Mme Charles-Roux, ancien ambassadeur auprès du Saint-Siège et grands amis de Maman. C'est par eux que nous avons été mis en rapport avec le Colonel Fonck, grand as de la chasse française pendant la Première Guerre et qui connaissait bien Göring, as de la chasse allemande.

Fonck est venu un jour déjeuner avenue Foch. Iza lui a porté chez lui, rue du Cirque, le dossier que nous avions préparé pour Maman.

Malgré tout ceci, la vie continuait, ravitaillement, alertes, lycée, Croix-Rouge…

Un jour, avenue Foch, visite de deux Allemands ; un sous-officier en uniforme et un en civil qui parlait un peu français. Il nous a dit que Maman s'était évadée et il a voulu visiter tout l'appartement, y compris ma chambre avec toutes les cartes au mur. Sur celle du front russe figurait la VIe armée allemande encerclée à Stalingrad. Puis il a réuni Marthe et moi dans le bureau, Wanda et Iza n'étaient pas là. Il a allumé le poste de TSF (la radio) pour vérifier que ce n'était pas branché sur la BBC, ce qui était strictly interdit. Le poste parlait en anglais, je lui ai dit que c'était « Germany calling ». Il m'a dit qu'il comprenait l'anglais. Puis ils sont partis.

Nous écoutions pratiquement tous les jours Radio Londres en français malgré le brouillage et en anglais, non brouillé, et quelquefois la radio suisse de Sottens mais difficile à capter. Il fallait toujours penser à rebrancher le poste sur un émetteur de France.

Après leur départ nous avons constaté que ma canadienne n'était plus dans l'entrée et qu'un jambon avait disparu de l'armoire à provisions située dans le couloir devant la chambre de Wanda et d'Iza.

II. Campagne avec la 2ème Division Blindée du Général Leclerc (Décembre 1944 – 1945)

Alain GALEZOWSKI

34, avenue des Ternes, 75017 Paris — Tél : [numéro masqué]

Paris, le 15 juin 2009

Cher Monsieur,

J'ai été content, en vous entendant au téléphone, d'entendre parler d'un bon camarade malheureusement disparu.

J'ai retrouvé quatre photos de votre père, Yves Moissonnier, datant de l'époque de la Division Leclerc.

Je ne suis arrivé en Alsace que fin décembre 1944, aussi je ne puis vous donner beaucoup de renseignements sur votre père.

Sur l'AM « Aspirant de Bonneval » (il commandait le 3ème peloton et a été tué par un éclat d'obus en décembre 1944), j'ai été affecté comme radio, le chef de voiture était le Maréchal des Logis Cohen, le conducteur était Charles Jeanney.

Début janvier 1945, suite à l'attaque allemande, nous avons quitté l'Alsace pour la Lorraine, sous la neige, puis retour en Alsace, où notre AM a été envoyée en réparation (embrayage) dans l'ancienne usine Matford (à Neudorf dans la banlieue de Strasbourg) dont un bâtiment restait debout. Pendant ce temps nous sommes restés une dizaine de jours à Strasbourg. La photo prise sur le pont Kennedy (nom actuel) est située à 100 mètres d'où ma fille habite.

À ce moment-là, Charles Jeanney est devenu chef de voiture et je suis devenu tireur.

Puis départ pour les Charentes, Royan, et l'Allemagne et retour en France à Moret-sur-Loing.

J'espère que ces photos vous parviendront en bon état.

Veuillez agréer, Cher Monsieur, mes salutations distinguées.

III. Fin des Mémoires de Wanda (Novembre 1945 – Mars 1946), « Les Disparus » et Légendes Iconographiques

Mémoires de Wanda (1919 – 1946)

Traduites et complétées par les commentaires d'Alain Galezowski

(Pages 70 et 71 — Novembre 1945 à Mars 1946 & « Les Disparus »)

Novembre – Décembre 1945

En novembre, Monsieur Balluel, qui s'occupait de Basse-Neuville, le haras de Bonne-Maman, est venu déjeuner à la maison avec Tante Marie. [Commentaire d'Alain : Je me demande quelles nouvelles il avait de Deauville ? Quelques années plus tard, Monsieur Balluel voulait me vendre des chevaux de course.]

Le 18 novembre, Tante Jacqueline nous a appelées de New-York ! Quelle joie et quelle excitation. Elle nous a invitées à venir lui faire une visite aux U.S.A. pour nous aider à oublier la guerre !

Le 22 novembre a été notre premier Thanksgiving avec nos amis du C.I.C. : Don Seawell, Sam Farmer et les autres. Je ne me rappelle que du pain blanc. Cela nous a paru être du gâteau !

[Commentaire d'Alain : Pendant l'Occupation et même longtemps après, le pain n'était pas blanc car une quantité plus ou moins importante de son était incorporée à la farine.]

Le 23 novembre, une messe privée a été célébrée pour Maman à Saint-Honoré d'Eylau à la date probable de l'anniversaire de sa mort.

[Commentaire d'Alain : Je ne me souviens pas non plus de cette messe.]

Oncle Alex Bruno est revenu des USA et a commencé à nous parler au sujet de notre visite là-bas. À partir de ce moment nos pensées principales étaient : « Quand allons-nous partir pour les USA ? »

Pendant ces années, nous avons aidé à faire des arbres de Noël pour les enfants nécessiteux.

Pour Noël nous sommes allées à la messe de minuit avec Marthe, sa nièce Annette, Bridy et un ami américain Glen Acomb, à l'église de la Trinité. Puis Bridy et des amis sont venus dîner à la maison.

[Commentaire d'Alain : Pour les vacances de Noël, je suis allé avec François Propper à Megève et avec aussi des amis de Chaptal, Philippe Stubbler, Patrice Mantes et ses sœurs. Philippe m'a présenté à Martine dont les parents, amis des siens, tenaient un home d'enfants « Le Petit Poucet ».]

1946

Le jour de l'An 1946, nous avons déjeuné chez Tante Marie. Après cela toutes nos pensées allaient vers notre voyage aux USA... Nous avons continué notre travail quotidien... et n'avons pas fait de préparation pour notre voyage ; mais... nous avions Mademoiselle Martin qui nous a fait des robes du soir pour les USA.

Le 16 janvier, nous sommes allées à l'ambassade US, rue Saint-Florentin ; ils travaillaient sur nos papiers !... Ils ne le sauraient qu'à la dernière minute.

Le 17 janvier, à la Pan Am... Madame Sokolowsky aux réservations des cargos.

Le 19 janvier, Madame Sokolowsky, puis United States Lines.

Le 22 janvier, à 9h30 ambassade US. 16h ambassade pour obtenir les visas.

Le 23 janvier, 11h United States Lines.

Le 10 février : À partir de maintenant le départ peut avoir lieu n'importe quand. Iza reste en contact avec l'ambassade pour voir s'il y a une chance de départ.

Le 21 février, une messe a été dite pour Maman à Saint-Honoré d'Eylau. L'église était pleine d'amis et de ce qu'il restait de la famille. C'était très émouvant pour nous tous. (Alain a retrouvé une copie du registre de signatures des gens qui sont venus ; je l'inclus en annexe.)

[Commentaire d'Alain : Je me demande si Wanda ne confond pas avec la ou les messes dont elle parle au mois de novembre. De mon côté je ne m'en souviens pas du tout.]

À 2h30 de l'après-midi le 25 février, nous avons reçu un appel de l'ambassade nous informant qu'ils avaient deux places sur un bateau partant de Bordeaux le lendemain soir et que nous avions des visas pour deux mois. Étions-nous preneurs ?

Nous avons fait nos valises... Marthe nous a aidées à emballer nos robes du soir, des chaussures pour le bateau... et ce que nous avions ! De nombreux amis sont venus nous dire au revoir à la maison et à la gare d'Austerlitz pour le train de 9h30 du soir pour Bordeaux. Marthe, Alain, Bridy, Tante Marie, et des amis, des amis !... Nous étions penchées aux fenêtres au départ du train : « Nous serons de retour dans deux mois ! »

[Commentaire d'Alain : Je me souviens très bien de ce départ sur le quai. J'avais dit à mes sœurs que Martine s'excusait de ne pas pouvoir venir. Elles en étaient très étonnées.]

27 février : arrivée à Bordeaux à 8 heures du matin.

28 février : embarquement sur le Liberty ship « Henry Ward Beecher » (6 passagers – 48 hommes d'équipage).

1er mars, 11 heures du matin : départ... avons heurté un autre bateau... sommes restés deux jours ancrés dans la Gironde.

Dimanche 3 mars, 9 heures du matin : Finalement nous partons. 11 heures du matin, le bateau pilote nous quitte... nous sommes en route pour les USA.

[Commentaire d'Alain : C'est ce même 3 mars que je me suis fiancé avec Martine.]

Dimanche 16 mars : après un voyage formidable, nous sommes arrivées au port de New-York (un orage nous avait retardés d'une journée) ; nous pensions que la nourriture était formidable... l'équipage était formidable... le bateau pilote nous a pris en charge à 6 heures du matin.

À 11 heures nous sommes arrivées au quai 39 dans New-York City... et une nouvelle vie.

[Commentaire d'Alain : C'est au même endroit, sur ce même quai que le 16 mars 1996 nous avons fêté le cinquantième anniversaire du débarquement de Wanda et d'Iza aux USA.]

Il y avait : Wanda, Iza, Bob Ramsey, Bob Warner, Daphné, Barbara, Katia, Howard, Georgia, Claire, Chloé, Maud et moi-même.

Malheureusement, Nanou n'avait pas pu venir avec moi aux USA.

Les Disparus

Nous avons malheureusement appris beaucoup plus tard ce qui était arrivé à la famille.

Ci-dessous des renseignements extraits du livre de mémoire de François Propper :

Odette Galezowska (« Maman ») : Maman, qui avait été arrêtée par des Allemands à l'entrée de l'immeuble du 26, avenue Foch le 18 novembre 1943 aux environs de 18 heures, a été emmenée au camp de Drancy dans la banlieue parisienne, soit directement soit le lendemain. Elle a été déportée par le convoi n° 62 qui a quitté Drancy le 20 novembre, par la gare de Paris-Bobigny, emmenant 1 200 juifs à destination du camp d'Auschwitz. À l'arrivée, le 23 ou le 25 novembre, après l'évasion de 19 personnes, 246 personnes furent sélectionnées pour travailler et toutes les autres ont été immédiatement gazées, dont Maman. Cela a dû être affreux pour elle mais c'était peut-être préférable à une vie d'épuisement dans le camp. En 1945, 29 personnes de ce convoi ont survécu.

Michel et Elizabeth Propper : François Propper et ses deux parents, Michel et Elizabeth, ont été arrêtés lors d'une rafle allemande dans la nuit du 29 au 30 janvier 1944 à Beauvezer, où ils s'étaient réfugiés dans les Alpes. François a pu s'échapper quelques heures après. Ses parents ont été emmenés à l'hôtel Excelsior à Nice puis à Drancy qu'ils quittèrent le 10 février 1944 par le convoi n° 68 de 1 500 juifs pour Auschwitz. Le 13 février à l'arrivée, 281 personnes furent sélectionnées pour travailler et 1 229 furent aussitôt gazées dont les parents de François. En 1945, 42 personnes de ce convoi ont survécu.

Bonne-Maman et la famille Haarbleicher (Oncle André, Tante Fanny et Gilles) : Bonne-Maman et les trois Haarbleicher, Oncle André, Tante Fanny et Gilles, ont été arrêtés en février 1944 et conduits à Drancy, qu'ils quittèrent le 29 avril 1944 par le convoi n° 72 de 1 004 juifs. Bonne-Maman et Oncle André seraient morts dans le train et à l'arrivée 100 personnes ont été sélectionnées pour travailler et les autres ont été gazées. Gilles faisait-il partie des sélectionnés ? En 1945, 37 personnes de ce convoi ont survécu.

Heureusement que Wanda, Iza, François Propper, Arnaud, Dominique et Pierre Lyon-Caen, et moi-même avons eu la chance d'échapper à ce terrible destin et de pouvoir fonder des familles et d'avoir des descendants qui pourront ainsi honorer la mémoire de tous ces disparus et prier pour eux.

Planches Photographiques et Légendes d'Alain

Deauville : Alain, François, Wanda, Iza / Les Courses, Clairefontaine / Gilles, Gloria, Alain / Gilles, Wanda, Iza, Alain, François / Maman et Papa à Cannes / Maman, Prix de Diane, Chantilly 1935 / Maman aux courses 1936, Cour d'Honneur / Maman balcon avenue Foch / Gilles, Wanda, François, Iza, Alain / Première Communion d'Alain, Nanny 1936 / Dernière photo de Maman aux courses avant la mort de Papa / Wanda et Iza en uniformes Croix-Rouge / Chambre d'Alain avec cartes.

Paris & Biarritz : Maman, Alain, Papa Avenue d'Eylau devant l'ancien Trocadéro / Wanda, Iza, Alain, Gilles / Papa sur la plage du Bar du Soleil / Maman à Deauville / Maman et Alain aux courses / Hue Cocotte, Pont au Change, Papa et Maman, Cannes 1933 / Alain et Gilles / Alain, François, Gilles à Chantilly / Alain devant le portail de Deauville / Première Communion d'Alain, Papa 1936 / Carte Interzone (première version) / Dernière lettre de Nanny, postée du Portugal, reçue à Biarritz sous l'Occupation en août ou septembre 1940.

Pages complémentaires (Alain pages Wanda.wps) : Tickets de rationnement / Alain, Bonne-Maman, Gilles (1942, Annexe de l'Hôtel de la Paix, Biarritz) / Défilé de la Libération à Hendaye (Septembre 1944) / 50ème anniversaire du débarquement de Wanda et Iza, New-York le 16 mars 1996 (Iza, Alain, Wanda, Bob Ramsey, Bob Warner, Katia, Georgia, Daphné, Claire).